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Paul Mathis - Écrire...

dimanche 10 mai 2020, par René Merle

En hommage à Paul Mathis, neuropsychiatre et psychanalyste, qui a aidé à vivre tant d’humains.
Extrait de Paul Mathis, Instants d’écriture, Marseille, Via Valeriano, 1992.

"On ne peut être silencieux à l’offre de la terre, de l’eau de la mer, bleue, crénelée d’écume, de la neige immensément blanche, de la lumière implacable du soleil. On ne peut répondre que par un remerciement.
Écrire, ce n’est pas imiter, donner le change. C’est s’approcher d’une trame dont les mots sont des modalités de correspondance.
C’est aimer ce qui nous entoure. Ce qui vit et ce qui est immobile. C’est être présent au monde, senti de toutes parts, matériellement, saisi dans de multiples interférences.
Écrire, c’est ne rien exclure.
C’est recevoir la richesse multiple, sensuellement et intellectuellement.
Ce qui fait notre échange avec le plus grand nombre d’éléments et crée notre implantation, notre place, nos actes.
C’est le sol sur lequel nous marchons, la terre qui vient d’être labourée, molle, dans laquelle on enfonce un peu ; c’est l’insecte noir, qu’on n’avait jamais vu, que l’on ne sait nommer, et qui vient se poser, solitaire, comme perdu, parmi les abeilles bourdonnantes, sur les petites fleurs blanches des buissons ardents ; ce sont les lèvres du petit enfant qui effleurent les pétales du cerisier et, un peu plus tard, ce sont ses dents qui mordent le fruit rouge.
L’écriture se nourrit de toute la matière du monde. Elle est la réponse obligée, de décente courtoisie, à ce qui nous interpelle ; le vent, le ciel noir ou lumineux, le rocher, le sable, les arbres.
C’est l’écriture heureuse qui caresse ce qu’elle rencontre, plus précieuse que l’écriture qui agresse ou qui se plaint. L’écriture est louange et non plainte ou trace d’un ressentiment. Elle répond aux bruits insolites, au chant des oiseaux, aux rythmes des vagues, aux cris de la souffrance, aux résidus des actes, pour naître à d’autres mouvements.
La littérature naît de ce qui n’est pas des mots, mais pour produire des mots et renvoyer aux matériaux dont elle est issue.
Elle n’éclôt ni ne progresse dans les conversations autour d’une table, dans les débats des gens de métier ou de mondanité. Elle éclate en dehors d’eux, malgré eux. Il n’y a pas d’hommes de lettres, mais seulement des inconnus créateurs qui sentent l’urgence et l’angoisse du métier d’homme ou de femme, qui ont besoin de le dire lorsque la peine n’est pas intolérable, dans les accomplissements non conformes.
L’écrivain nie toute confrontation agressive. S’il y a un absolu de sa démarche, s’il ne peut être que seul avec son instrument, comme le peintre avec son pinceau, cela ne signifie pas qu’il soit solitaire. Il a besoin de toute la richesse qui l’entoure. C’est à cause d’elle qu’il écrit.
S’il doit se réserver des intermittences de travail silencieux, s’il écrit sur la table, ce n’est pas là que le livre lui est donné. Les raisons de la clarté possible, il les puise au détour du chemin. Rien ne naît que de calciné entre des murs constants.
Il écrit sans intermédiaire et oublie tous les livres. Ceux-ci ne sont que pré-textes, exemples distants, incitations qui ne peuvent lui donner sa raison. Celle-ci n’apparaît que dans une dimension différente de toutes celles qu’il admire ou qu’il réprouve. Il n’y a que le livre qu’il fait qui importe, qui indique seul le sens de son chemin, où interfèrent les incidents les plus hétéroclites.
Il n’est que dans la mesure où il suit les fluctuations de la vie même. L’écrivain suit les inflexions de ses indécisions, de son désespoir ou de sa confiance ; de la foi, du doute et du reniement.
Que l’écriture épouse les actes quotidiens, et ne devienne pas un métier. Qu’elle soit témoignage, chant, prière, incantation peut-être, réponse d’une partie du monde à une autre partie du monde, car il n’y a que d’incessants échos.
Il s’agit là de l’écriture qui construit ; qui ne décrit pas, n’informe pas, ne copie pas. Elle est le chant des mots qui se forme n’importe où. Ne pas éteindre la vibrance à peine audible, de cet échange qui se propose entre le monde et soi, ce renouveau de l’écoute qui casse les lassitudes.
Les bruits du monde créent un ébranlement secret, confus, proche, insistant. C’est vague, mal audible, sourd, continu, à peine propice à l’attention.
Il faut des mots pour s’approcher d’une beauté ou d’une vérité pressentie. Dans le coin le plus déshérité, malgré toute la solitude possible, des mots se pressent, qu’il n’est pas possible de faire taire. Il y a là les meilleurs moments de l’écriture, ceux où l’on cherche à tâtons une lueur, qui ne peut apparaître que dans l’acte qui conduit à l’extraire de l’ombre, dans un balbutiement qui deviendra peut-être un langage bien écrit.
Mais aussi ne pas pervertir l’émotion dans les temps où elle se propose, ne pas la travestir par une écriture précipitée, prématurée. Écrire parfois plus tard. Différer. Retenir. Donner à sa naissance toute la force pressentie."

1 Message

  • Paul Mathis - Écrire... Le 10 mai à 08:44, par Ännchen

    Paul Mathis : Ecrire.
    Ce texte est particulièrement émouvant pour qui a eu la chance de croiser le chemin (et ils sont nombreux à Toulon), de cet analyste à l’écoute exceptionnelle.
    Cet homme était patient, jamais démagogue, ni complaisant. Jamais irrité, bienveillant avec mesure.
    Econome de ses interventions, quand ses patients, du moins on peut le penser, lui infligeaient des récits à la fois dérisoires et terribles, piétinant, séance après séance, enlisés.
    Comment résister à cette avalanche répétée des mots pour dire la souffrance d’être ?
    On peut penser qu’il trouvait cette force à la fois dans sa confiance en sa pratique, et dans son propre travail d’écrivain qu’il définit admirablement dans le texte cité.
    Trouver les mots pour dire le monde au plus près, dans l’évidence de sa force, combler si possible l’écart entre le langage et le ressenti sans autre fin qu’une possible vérité. Et peut-être faire coïncider la beauté du texte avec celle du monde.
    Le texte cité témoigne, par ses hésitations, d’une sorte de pudeur par rapport à l’acte d’écrire, en même temps que de la joie de parvenir à des bonheurs d’expression.
    Paul Mathis, par ses écrits et toute sa personne, incarnait la méfiance envers les puissances trompeuses ; et la certitude qu’on peut s’en passer.

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