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Classes moyennes et classes populaires

jeudi 4 juin 2020, par René Merle

Depuis la crise des Gilets jaunes, les articles abondent sur la réalité sociologiques française : « classes moyennes », « classes populaires », et des philosophes comme des sociologues s’interrogent sur la distorsion entre la réalité du statut social et la conscience d’appartenir à une classe... Les récents événements ont rendu encore plus pertinent ce questionnement.
Ce qui, une fois de plus, m’a fait penser à ces jeunes filles qui furent mes élèves et qu’il m’arrive parfois de rencontrer aujourd’hui, quinquagénaires et sexagénaires actives ou résignées, mères de famille le plus souvent. Les lecteurs de mes anciens blogs savent déjà ce qu’avait été pour moi leur vision de l’appartenance sociale. Je propose ce souvenir aux nouveaux lecteurs de ce site.
Nous sommes à la fin des années 1970. La ville est encore une ville ouvrière, avec notamment un chantier naval employant plus de 7000 personnes. Elle est aussi déjà une cité dortoir, et à certains égards une ville résidentielle. Le chômage pointe son nez, sans être encore le fléau que nous connaissons.
À la porte du Lycée, les distributeurs de tracts commencent à se faire rares. Mais les tracts des gauchistes parlent toujours de "la classe ouvrière", ceux du PC plutôt des "travailleurs", et de plus en plus, des "gens".
Dans cette classe de 1G, totalement féminine et orientée vers le secrétariat, nous réfléchissons sur les différentes façons de se situer dans la société : secteurs primaire, secondaire, tertiaire... catégories sociales, Middle class, etc etc. J’ai conservé les fiches proposées par ces jeunes filles, pleines de vie et de gentillesse, à l’occasion d’un travail de groupe, où l’animatrice avait proposé de se situer par rapport à la "classe moyenne". Je les donne ici telles quelles.
— Je pense faire partie d’une classe moyenne car je n’ai pas de père, ma mère ne travaille pas. Mais nous vivons malgré cela décemment. Je mettrais dans les classes supérieures, les gens qui vivent aisément tels que les nobles. Je mettrais dans les classes inférieures, les gens qui vivent du strict nécessaire, qui se priveraient facilement de quelque chose d’utile car ils n’ont pas assez d’argent.
— Je m’estime appartenir à la classe moyenne car mon père travaille aux Chantiers. Au dessous, il y a la classe ouvrière, manœuvres, ouvriers. Au dessus, il y a les gens aisés : ingénieurs, avocats, médecins.
— Je fais partie des classes moyennes car je ne suis pas d’une famille noble et riche, et que mes parents dépendent d’un patron (ma mère est employée de bureau et mon père est directeur de travaux en maçonnerie). Au dessus, il y a la noblesse et les riches. Ceux qui vivent très aisément, qui ont de la fortune, soit en argent soit en biens. Ainsi que les rentiers. Au dessous, il y a les petits ouvriers et tous ceux qui arrivent tout juste "à joindre les deux bouts" ou qui n’y arrivent pas du tout.
— Mon père est gérant de société. Je fais partie de la classe moyenne, qui tire plutôt vers la classe aisée car mon père est patron d’une petite affaire. En dessus de la situation de mes parents, il y a les moyennes et grosses entreprises, les gros industriels, les architectes, et les gens qui ont suivi beaucoup plus d’études que mes parents. En dessous, en fait je pense qu’il n’y a pas beaucoup de différence entre la situation de mon père et celle de ses ouvriers, car avant il était lui-même ouvrier. Je pense qu’il y a les gens qui ne travaillent pas, et ceux qui ont un salaire très modéré.
— Je fais partie de la classe moyenne, bien que mon père, qui est infirmier, gagne sans doute plus qu’un ouvrier. Mais cette classe, je la sens surtout au fond de moi. Au-dessous, il y a la classe où font partie les émigrés qui touchent, beaucoup d’entre eux, un maigre salaire. Au-dessus, il y a parmi les plus riches, certains descendants de familles très aisées. Il y a aussi les personnes très haut placés dans l’administration (banquiers...)
— Les filles d’ouvriers font partie de la classe moyenne. Comme beaucoup de mes camarades, mes parents sont ouvriers, ou plutôt ma mère. Je pense vivre comme toutes mes camarades ou presque. Donc faire partie de la classe moyenne. Les classes supérieures sont ceux qui ont des professions libérales et les cadres. Les classes inférieures sont les ouvriers spécialisés et tous ceux qui vivent misérablement, c’est-à-dire dans les bidons-villes. Mais je pense que même dans la classe moyenne il y a des différences. Car beaucoup de mes camarades ont les parents qui travaillent (père et mère). Certaines sont mieux logées. Mais pour les tenues vestimentaires on ne voit pas la différence comme autrefois.
