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Tocqueville, la langue des pays démocratiques ?

vendredi 21 août 2020, par René Merle

Je signale aux lecteurs de ce blog qui s’intéressent à l’évolution de la langue le remarquable chapitre XVI de la première partie : « Comment le démocratie américaine a modifié la langue anglaise » (Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1840).
En voici la conclusion. J’espère qu’elle vous donnera envie d’aller lire tout le chapitre (aisément trouvable sur internet).
À discuter, évidemment !

« Je ne veux point abandonner ce sujet sans peindre les langues démocratiques [1] par un dernier trait qui les caractérisera plus peut-être que tous les autres.
J’ai montré précédemment que les peuples démocratiques avaient le goût et souvent la passion des idées générales ; cela tient à des qualités et à des défauts qui leur sont propres. Cet amour des idées générales se manifeste, dans les langues démocratiques, par le continuel usage des termes génériques et des mots abs¬traits, et par la manière dont on les emploie. C’est là le grand mérite et la grande faiblesse de ces langues.
Les peuples démocratiques aiment passionnément les termes génériques et les mots abstraits, parce que ces expressions agrandissent la pensée et, permettant de renfermer en peu d’espace beaucoup d’objets, aident le travail de l’intelligence.
Un écrivain démocratique dira volontiers d’une manière abstraite les capacités pour les hommes capables, et sans entrer dans le détail des choses auxquelles cette capacité s’applique. Il parlera des actualités pour peindre d’un seul coup les choses qui se passent en ce moment sous ses yeux, et il comprendra sous le mot éventualités tout ce qui peut arriver dans l’univers à partir du moment où il parle.
Les écrivains démocratiques font sans cesse des mots abstraits de cette espèce, ou ils prennent dans un sens de plus en plus abstrait les mots abstraits de la langue.
Bien plus, pour rendre le discours plus rapide, ils personnifient l’objet de ces mots abstraits et le font agir comme un individu réel. Ils diront que la force des choses veut que les capacités gouvernent.
Je ne demande pas mieux que d’expliquer ma pensée par mon propre exemple :
J’ai souvent fait usage du mot égalité dans un sens absolu ; j’ai, de plus, personnifié l’égalité en plusieurs endroits, et c’est ainsi qu’il m’est arrivé de dire que l’égalité fai¬sait de certaines choses, ou s’abstenait de certaines autres. On peut affirmer que les hommes du siècle de Louis XIV n’eussent point parlé de cette sorte ; il ne serait jamais venu dans l’esprit d’aucun d’entre eux d’user du mot égalité sans l’appliquer à une chose particulière, et ils auraient plutôt renoncé à s’en servir que de consentir à faire l’égalité une personne vivante.
Ces mots abstraits qui remplissent les langues démocratiques, et dont on fait usage à tout propos sans les rattacher à aucun fait particulier, agrandissent et voilent la pensée ; ils rendent l’expression plus rapide et l’idée moins nette. Mais, en fait de langage, les peuples démocratiques aiment mieux l’obscurité que le travail.
Je ne sais d’ailleurs si le vague n’a point un certain charme secret pour ceux qui partent et qui écrivent chez ces peuples.
Les hommes qui y vivent étant souvent livrés aux efforts individuels de leur intelligence, sont presque toujours travaillés par le doute. De plus comme leur situa¬tion change sans cesse, ils ne sont jamais tenus fermes à aucune de leurs opinions par l’immobilité même de leur fortune,
Les hommes qui habitent les pays démocratiques ont donc souvent des pensées vacillantes ; il leur faut des expressions très larges pour les renfermer. Comme ils ne savent jamais si l’idée qu’ils expriment aujourd’hui conviendra à la situation nouvelle qu’ils auront demain, ils conçoivent naturellement le goût des termes abstraits. Un mot abstrait est comme une boîte à double fond : on y met les idées que l’on désire, et on les en retire sans que personne le voie.
Chez tous les peuples, les termes génériques et abstraits forment le fond du langage ; je ne prétends donc point qu’on ne rencontre ces mots que dans les langues démocratiques ; je dis seulement que la tendance des hommes, dans les temps d’égalité, est d’augmenter particulièrement le nombre des mots de cette espèce ; de les prendre toujours isolément dans leur acception la plus abstraite, et d’en faire usage à tout propos, lors même que le besoin du discours ne le requiert point. »

Notes

[1Tocqueville pense évidemment au premier chef à celle des Etats-Unis

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