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À propos de "La Bretagne libertaire"

jeudi 30 avril 2020, par René Merle

En 1921, on assiste à une rencontre a priori curieuse entre la revue libertaire enseignante Les Humbles et Camille Le Mercier d’Elm, fondateur en 1911 du Parti nationaliste breton.

Il s’agit d’un numéro spécial de la revue Les Humbles, dont l’instituteur Maurice Wullens (1894-1945) était cofondateur et directeur. (La revue avait été fondée en 1913 par des élèves de l’École normale d’instituteurs de Douai).
La publication se présentait comme une « Revue littéraire des primaires », c’est-à-dire des instituteurs. Le texte de présentation de la revue indiquait : « Nous croyons que le moment est venu d’activer l’orientation de nos efforts vers notre but : détruire cette légende stupide que se sont plus à créer et qu’entretiennent quelques intellectuels au dilettantisme mondain et qui fait prononcer le mot « primaire » avec tant de dédain ».
La revue proposait initialement aux instituteurs du primaire du matériel pédagogique, des devoirs choisis, des exercices de calcul très engagés à partir de données de l’actualité politique, de la documentation, des rédactions, etc. Elle était clairement progressiste, pacifiste (Wullens était grand mutilé de guerre), internationaliste (Wullens blessé avait été relevé par des soldats allemands, qui lui épargnèrent la vie), et avant tout libertaire, liée à la tendance de L’École émancipée. En 1921, comme beaucoup de syndicalistes révolutionnaires d’avant la guerre, Wullens regarde favorablement le jeune Parti communiste, dont il se détachera plus tard [1].
Tout en continuant assidûment son travail pédagogique, la Revue publiera aussi de grands numéros thématiques et littéraires afin d’assurer son équilibre financier.
Ce numéro de La Bretagne libertaire s’inscrit dans cette démarche.
Que va donc découvrir l’instituteur « de base » de toutes les régions de France en lisant ce numéro consacré à une Bretagne qui, pour la plupart de ces libertaires est la terre bénie du conservatisme catholique ?
Dans un long éditorial de présentation, « La Nation bretonne et l’Internationale », Camille le Mercier d’Elm affirme que le peuple breton a toujours été animé d’un esprit de résistance à l’oppression et du désir d’être maître chez lui.
Vous pouvez le lire, ainsi que tout le contenu de la revue dans Bretagne libertaire

Quid des participants ?
Au lendemain de la grande tuerie prime la composante pacifiste et la déploration du sort de ces jeunes hommes du peuple jetés dans un conflit qui n’est pas le leur.
Outre le poème (en français) de Camille le Mercier d’Erm
« La guerre », un texte pacifiste de 1915, on peut lire de l’instituteur Jos le Bras, poète et activiste breton, « Les conscrits de Bretagne », texte antimiltariste traduit du breton, d’autant plus poignant que son auteur est mort au front en 1915 ; du commerçant, écrivain et barde bretonnant François Jaffrennou [2] « Rêve de garde », un texte anti bourrage de crâne de 1916, et un poème en breton avec traduction française, « La malédiction du gueux » ; de Louis N. le Roux [3], militant nationaliste de la première heure, qui se réfugia en Suisse puis en Angleterre pour ne pas participer à la guerre, « La Patrie », un texte qui unit son nationalisme breton à l’internationalisme pacifiste.
L’autre composante, essentielle, est celle de la protestation sociale, de l’engagement socialiste libertaire de militants nationalistes bretons. Ainsi de l’écrivain anarcho syndicaliste et socialiste Émile Masson, alias Gwesnou) [4], ardent partisan de l’utilisation du breton dans la propagande socialiste, et collaborateur du journal du Parti nationaliste breton, la revue donne le texte fondamental « Les Bretons et le socialisme ». Sans oublier le socialiste révolutionnaire bretonnant Charles Rolland, et sa traduction (1996) en breton de l’Internationale « An International ».
Mais la Revue n’hésite pas à présenter, parfois dans l’anachronisme total, des textes de protestation sociale émanant de personnalités très diverses, dont le point commun est l’origine bretonne.
Yves le Febvre, homme de lettres et libre penseur socialisant, membre de l’Association des Bleus de Bretagne (mais opposé à la défense de la langue bretonne), évoque « La barricade » derrière laquelle se retrouvent deux Bretons. Le communard Olivier Souvestre, qui dans sa jeunesse composa une des plus célèbres complaintes bretonnes [5] apparaît ici avec « La Marianne », qui fut chant de combat de l’extrême gauche républicaine dans les premières années de la Troisième République. Le poète Guillaume Carantec donne une chanson révolutionnaire, « La gueuse » et un hommage à Jaurès le martyr souriant.
Plus audacieux est le choix de textes signés de grands noms de la vie culturelle et politique d’origine. Tous ont en commun leur origine bretonne et l’attachement qu’ils ont toujours manifesté envers le pays natal.
Renan apparaît avec le bref brûlot de « La Révolution ». On donne de Félicité Lammenais [6] des extraits de « Paroles d’un croyant » condamnant le capitalisme et le militarisme.
La Revue n’hésite pas non plus à présenter d’anciens textes révolutionnaires de contemporains avec lesquels leur présent de 1921 n’avait plus guère à voir.
Ainsi on donne du Brestois d’origine Gustave Hervé des textes de sa période d’ardent militant socialiste antimilitariste et anti-patriote. Que pouvait en penser en 1921 un Gustave Hervé passé en 1914 à l’Union sacrée, au jusqu’au boutiste, désormais homme de la droite anticommuniste tentée par l’autoritarisme fascisant ?
Et que pouvait penser Aristide Briand, passé du syndicalisme révolutionnaire au ministéralisme radical, et Président du Conseil en 1921, en retrouvant son appel de jeunesse à la grève générale révolutionnaire ?

Quoi qu’il en soit, on conçoit facilement que le contenu de la Revue avait de quoi toucher au cœur le public d’instituteurs libertaires et pacifistes des Humbles.

Notes

[1Wullens rompra avec le PC au tournant stalinien des premières années Trente. Un des drames de l’histoire est que, comme pour nombre de pacifistes, la plume de Wullens se retrouvera, hélas, dans la presse collaborationniste.

[2À propos de Jaffrennou, et d’autres militants, je n’entre pas dans l’histoire ultérieure des diverses composantes du mouvement breton, et de leurs comportements pendant la guerre de 1939-1945. Cette histoire a été grandement fouillée, et je vous renvoie aux nombreuses études présentes sur Internet

[3Le Roux signait toujours ainsi pour ne pas avoir à mentionner son prénom « Napoléon »

[6Son frère Jean-Marie fut l’initiateur d’un puissant réseau d’écoles catholiques en Bretagne

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