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Un mot (désabusé ?) sur les perspectives des luttes, sociales et sociétales ?

lundi 8 juin 2020, par René Merle

En bon marxiste à peu près orthodoxe, je viens de placer un propos éclairant du vieux Karl (qui n’était pas si vieux en 1853) [1], et j’ai rappelé l’article mien, déjà ancien, dont je l’ai extrait :
Marx et les grèves (1852-1853)
Je n’ai rien à y ajouter, et je vous y renvoie.
Tout cela pour dire que mes récents articles sur la classe soit disant moyenne et les perspectives révolutionnaires m’ont valu une correspondance intéressante, parfois critique, dont je ne peux publier ici que les messages reçus pour publication, et non les courriers personnels. Je fais donc le point ici au regard de ces échanges.
Marx pensait que la nécessité vitale des luttes défensives et protestataires ne prenait tout son sens que si elle nourrissait la conscience d’un destin commun, révolutionnaire.
C’était beaucoup demander à une classe désespérément subalterne.
La combativité remarquable des prolétaires anglais, dont l’aboutissement (provisoire) a été la défaite devant Mme Thatcher, s’est toujours enlisée dans le réformisme tradeunioniste, et n’a jamais vraiment débouché sur une perspective de destruction du système capitaliste.
Je n’évoque pas tout cela par coquetterie historique, mais bien pour signifier, comme je tentais de le faire dans un récent billet [2], que la conscience protestataire de couches sociales subalternes, comme la généreuse conscience "spontanée" actuelle de protestation juvénile (déjà en voie de récupération), si elles portent objectivement la possibilité d’un changement révolutionnaire, ne pourront l’assumer que si elles prennent conscience de cette responsabilité historique. Sinon, comme cela advient depuis longtemps aux USA (et aussi en France), les différentes vagues de protestation obtiendront sans doute des résultats immédiats (pour nous par exemple les acquis sociaux gagnés de génération en génération), mais, comme la tapisserie de Pénélope, ces acquis risquent de se défaire si l’adversaire de classe, qui lui a une vraie conscience de classe, continue à assumer sa domination par la colonisation des esprits et l’intégration à son système :
Cf. : Pasolini – Sur l’écartèlement des choix politiques et des choix de vie.
Voilà. Comme disait le philosophe, "j’ai parlé et sauvé mon âme". Mais dans la conscience de l’inanité de ces considérations entre initiés au regard de la réalité. Ce qui m’incite encore plus à ne plus jouer à l’éditorialiste que personne n’a appelé, et à laisser la place à ceux dont c’est le métier, et qui peuvent assumer dans la vraie vie la responsabilité de leurs dires.
L’été arrive. Le déconfinement aussi. Pour la première fois ce week-end nous avons pu recevoir notre fille handicapée jusqu’à présent confinée dans son foyer. J’espère revoir bientôt notre parisien de fils, revoir les amis, bouger, respirer... L’écran de l’ordinateur s’allumera moins souvent, et souvent pas du tout (sauf pour mon site Remembrança que je nourris toujours régulièrement. De toute façon, avec ses 1680 articles, ce présent site a de quoi proposer toujours de la lecture à qui en aurait envie.
Un bel été à vous.

Notes

[1De l’action revendicative à la conscience d’un destin commun ?
"Sans les longues phases alternatives de stagnation, prospérité, surexcitation, crise et détresse que l’industrie moderne traverse dans des cycles périodiquement récurrents, - avec, pour tous résultats, la hausse et la baisse des salaires, ainsi qu’avec la lutte permanente entre patrons et ouvriers correspondant étroitement à ces variations des salaires et profits - , la classe ouvrière de Grande Bretagne et de toute l’Europe serait une masse prostrée, d’esprit débile, usée et soumise, dont l’auto-émancipation se révélerait aussi impossible que celle des esclaves de la Grèce et de la Rome antiques".
Marx, 1853