— Mon père est ouvrier aux Chantiers [1]. Je ne pense pas faire partie de la classe moyenne. La classe moyenne est pour moi les cadres, les ingénieurs. Au dessous je pense qu’il y a les ouvriers et au dessus les directeurs.
— Je fais partie de la classe moyenne puisque mon père est employé aux PTT. Je pense que c’est par rapport à la paye régulière que l’on peut voir à quelle classe nous appartenons. Classe supérieure : les personnes nobles qui ont beaucoup plus de revenus que ceux de la classe moyenne. En dessous de la classe moyenne : ce sont des personnes qui n’ont pas vraiment de métier, d’où le revenu n’est pas régulier et pas élevé.
— Mon père est employé SNCF, il a un salaire peu élevé mais qui permet de vivre, de subvenir aux besoins de toute la famille (vêtements, bouffe, éducation). En-dessous : les personnes au chômage, les personnes qui gagnent moins du SMIG et les gens qui ne travaillent pas. Au-dessus : patrons, ceux qui ont un métier depuis toujours et qui montent rapidement en grade.
— Je fais partie de la classe moyenne, mon père étant fonctionnaire des PTT. Cela implique donc que l’on fait partie de l’ensemble des Français qui vivent bien selon leurs moyens et ont en général une vie familiale puisque leurs occupations leur permettent de se retrouver tous ensemble en général pour les repas et le week-end. En dessous de la classe moyenne on trouve généralement les gens qui vivent avec peu d’argent, qui ont des difficultés "à joindre les deux bouts". Au dessus par contre se trouvent les gens tels que des cadres, du genre PDG, ou grosses fortunes, qui mènent une vie mondaine et passent le plus de temps en voyage que chez eux.
— Je fais partie de la classe moyenne car mon père travaille à l’Arsenal. Je crois que la classe moyenne, ce sont les gens qui vivent normalement, ils satisfont leurs besoins. Ils ne peuvent pas se permettre toutes les fantaisies qu’ils aimeraient mais leurs revenus leur permettent de vivre, et leurs économies de partir en vacances. Je pense que les gens qui sont "en dessous" peuvent vivre non pas dans la misère mais ont du mal à obtenir ne serait-ce que le nécessaire. Les gens "du dessus" eux, peuvent se permettre des fantaisies, un niveau de vie plus élevé, des loisirs plus nombreux.
— Je fais partie de la classe moyenne car ma mère touche un salaire d’ouvrier et qu’elle subvient à nos besoins sans qu’il y ait une part du budget qui puisse être consacrée aux loisirs, ou alors il faut sacrifier certaines choses pour pouvoir voyager par exemple. Je ne me plains pas de mon sort car il existe des gens qui sont vraiment défavorisés et qui ne vivent que du minimum, et je n’envie pas non plus ceux qui vivent mieux.
— Je fais partie de la classe moyennes car mon père est mécanicien et ma mère employée de mairie, qu’ils gagnent des salaires moyens et que nous vivons assez bien, et que nous ne manquons de rien, sans avoir du superflu. Il y a en dessus les gens aisés comme les cadres, les médecins, les avocats. Et en dessous, les O.S, les chômeurs, qui ont des difficultés pour vivre, qui se "serrent la ceinture", qui ont de faibles revenus.
— Je pense faire partie de la classe moyenne. Mon père est fonctionnaire. Nous ne sommes ni trop riches ni trop pauvres et nous mangeons à notre faim tous les jours. Au dessus de la classe moyenne, il y a la classe supérieure. Ceux qui vivent aisément et qui peuvent s’offrir des résidences secondaires avec piscines. Au dessous de la classe moyenne, il y a la classe inférieure, ceux qui ont des difficultés financières, qui sont au chômage.
— Je fais partie d’une classe moyenne, car mon père travaille aux Chantiers [2], c’est un ouvrier. Je vis convenablement, je ne manque de rien. Lorsque j’ai besoin de quelque chose, je l’ai, bien sûr dans la mesure où ce n’est pas trop cher (par rapport à mes moyens). J’ai une éducation normale. Au dessus : Il y a une classe plus élevée que la classe moyenne, par exemple un docteur, un avocat fera partie d’une classe supérieure car il gagne beaucoup plus d’argent dans sa profession qu’un simple ouvrier, donc son niveau de vie est supérieur, ses loisirs, ses façons de vivre sont meilleures, ils sont plus cultivés, ils vivent mieux. Au dessous de la classe moyenne, ce sont les gens qui travaillent mais qui ne touchent pas le smic, ou qui ont un salaire bas en fonction du nombre d’enfants. Ils ont donc un genre de vie peu intéressant, ils sont malheureux. Je crois que tout est question d’argent, c’est ce qui différencie les classes.
