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Il y a 80 ans, « Les lilas et les roses »

jeudi 2 juillet 2020, par René Merle

En ce début de juillet, je pense à ce qui advint en ce début juillet 1940, 80 ans déjà, où l’enfant de 4 ans que j’étais voyait avec bonheur revenir au foyer son père soldat, sans mesurer ce que venait de signifier la défaite, et bientôt, 10 juillet, les pleins pouvoirs donnés au maréchal Pétain.
J’avais évoqué dans un ancien blog ce poème qu’Aragon [1] écrivit aussitôt après la défaite. Il est devenu un classique, que je ne peux jamais relire sans émotion, tant la reprise du grand vers national sert magnifiquement un patriotisme à fleur de peau. Faut-il rappeler qu’Aragon avait participé en tant qu’officier dans une unité motorisée à la campagne de Belgique et de France de mai-juin 1940 ? (Il en sera d’ailleurs décoré au lendemain des hostilités).

Les lilas et les roses

O mois des floraisons mois des métamorphoses
Mai qui fut sans nuage et Juin poignardé
Je n’oublierai jamais les lilas ni les roses
Ni ceux que le printemps dans ses plis a gardés

Je n’oublierai jamais l’illusion tragique
Le cortège les cris la foule et le soleil
Les chars chargés d’amour les dons de la Belgique
L’air qui tremble et la route à ce bourdon d’abeilles
Le triomphe imprudent qui prime la querelle
Le sang que préfigure en carmin le baiser
Et ceux qui vont mourir debout dans les tourelles
Entourés de lilas par un peuple grisé

Je n’oublierai jamais les jardins de la France
Semblables aux missels des siècles disparus
Ni le trouble des soirs l’énigme du silence
Les roses tout le long du chemin parcouru
Le démenti des fleurs au vent de la panique
Aux soldats qui passaient sur l’aile de la peur
Aux vélos délirants aux canons ironiques
Au pitoyable accoutrement des faux campeurs

Mais je ne sais pourquoi ce tourbillon d’images
Me ramène toujours au même point d’arrêt
A Sainte-Marthe Un général De noirs ramages
Une villa normande au bord de la forêt
Tout se tait L’ennemi dans l’ombre se repose
On nous a dit ce soir que Paris s’est rendu
Je n’oublierai jamais les lilas ni les roses
Et ni les deux amours que nous avons perdus

Bouquets du premier jour lilas lilas des Flandres
Douceur de l’ombre dont la mort farde les joues
Et vous bouquets de la retraite roses tendres
Couleur de l’incendie au loin roses d’Anjou

Louis Aragon, Le Crève-cœur, 1941

Quelques mots encore sur les circonstances souvent discutées de sa première publication.
Le poème figure en bonne place dans Le Crève-cœur, publié à Paris par Gallimard [2] en 1941 dans la collection « Métamorphoses ».
On sait, ou on ne sait pas, que la première publication du poème, en septembre 1940, étonna quelque peu à l’époque.
En effet, c’est au bas de la page littéraire du Figaro (replié à Lyon après la défaite) que l’on peut lire le 21 septembre 1940, sans autre explication, les quelques vers que Paulhan avait communiqués au journal, après qu’Aragon les lui ait récités. Paulhan les avait retenus de mémoire, sans texte noté, d’où les quelques erreurs de la publication et une ponctuation qu’Aragon ignorait.
Une semaine après (28 septembre), le journal publie le rectificatif d’Aragon et donne le texte complet, amputé cependant par la censure des vers 17-19 qui évoquent le désarroi des soldats français dans la déroute.
« Les lilas et les roses
Le poème Les lilas et les roses, publié dans notre dernier Figaro littéraire, nous était venu, non de son auteur, M. Aragon, mais sur les ailes de la renommée.
Autant dire que nous avons publié des vers dont quelques-uns n’étaient plus l’œuvre du poète – de là neuf erreurs de texte, dont nous nous excusons et prions et près de l’auteur et près de nos lecteurs.
M. Aragon, qui vient de déposer la vareuse de médecin militaire après avoir fait une très courageuse campagne dans l’une de nos divisions légères mécaniques nous a adressé de Carcassonne le texte exact de son poème – que voici : »
Singulière présence en effet que celle d’Aragon, l’ex-dirigeant du quotidien communiste Ce soir interdit depuis le début de la guerre, dans le grand journal conservateur et évidemment pétainiste. On ne saurait la réduire au désir narcissique d’être publié. Il y a sans doute eu rencontre entre le patriotisme d’Aragon et, nonobstant son pétainisme, celui d’une partie de la rédaction du Figaro. Il y a certainement eu aussi, en ces temps où l’appareil de direction du PCF était totalement éclaté (dans la clandestinité ou en prison), et où ce que l’on pouvait savoir des positions communistes n’allaient pas toujours dans ce sens, un sursaut du poète devant la défaite, qui, pour ne pas être encore celui de la Résistance (qui viendra plus tard), est un appel douloureux à l’enracinement patriotique.
Quoi qu’il en soit, le retentissement immédiat du poème sera considérable.
Sur cette publication, on consultera évidemment les pages très éclairantes consacrées à cette publication par Pierre Juquin dans son Aragon, un destin français, volume II, éditions La Martinière, 2013.
Une bonne mise au point dans un billet de Michel Apel-Muller paru dans l’Humanité du 25 août 2010 :
Aragon l’Humanité
(on rectifiera dans cet article la faute de frappe sur la date de publication du Crève-Cœur : 25 avril 1941 et non 1940).

Notes

[1Sur Aragon, cf. : Aragon.

[2Sur la maison Gallimard en 1940-1941, et sur le rôle de Paulhan, on consultera peut-être en priorité de Pierre Hebey, La Nouvelle Revue Française des années sombres, 1940-1941, nrf, Gallimard, 1992.

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