La Seyne sur Mer

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Effacer Bugeaud ?

mardi 23 juin 2020, par René Merle

Statue de Bugeaud au Louvre

Faut-il débaptiser les rues, faut-il déboulonner les statues ?
Je n’ai jamais été grand adepte de la reconnaissance politique, sociale et culturelle par le baptême des rues et l’érection de statues…
Et par conséquent j’ai du mal à me passionner pour le débat actuel qui ne me semble pas porté par un véritable tsunami d’opinion, pas plus qu’il ne débouche vraiment sur une alternative politique.
Mais bon, si je n’aime pas particulièrement ça, je n’ai aucune raison d’en détourner les autres.
Et de toute façon, j’y reviendrai bientôt.
Mais je voudrais seulement aujourd’hui parler du cas Bugeaud, autour duquel l’on commence à s’agiter.
J’ai déjà écrit sur le déplaisir (pour être poli) que j’avais eu, au terme d’un itinéraire des luttes populaires en Limousin, de rencontrer Bugeaud lors de ma visite de Limoges. Voici ce que j’en avais écrit [1] :
« Lue dans une des principales rues piétonnes, une plaque en l’honneur du maréchal Bugeaud, natif de Limoges.
Reportons nous au Guide vert Limousin Berry de cette année 1995 : “Le nom du maréchal Bugeaud (1784-1849) est lié à la conquête de l’Algérie et à la lutte victorieuse qu’il mena contre Abd-el-Kader ; sa bravoure et sa générosité lui acquirent un prestige immense auprès de ses soldats, mais aussi des indigènes”.
Les victimes de la répression sauvage de Paris en 1834, des colonnes infernales et des « enfumades » en Algérie auraient certainement apprécié…
 »
Autre temps, autres mœurs. Faut-il rappeler qu’en 1969 la statue algéroise (et rapatriée) de Bugeaud, avait été attribuée par le ministère de l’Intérieur à Excideuil (Dordogne) - où Bugeaud avait une propriété et dont il avait été député en 1831 -, et ce au grand dam du maire et député socialiste de Limoges, Louis Longequeue, qui réclamait alors cet honneur pour Limoges, ville natale de Bugeaud.
Il fut en effet un temps, pas si lointain, où nos socialistes étaient encore fiers de la conquête de l’Algérie, comme Louis Longequeue qui savait pourtant ce que guerre de conquête veut dire puis qu’il avait fait partie de la Résistance limousine…
Quid donc de Thomas Robert Bugeaud, marquis périgourdin de la Piconnerie ? Ce fidèle soldat de l’entreprise sanglante napoléonienne avait déjà, en digne successeur des colonnes infernales de la guerre de Vendée [2], participé à la politique de terreur contre les guerilleros espagnols.
Licencié par la Restauration, il était rentré en grâce avec la monarchie de Juillet, et s’était signalé dans la répression sanglante et aveugle de l’insurrection républicaine parisienne de 1834. Rien d’étonnant à ce que, envoyé en 1836 en Algérie pour combattre Abd-el-Kader, puis nommé en 1840 gouverneur général de l’Algérie, il ne mette en œuvre une terrible politique de la terre brûlée, comme jadis en Espagne [3].
Il y a quelques mois, j’avais placé sur mon blog Médiapart un article qui n’a eu l’honneur de la première page que quelques heures… Pas assez bobo humaniste sans doute.
Mais je ne cesserai jamais de rappeler cette
« Justification » ( ?) par Bugeaud du massacre de la grotte des Ouled-Rhia. Je vous y renvoie :
« Justification » ( ?) par Bugeaud du massacre de la grotte des Ouled-Rhia.

Bref, n’en déplaise aux récentes déclarations de monsieur Zemmour, je ne porte pas Bugeaud dans mon cœur.
Faut-il pour autant débaptiser et déboulonner ? Je doute que cela soit efficace si un geste symbolique (et forcément controversé), ne s’accompagne pas d’une vraie pédagogie de remise en perspective historique de notre passé, remise en perspective qui ne serait pas qu’un fugace effet de mode.

Effacer les signes de reconnaissance à l’égard d’un criminel de guerre risque seulement de l’effacer des mémoires, alors que le retour aux faits et aux textes peut au contraire permettre de comprendre la double logique qui avait fabriqué un criminel de guerre bien en cour : l’impitoyable moule guerrier napoléonien, et la politique royale de conquête et de colonisation en Algérie, soutenue alors par tous les secteurs de l’opinion (même si quelques-uns blâmèrent les « excès » de Bugeaud, mais non la conquête).

Notes

[3Rappelons, si besoin était, que Bugeaud voulait affermir par la terreur la main-mise militaire sur les territoires déjà conquis, mais n’était pas partisan de leur extension en colonie de peuplement.

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