— Je fais partie de la classe moyenne, car mon père a une paye qui peut nous faire vivre aisément, normalement. Classe supérieure : personne qui vit vraiment très aisément, en dépensant de l’argent lorsqu’elle en a envie (ex : cadre supérieur, chef d’entreprise). Classe inférieure : personne qui a juste de quoi vivre avec sa paye (ex : le petit ouvrier payé au smic).
— Je pense que je fais partie des classes moyennes car mon père est chirurgien dentiste et nous vivons bien sans se priver de rien. Je classerais les personnes ayant des propriétés, immeubles, etc, et les personnes ayant des capitaux très élevés, dans les classes aisées, et les personnes qui n’ont pas de travail et qui ont tout juste en travaillant par ci par là de quoi nourrir leur famille dans les classes qui restent.
— Je fais partie de la classe moyenne, mon père étant architecte, travaillant dans une entreprise. C’est-à-dire que la classe moyenne est la catégorie des gens qui vivent bien, sans excédent de luxe. Au dessus : ce sont les gens qui vivent dans le luxe, qui peuvent se permettre n’importe quoi, comme envie de quelque chose, etc. Au dessous, ce sont les gens qui vivent assez mal, qui arrivent à peine à se nourrir et à se vêtir, ou qui n’y arrivent pas. Qui gagnent très peu ou qui sont au chômage.
— Je fais partie des classes moyennes parce que mon père est cadre, et parce que nous vivons normalement sans excès, ni manques. En dessous, il y a les gens qui s’en sortent en gagnant un salaire minimum, tel qu’un couple sans enfant. Au dessus, il y a les directeurs, les chefs qui gagnent un million, un million cinq par mois qui dépensent leur argent à tort et à travers.
— Je fais partie des classes moyennes : mon père est officier. Donc je vis comme la plupart des gens, mon niveau de vie est semblable à celui de la majorité des Français Je me situe donc entre les gens qui ont de gros revenus (industriels, etc.) et ceux qui vivent dans une certaine misère (qui se traduit par le logement, la tenue vestimentaire, et aussi le fait qu’ils ne mangent pas toujours "à leur faim"). Donc on peut dire que la classe moyenne est celle qui peut satisfaire la plupart de ses besoins, mais ne vit pas dans le luxe.
— Je fais partie de la classe moyenne. Je pense qu’il faut distinguer les différentes classes par rapport à l’argent que l’on gagne. Les gens de la classe moyenne gagnent convenablement leur vie. Il y a la classe aisée (les cadres, PDG). Et la classe ouvrière (employés, ouvriers).
— Je pense faire partie des classes moyennes. Cela peut s’interpréter d’après les revenus. Je pense que les basses classes sont celles qui ont de petits revenus (mon père est artisan). Au dessus des classes moyennes, il y a ceux qui ont un titre de noblesse, même s’ils ne sont pas très riches. Au dessous des classes moyennes, il y a ceux dont les revenus sont bas.
— Je fais partie de la classe ouvrière, car mon père est ouvrier. Je vis quand même décemment, sans privations. La classe aisée (personnes dotées de fortunes personnelles, ayant des capitaux très élevés placés dans des entreprises.
— J’appartiens à la classe moyenne car mon père est artisan. Nous vivons normalement, nous possédons une maison comme tout le monde, et nous mangeons à notre faim. Les classes aisées représentent les gens qui peuvent se permettre de se payer tout ce qu’ils désirent sans penser aux frais et aux dépenses. La classe pauvre sont des personnes qui ont du mal à satisfaire tous leurs besoins. Ces gens ne gagnent pas beaucoup d’argent et ils font très attention aux moindres dépenses.
— J’appartiens à la classe moyenne. Mon père est ouvrier. J’ai tout ce qu’il me faut. Je suis heureuse. Je mange, je m’habille comme il me plaît. Pour moi, la classe supérieure, c’est en rien se refuser, pouvoir tout se permettre, vivre très aisément, se payer des voyages à toutes les vacances. La basse classe est une classe où les gens sont nécessiteux, les gens qui ont des problèmes pécuniers, qui calculent ce qu’ils pourraient acheter de moins cher pour pouvoir manger et s’habiller convenablement. C’est être tracassé par les moindres problèmes d’argent.
— Je pense que tout le monde (à peu près) fait partie de la classe moyenne. Pour moi, je pense que j’en fais partie, à cause du métier de mon père qui fait ingénieur. Je pense que la classe du dessus, ce sont les personnes vraiment aisées qui peuvent faire des voyages aux pays assez lointains, qui ne savent pas quoi faire de leur argent. En dessous, ceux qui vivent avec peine, c’est à dire qu’ils font des économies pour acheter un besoin qu’ils désirent.