2 Messages

  • Chez Marx, les hommes se distribuent en deux classes, qui correspondent à leur situation au regard de la propriété et du travail dans le mode de production capitaliste. La bourgeoisie est propriétaire des moyens de production, et le prolétariat n’est propriétaire … que de sa peau ! Les prolétaires sont donc obligés de vendre leur force de travail pour subsister. C’est en achetant cette marchandise très particulière qu’est la force de travail que le capitaliste peut augmenter la valeur de son capital d’origine.
    Ainsi, qui dit salariat dit classes antagonistes. Ce pourquoi d’ailleurs, les premiers syndicats avaient pour objectif l’abolition et du patronat et du salariat. Ils n’avaient pas en vue comme aujourd’hui la défense d’intérêts catégoriels dans telle ou telle branche de l’industrie, voire telle usine !
    A première vue, donc, le concept de classe moyenne est un concept idéologique. Il s’agit d’une représentation que les travailleurs se font d’eux-mêmes, selon qu’ils se sentent plus ou moins proches de la bourgeoisie, classe véritablement dominante. Le prolétaire absolu n’a qu’une richesse : sa progéniture. Evidemment, le prolétaire absolu n’existe plus ou peu sous nos latitudes. D’une part parce que les luttes sociales ont assuré un minimum de protection aux plus démunis (jusqu’à quand ?) d’autre part parce que le mode de production capitaliste, bien qu’irrationnel et injuste, a aussi été un formidable moteur à produire des biens et des richesses. Lesquelles ont profité pour une part aux salariés. Beaucoup de salariés en situation stable, en particulier pendant la période des trente glorieuses, ont ainsi réussi à se constituer un petit patrimoine. On a vu des ouvriers devenir propriétaires de leur logement, de leurs meubles etc.
    Cela n’en a pas fait des capitalistes pour autant. Mais cela a renforcé leur illusion que le système n’est pas si mauvais, et que même s’il n’est pas parfait, il leur a permis de s’en sortir. Cela a renforcé leur illusion que le patron et l’ouvrier sont dans le même bateau. Qu’ils sont partenaires. «  Partenaires sociaux » disent les syndicalistes. Au sein de l’ « entreprise », il n’y a que des « collaborateurs », c’est bien connu.
    Cependant, la profonde instabilité du capitalisme, cette contradiction en procès comme dit Marx, bouleverse toutes ces représentations. L’appauvrissement réel des salariés qui a accompagné la mondialisation néolibérale révèle que les acquis n’étaient pas éternels mais précaires. Puisque c’est Mme Parisot qui le dit, il faut la croire : « Tout est précaire ». Le maigre patrimoine est menacé : par la division à l’héritage, et par d’autres phénomènes : combien de pavillons de banlieues qui finissent dans la poche des loueurs de mouroirs pour vieux ?
    La question qui se pose est donc la suivante : à quel moment les salariés qui constituent l’écrasante majorité de la population prendront-ils conscience de leur force sociale et politique ? La crise n’induit nullement une prise de conscience spontanée d’un intérêt commun, mais divise et produit d’abord des réactions individuelles égoïstes. Chacun cherche à s’en sortir dans son coin. Stratégies familiales de solidarité, stratégies d’élaboration de parcours scolaires et universitaires efficaces, stratégies de mise en place et d’usage de réseaux etc. C’est écrit : « À celui qui a, on donnera encore, et il sera dans la surabondance ; mais à celui qui n’a pas, même ce qu’il a lui sera retiré. »
    Celui qui a : la petite bourgeoisie ? la fameuse classe moyenne ? Celui qui n’a pas : les « prolos », les classes populaires ?
    Celui qui a, c’est-à-dire une petite bourgeoisie qui veut encore croire que ses intérêts croisent ceux des dominants par le fait d’un pacte. La bourgeoisie, la vraie, a besoin de l’assentiment et du soutien d’une partie des travailleurs pour justifier l’état du monde social. La petite bourgeoisie intellectuelle - non pas mieux rémunérée, mais disposant de plus de temps libre, et rendant ainsi possible la skholè, le loisir, nécessaire aux études – a longtemps rempli cette fonction de légitimation. Ce n’est pas un hasard si les enseignants ont constitué les gros bataillons de la SFIO ou du PS. Adhérer à ce genre de parti leur permettait de défendre en même temps, comme dit un certain, leurs intérêts catégoriels et leur conscience de classe un peu émoussée. Or Le Capital a pu lâcher la petite bourgeoisie intellectuelle d’une part parce que le contrat de confiance pour parler la langue du ministre Blanquer avait été rompu par cette dernière en 1968, d’autre part parce que le recours à la légitimation culturelle n’est plus nécessaire. La culture est devenue un luxe inutile. C’est aussi un effet de la mondialisation. Il n’y a pas de culture mondiale. Restent le culturel, et la communication. Après l’universel reportage, l’universel bavardage.
    Si on laisse maintenant la petite bourgeoisie de temps libre pour se tourner vers la petite bourgeoisie de surrémunération, il est certain qu’elle aussi a beaucoup perdu avec la mondialisation néolibérale. Mais elle ne rêve aucunement de socialisme. Elle est plutôt nostalgique d’une époque révolue et, dès lors, volontiers réactionnaire. Quand elle est politisée, elle forme, avec le lumpenprolétariat des territoires désindustrialisés en déshérence les forces vives du Front National.
    Ce qui fait toute l’ambiguïté d’un mouvement comme les Gilets Jaunes où se sont retrouvés des gens qui avaient certes un ennemi politique commun, mais en aucun cas un projet politique commun.
    On le voit : la classe moyenne ne constitue pas une catégorie sociologique, mais le lieu d’un problème politique : comment organiser une classe sociale traversée par des intérêts et des tentations antagonistes ? On supposera cependant pertinent le concept de « petite bourgeoisie », pour désigner cette frange des travailleurs payés davantage que le strict nécessaire à la reproduction de leur existence, soit en temps, soit en argent.

