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Onfray-Proudhon vs Marx

samedi 30 mai 2020, par René Merle

J’avais initialement envisagé de placer en éditorial du mois de juin une de ces deux citations de Proudhon :
La première est tirée de l’ouvrage qui lança le jeune inconnu, Qu’est-ce que la propriété ? ou Recherche sur le principe du Droit et du Gouvernement, publié en juin 1840 :
« La politique est la science de la liberté : le gouvernement de l’homme par l’homme, sous quelque nom qu’il se déguise, est oppression ; la plus haute perfection de la société se trouve dans l’union de l’ordre et de l’anarchie. »
La seconde est tirée de sa publication de 1851, Idée générale de la révolution au XIXe siècle :
« Être gouverné, c’est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n’ont ni titre, ni la science, ni la vertu… Être gouverné, c’est être à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé. C’est sous prétexte d’utilité publique et au nom de l’intérêt général être mis à contribution, exercé, rançonné, exploité, monopolisé, concussionné, pressuré, mystifié, volé ; puis, à la moindre réclamation, au premier mot de plainte, réprimé, amendé, vilipendé, vexé, traqué, houspillé, assommé, désarmé, garrotté, emprisonné, fusillé, mitraillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi, et pour comble, joué, berné, outragé, déshonoré. Voilà le gouvernement, voilà sa justice, voilà sa morale ! Et qu’il y a parmi nous des démocrates qui prétendent que le gouvernement a du bon ; des socialistes qui soutiennent, au nom de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, cette ignominie ; des prolétaires qui posent leur candidature à la présidence la République ! »
Citation sans doute fort bienvenue par les temps qui courent...
Proudhon savait de quoi il parlait puisqu’il était alors incarcéré depuis le 5 juin 1849, et qu’il ne sortira de prison qu’au terme de sa condamnation, en juin 1851 [1].
Mais voilà, l’envie m’est tombée de placer sous cette égide proudhonienne mes articles à venir en juin [2], au vu du tumulte médiatique provoqué par l’annonce de l’intiative de Michel Onfray, Front populaire [3], « une revue de réflexions et de débats d’idées, pour rebâtir le monde, et penser les jours ‘d’après’ »
Tumulte médiatique qui, je m’empresse de le dire, ne dépasse pas le terrain de chasse de quelques quotidiens et hebdomadaires nationaux, ou plutôt parisiens [4].
Quid alors de cette publication ? Onfray veut rassembler les souverainistes des deux bords, au grand dam de ceux qui, du Monde à l’Obs et à l’Humanité, l’accusent d’un ultime reniement, cependant que Marianne, sous la plume de Jack Dion, pense remettre les montres à l’heure en le défendant.
En ce qui me concerne, Onfray [5] n’a jamais été ma tasse de thé. Qu’il fasse ce qu’il veut, qu’il invite qui il veut dans sa revue (souverainistes de gauche et de droite, voire d’extrême droite, et recrues emblématiques comme le professeur Raoult), je ne me sens pas concerné et je n’ai pas à m’en mêler. D’ailleurs à l’évidence il n’en aurait rien à cirer. Et même si le titre me plaît (pas seulement parce que je suis né l’année du Front populaire), même si je ne me reconnais pas plus qu’Onfray dans « le jeu politique bipolarisé » qu’il dénonce, je n’ai aucune envie d’apporter mon abonnement à ce projet opportunément lancé, en ces temps de malaise et de vide, pour faire advenir dans le grand marketing politique une figure médiatique, une de plus. On avait déjà Bigard. Voici maintenant Onfray qui dit lancer « une machine de guerre pour la plèbe ».
Et alors, me direz-vous, tout ceci est bel est bon, mais quel rapport avec Proudhon ?
C’est que Onfray dit vouloir faire émerger ainsi une « proposition populaire, girondine, proudhonienne, mutuelliste, fédéraliste, étatiste au sens expliqué par Proudhon dans sa Théorie de la propriété [6]. »
Et dans les nombreux commentaires favorables à Onfray que j’ai rencontrés, Proudhon « le girondin » est en effet posé en inspirateur et en guide. Face à Karl Marx, bien entendu.
Car voici Marx qui apparaît.
Dans sa défense d’Onfray [7], Dion, dont j’apprécie en général les articles, écrit des détracteurs du philosophe polygraphe :« Ne laissant rien en hasard, ils sont même allés jusqu’à relire une préface de Michel Onfray à un livre sur Proudhon pour débusquer dans l’évocation de la judéité de Karl Marx une trace présumée d’antisémitisme. »
Onfray antisémite, je me disais que ce serait quand même un peu fort !
Et j’y suis donc allé voir [8].
L’entame de cette préface, cent fois citée ces jours-ci, est l’antithèse suivante ;
« Marx est issu d’un lignage de rabbins ashkénazes ; Proudhon, d’une lignée de laboureurs francs. »
Onfray ne dit pas que Marx est fils d’un avocat protestant allemand, mais il va droit à la généalogie, dans cette étrangeté, cette non appartenance nationale, ce non enracinement dans le pays d’adoption que serait la judaïté…
Face à cela, un Proudhon « Franc » ! : ah que cette épithète sonne clair et… « franc », face au cosmopolitisme inquiétant de l’adjectif « ashkénaze »…
Je ne me hasarderai pas à faire à Onfray un procès en antisémitisme ! Simplement je constate comme un retour du refoulé entre le « on est chez nous », et « ils ne le sont pas »…
Quelle tristesse…
Et dans la préface qui suit, Onfray déroule et oppose les deux destins, en démolissant Marx, bourgeois à l’intellectualisme coupé du peuple, et en exaltant un Proudhon fils du peuple et fils de ses œuvres, dans lequel on sent bien que, par son propre itinéraire, Onfray se reconnaît. Il en oublierait quelque peu la mysogynie bien connue de son héros, mais passons…
Rien de nouveau sous le soleil me direz-vous. De cet antagonisme, les deux intéressés avaient amplement témoigné à partir de 1846. Onfray, qui en témoigne, en profite pour une fois de plus régler leur compte aux communistes, ceux d’hier et ceux d’aujourd’hui [9].

