La Seyne sur Mer

Accueil > Histoire, de la Préhistoire à aujourd’hui > 1945-2000 et au-delà > Brassens - Aragon - Il n’y a pas d’amour heureux

Brassens - Aragon - Il n’y a pas d’amour heureux

lundi 11 mai 2020, par René Merle

Curieuse (et unique) rencontre de Brassens le libertaire, l’apolitique absolu, avec Aragon alors chantre officiel du Parti communiste, quand, en 1953, Brassens met en musique le célèbre « Il n’y a pas d’amour heureux », que les Français purent découvrir au lendemain même de la guerre. Seghers le publia en 1944 et 1946 dans La Diane française, nourrie des poèmes de la Résistance dont plusieurs avaient déjà circulé clandestinement [1].
Mais ici, la tonalité intimiste et clairement personnelle n’est pas vraiment celle qui domine dans l’appel de clairon patriotique de la Diane.
Terrible mise à nu des déchirures d’une vie, dans lequel chacun, ou presque, peut se retrouver dans le fameux ;
« Le temps d’apprendre à vivre Il est déjà trop tard ».
C’est bien pour cela que j’ai placé la chanson, et non pour ajouter quoi que ce soit aux si nombreux commentaires livresques, qui traitent des pieds et des rimes, ou décortiquent impudemment la biographie, comme des médecins légistes.
Si vous vous reportez au texte, vous remarquerez que Brassens n’a pas chanté la dernière strophe, comme si, in fine, ce patriotisme ardemment proclamé et cette inattendue et prosaïque retombée sur l’amour d’Elsa, qu’Aragon allait désormais ériger en Muse officielle, lui apparaissaient peut-être presque déplacés.
Rappelons que dans le même temps, Brassens utilisa, sur un tout autre registre, la métrique et la musique de sa chanson pour le poème de Francis Jammes La Prière, version que préféra alors son égérie Patachou.

Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n’y a pas d’amour heureux
Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu’on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu’on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
Il n’y a pas d’amour heureux
Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j’ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
Il n’y a pas d’amour heureux
Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l’unisson
Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n’y a pas d’amour heureux
Il n’y a pas d’amour qui ne soit à douleur
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit meurtri
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l’amour de la patrie
Il n’y a pas d’amour qui ne vive de pleurs
Il n’y a pas d’amour heureux
Mais c’est notre amour à tous les deux

Notes

[1La légende biographique nous dit que le poème aurait été composé en janvier 1943, au plus noir de l’occupation, alors que le poète résistant était hébergé à Lyon par le poète résistant René Tavernier et son épouse, les parents du cinéaste.

3 Messages

  • Au XIXème siècle, on utilisait souvent la pratique des timbres, qui consiste à utiliser la même mélodie pour chanter des textes différents. Bon connaisseur de l’histoire de la chanson, Brassens réactualise cette pratique, en chantant sur le même air Aragon le communiste et Jammes le catholique (deux bornes de la pensée et de la sensibilité de Brassens ?) Il abandonnera cette pratique à la suite de vives critiques qu’il essuiera, comme il s’en est expliqué.
    Brassens modifiait souvent les textes qu’il mettait en musique. La plupart du temps, ces interventions sont heureuses. Dans Pensées des morts de Lamartine, il coupe carrément dans le texte. Dans Les passantes d’Antoine Pol, il change délicatement un ou deux mots ... etc.
    A mon avis, il a bien fait d’omettre la fin du poème d’Aragon qui semble comme rajoutée et en décalage avec le reste du poème.

    Répondre à ce message

    • Brassens - Aragon - Il n’y a pas d’amour heureux Le 13 mai à 16:52, par René Merle

      Je confirme. Dans les innombrables chansons françaises et provençales du XIXe que j’ai fréquentées, politiques ou plaisantes, amoureuses ou scabreuses, les "goguetiers" plaçaient très souvent leur création sur un thème connu, en le précisant toujours en tête : "sur l’air de...".
      Cela ne choquait personne. Et on peut avoir 36 chansons sur le même air. Ce qui favorisait aussi la mémorisation à une époque où la mémoire devait s’appuyer sur ces canevas bien connus, tout autant que sur les paroles éventuellement acquises en feuilles volantes.

      Répondre à ce message

  • En recherchant dans mes archives l’intervention de Brassens sur cette histoire de timbre (que je suis certain d’avoir entendue de sa bouche), je suis tombé sur une Radioscopie de Jacques Chancel de 1971, dans laquelle Brassens revient sur une polémique à propos de sa mise en musique du poème d’Aragon. Je ne sais pas exactement de quelle polémique il s’agit, mais Brassens donne des indications intéressantes sur la naissance de la chanson. Je retranscris donc.

    Brassens :

    « Voilà ce qui s’est passé. J’ai mis un jour en musique le poème d’Aragon, Il n’y a pas d’amour heureux.Et je me suis aperçu que le poème de Francis Jammes, La Prière, avait le même mètre et marchait sur la même musique. Et j’ai chanté les deux à Patachou et Patachou a choisi La Prière de Francis Jammes. On a donc déclaré aux auteurs [la Société des Auteurs] cette chanson avec le poème de Francis Jammes. Et puis j’ai chanté, moi, parce qu’il me plaisait, le poème d’Aragon sur cette même musique et c’est la Société des auteurs qui pendant quelques années n’a pas accepté cela. Ce n’est pas du tout de ma faute. Ce n’est pas moi qui ai oublié de le déclarer aux auteurs [la Société des Auteurs], ce n’est pas du tout mon genre. Je me suis simplement borné à demander à la Société des Auteurs d’enregistrer cette chanson, ils n’ont pas voulu pendant quelques temps. C’est arrangé, et Aragon le sait très bien. Mais vous savez il faut se méfier de ce que disent les journalistes, parce qu’ils ne disent pas tout. »

    Répondre à ce message

Répondre à cet article

| Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | SPIP