Ces jeunes filles n’engageaient certes qu’elles dans leurs réponses, et peut-être leurs parents auraient-ils répondu différemment. D’autre part, il convient de faire la part de la pudeur bien compréhensible et de l’auto censure éventuelle dans leurs affirmations. Enfin, à l’évidence, le hasard, ou plutôt l’orientation sélective qui les avait regroupées dans une 1G, offraient un panel sans doute plus "populaire" que celui éventuellement rencontré dans d’autres sections, dites « nobles ».
Mais quoi qu’il en soit, ce souvenir déjà vieux de plus de quarante ans est un bon élément pour saisir ce qui a pu se jouer au plan des mentalités pendant les « trente glorieuses » et dans leurs immédiats lendemains. Constat rassurant d’être en sécurité, à l’abri de ce besoin qui peut encore tarauder les gens « d’en-dessous ». Constat encore plus rassurant d’être comme tout le monde, de faire partie de cette immense majorité qui « vit convenablement ».
Actuellement, compte tenu des conditions de logement (de plus en plus pavillonnaire et péri-urbain, voire rural), de loisirs, etc., le sentiment assez général d’appartenir à une immense classe moyenne persiste : celle des Français qui gagnent honnêtement leur vie en travaillant, qui ont ou veulent avoir un toit, élever des enfants, prendre des vacances en France et pourquoi pas à l’étranger...
Mais aujourd’hui, devant la grave dégradation des acquis des "Trente Glorieuses", et les incertitudes devant l’avenir, il suffit d’ouvrir ses oreilles pour entendre l’antienne omniprésente : c’est la faute aux assistés, à ces 10, 15 ou 20 % "d’exclus" qui vivent des diverses aides sociales et qui ne paient pas d’impôts. Et même si la diversité, la complexité des situations au sein d’une même famille ou d’un même groupe amical peut nuancer le jugement, ceci est particulièrement visible "au bas" de cette classe "moyenne", chez les salariés les plus modestes qui constatent avec amertume qu’un assisté qui ne travaille pas s’en sort à la limite presque mieux qu’eux. Rarement la colère se retourne contre l’infime minorité de privilégiés de la fortune, dont l’existence semble se dérouler dans un monde à part, sans lien avec la situation concrète de cette "classe moyenne" en perdition, et qui, malgré tout se croit, se veut "classe moyenne".
Le regret, assez général, de la situation connue sous les Trente Glorieuses (où la menace du chômage était presque inconnue), ne s’accompagne pas d’une appréhension des conditions qui en ont permis l’avènement, et notamment le rapport de forces entre le monde du travail et les possédants, les luttes syndicales, le poids d’un réformisme social-démocrate très actif, etc. Et par conséquent, pour nombre de nos concitoyens, la conceptualisation de la situation présente ne fait intervenir, pour l’heure, ni vraiment la responsabilité du système capitaliste, ni surtout la possibilité de faire pression sur cette apparente "fatalité". Et ce malgré le récent début de prise de conscience dont ont témoigné les manifestations des dernières années, et, a contrario, dont témoigne le maintien, voire la poussée, de l’influence de l’extrême-droite. Il n’en demeure pas moins que cette conscience d’appartenir à une immense majorité, quelle qu’en soit l’appellation, est en fait une chance pour une prise de conscience progressiste, si cette immense majorité prend conscience que, dans le désir de défendre et améliorer son niveau de vie, ses rapports aux autres, etc., elle peut être l’acteur démocratique du changement. Affaire à suivre.

Notes

[1Le grand Chantier de construction navale de la localité, aujourd’hui disparu

[2Id.

1 Message

  • Classes moyennes et classes populaires Le 5 juin à 07:38, par Olivier GIROLAMI

    Bonjour René.
    Je me sers de ton vibrant témoignage, pour réagir sur "la distorsion entre la réalité du statut social et la conscience d’appartenir à une classe" ou plus précisément sur "l’arnaque" de la dénomination "classe moyenne". Parce qu’il en parle beaucoup mieux que moi, je mets en lien une intervention de Franck LEPAGE, que je trouve très perspicace… https://www.youtube.com/watch?v=UXGen38SSZY
    Amicalement

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