Comme je me suis depuis longtemps enrichi de la lecture de Proudhon, et de Marx, dans leur constat dénonciateur de la société capitaliste, et dans leur opposition fondamentale quant aux solutions, j’ai abandonné l’idée de placer un texte de Proudhon en éditorial, parce que je ne veux pas être en quoi que ce soit mêlé à cette dichotomie partisane qui fait que si on apprécie Proudhon, on doit par là même jeter Marx aux égouts de l’Histoire.

Notes

[1Le 28 mars 1849, Proudhon fut condamné en Cour d’assises à trois ans de prison et à 3 000 francs d’amende pour « excitation à la haine et au mépris du gouvernement de la République ; attaque contre la Constitution ; attaque contre le droit et l’autorité que le Président de la République tient de la Constitution et excitation à la haine et au mépris des citoyens les uns contre les autres ».

[2Soit dit en passant, je crois qu’ils seront plutôt rares, car je suis un peu fatigué de jouer à Bouvard et Pécuchet, qui, comme chacun le sait, voulaient traiter de l’universalité des connaissances, ou encore de jouer à l’éditorialiste que personne ne sollicite.

[3Cf. : Front populaire.

[4Attention, je ne fais allusion ici qu’à la concentration des pouvoirs médiatiques et institutionnels dans quelques hectares de la capitale. Paris est une ville que j’aime, pour y avoir vécu, et je me garderai de toute proclamation identitaire « marseillaise » antiparisienne.

[5Ce sacré correcteur d’orthographe qui s’obstine à me proposer "orfraie"...

[6À ne pas confondre avec l’ouvrage de 1840 que j’évoquais en entame. Il s’agit de l’ouvrage posthume publié en 1866

[7Cf. : Marianne.

[8Thibault Isabel, préface de Michel Onfray, Pierre-Joseph Proudhon L’anarchie sans le désordre, Autrement, 2017

[9Attaqué par le Monde, Onfray a violemment contrattaqué en dénonçant les supposées complaisances du journal avec le communisme ( !), et en profite pour procéder à une démolition plus violente que jamais de l’histoire du PCF, à laquelle il ne reconnaît aucun mérite mais qu’il accable de mille tares

2 Messages

  • A propos de Onfray- Marx Le 31 mai à 08:54, par POLLARD Robert

    Bonjour René. Onfray m’a intrigué à ses débuts, irrité ensuite et insupporté pour finir. Mais comme tu le dis bien, peu nous importe, on l’oubliait la plupart du temps.