    La solution Lénine. Pour la révolution effective, si c’est ce que l’on souhaite, la référence pertinente est celui qui l’a faite, Lénine, pas celui qui la théorisait, Marx. Lénine ne se faisait plus aucune illusion sur la capacité politique de la classe ouvrière, en général. En dépit de déclarations fracassantes, la cuisinière restera à la cuisine, et n’ira pas au forum. Lénine a compris qu’il fallait s’appuyer sur un parti composé de révolutionnaires professionnels (ce qui suppose une division du travail, une hiérarchie, une discipline etc.) pour vaincre. Et ainsi fut fait.
    Donc, plutôt peut-être que de s’appesantir sur la supposée capacité (ou incapacité) des travailleurs à se conscientiser et à s’auto-organiser, ne devrions-nous pas redevenir un peu léninistes et travailler à se doter du seul outil vraiment nécessaire : une bonne, une véritable organisation, avec des gens convaincus ?
    Question : reste-t-il des gens convaincus ? Dans la petite bourgeoisie, intellectuelle ou de surrémunération, on est en droit d’en douter. Reste les gens du peuple. Il n’y a que là qu’il peut se passer quelque chose, lorsque le peuple aura surmonté son dégoût légitime de la politique, et quand se sera levé dans ses rangs un personnage historique, un peu prophète, qui incarne la nécessité de son temps.
    Concluons provisoirement donc avec l’expression d’un gaulois d’une bande dessinée bien connue : échaudés comme nous le sommes par les expériences politiques totalitaires du XXème siècle : « C’est pas demain la veille ».

    PS : pour la distinction entre petite bourgeoisie de temps libre et petite bourgeoise de surrémunération, je renvoie aux analyses éclairantes de JC Milner dans De l’Ecole, et Le salaire de l’idéal, ouvrages déjà anciens mais d’une brûlante actualité.

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    • Ce que je pense, Patrick Tort le dit mieux que moi :
      "Beaucoup de catastrophes auront lieu avant que les nations prennent conscience du fait que l’économie du profit, à travers son hypertélie structurelle et son imposition d’un modèle unique de croissance, est la plus imparable des armes de destruction massive. La victoire temporaire du capitalisme, dont chacun peut comprendre qu’il se nourrit des inégalités entre les individus et entre les peuples, dépend de son aptitude à désamorcer indéfiniment ce que depuis toujours il redoute : la résistance consciente et organisée des forces qu’il assujettit. La solidarité ouvrière et la conscience de classe, qui forment dans le marxisme une réalité unique détentrice d’un pouvoir d’opposition, voire de refus face à l’exploitation multiforme des travailleurs productifs, ne constitue plus pour la classe dominante un frein réel ni un danger dès lors que la première est désorganisée et la seconde brisée par les techniques de gestion, de négociation et d’auto-justification des possesseurs du capital."
      Patrick Tort, L’intelligence des limites, éditions Gruppen, 2019.

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