    Ce qui m’intrigue, plus exactement ce qui interroge ma curiosité du moment : pourquoi lui, pourquoi maintenant ? Et, à l’inverse, pourquoi Marx - qu’ils semblaient avoir oublié ou enterré même - renaîtrait de ses cendres par la même occasion en se glissant comme couleuvre à avaler, dans la peau du juif ashkénaze (nuance avantageuse dans le langage du surmoi antisémite) et rabbinique par surcroît, alors que la terre, elle, ne ment pas, c’est re-connu depuis 1940 au moins.

    Bien sûr l’évidence d’un Capitalisme essoufflé qu’on devine en bout de course n’y est pas pour rien, en général ; mais en particulier, là tout de suite que se passe-t-il, après la zone obscure du confinement mondial pour ceux qui en avaient les moyens, quand les autres hors domicile, embourbés dans la misère pouvaient ou DEVAIENT crever (quelle aubaine). Quelle autre perspective pour Marx que l’Internationale ? Que le Communisme ? C’est que voyez-vous, je vous le murmure à l’oreille, en sourdine, il est Juif descendant de Rabbin et Ashkénaze alors…

    Les Souverainistes, et il ne peut y en avoir de révolutionnaires ce serait antinomique, ne se replient pas en deçà des frontières, au cœur des nationalistes, non, ils voudraient nous serrer à la gorge entre les quatre murs de nos frontières, étouffer le mouvement, la vague de fond, qui porte les peuples quelquefois malgré eux, à l’assaut du Capitalisme. Comme aux E.U. où pour la première fois depuis longtemps, depuis la fin du XIXème siècle, populations blanches et populations noires sont unies dans le même mouvement comme portées par cette vague qui me semble mûrir un peu partout dans le monde.

    Alors Onfray c’est peu de chose, mais on fait avec ce qu’on a sous la main chez nous autres : un Onfray, un Bigard, si Bigeard était encore de ce monde certainement ce serait opportun. Il va bien s’en trouver un d’ici là…

    Salut et Fraternité l’ami.
    Robert

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  • Onfray-Proudhon vs Marx Le 31 mai à 10:42, par MP

    Onfray antisémite ? Ben, pour écrire « Marx est issu d’un lignage de rabbins ashkénazes ; Proudhon, d’une lignée de laboureurs francs. » faut surtout être un peu con. Proudhon en tout cas, était clairement antisémite. On peut lire dans ses Carnets (février 1847) : « L’état naturel des Juifs est de vivre sur les autres peuples, dispersés : leur réunion en corps de nation serait pour eux un état insupportable, contraire à leur nature. Les Juifs, race insociable, obstinée, infernale » (11,23). Et en septembre de la même année : « Juifs. — Faire un article contre cette race, qui envenime tout, en se fourrant partout, sans jamais se fondre avec un autre peuple. — Demander son expulsion de France, à l’exception des individus mariés avec des Françaises ; — abolir les synagogues, ne les admettre à aucun emploi, poursuivre, enfin, l’abolition de ce culte... Le juif est l’ennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en Asie, ou l’exterminer... Par le fer, ou par la fusion, ou par l’expulsion, il faut que le juif disparaisse... Tolérer les vieillards qui n’engendrent plus... La haine du juif comme de l’Anglais, doit être un article de notre foi politique » Un nazi aurait pu contresigner. Cela embarrasse d’ailleurs les bons auteurs, par exemple Préposiet (Histoire de l’anarchisme, p. 202) qui explique qu’avec Proudhon, nous sommes dans l’âge d’avant la faute (la Shoa étant l’introduction du mal absolu dans l’univers historique) et qu’on ne peut pas juger l’avant à l’aune de ce que nous savons de l’après. C’est très limite comme raisonnement. On peut aussi bien penser que l’après est une conséquence de l’avant, et que des gens comme Proudhon porte une part de responsabilité dans l’avènement de la catastrophe. « Toute l’eau de la mer ne suffirait pas à laver une tache de sang intellectuelle... » Pour le dossier Proudhon et l’antisémitisme, Préposiet renvoie aux travaux de Zeev Sternhell, La droite révolutionnaire, Les origines françaises du fascisme en particulier le ch. IV, L’antisémitisme de gauche.
    A. Bebel disait de l’antisémitisme qu’il est le socialisme des imbéciles. Ils forment toujours les gros bataillons, à gauche comme à droite, hélas.

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