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De la négritude et de l’antiracisme

dimanche 30 août 2020, par René Merle

Après l’écho médiatique au changement de titre du célèbre roman d’Agatha Christie, l’antiracisme de salon, l’indigénisme de la petite couronne et le « politiquement correct » se sont rejoints dans l’apologie de la grande lessive lexicale,
Je ne vais pas reprendre ici tout ce que vous avez pu lire sur l’ignorance crasse d’un passé pourtant proche, Aimé Césaire affirmant « Nègre je suis, nègre je resterai », et Léopold Sédar Senghor clamant « Négritude debout ! ».
Dans la confusion actuelle, une fois de plus c’est l’imprégnation par la culture et l’actualité américaines, et leur appellation dégradante de « nigger », qui a pleinement donné à ce mot son sens raciste.
Le condamner sans la moindre mise en perspective historique ne fera sans doute guère avancer la cause de l’antiracisme.

À ce propos, je me bornerai, pour être fidèle au titre de ce site, à rappeler un document que vous avez pu lire dans la catégorie « Court vingtième siècle > France » :
Il s’agit des grandioses obsèques que le Paris du Front populaire fit à un travailleur kabyle assassiné par des nervis fascistes patronaux
Assassinat et obsèques de Tahar Acherchour, 1936
On rencontre le mot « nègre » dans le compte-rendu qu’en donne l’Humanité
« Au milieu de toutes ces marques de sympathie des travailleurs de la région parisienne, la garde d’honneur est là, immobile, impressionnante ; car on voit à côté des camarades algériens, des Indo-Chinois et les représentants des travailleurs nègres. C’est devant ces hommes de races si différentes, mais unis par leur idéal de justice humaine et de progrès social, que va défiler le Paris ouvrier, populaire et républicain. »
Comme je le précisais en note, il s’agissait de l’Union des Travailleurs nègres, née de la ligue de défense de la race nègre, très proche du Parti communiste français mais aussi, de plus en plus, de l’Étoile nord-africaine anticolonialiste de Messali Hadj.
Ces militants, dont le destin fut souvent tragique, avaient repris fièrement le mot « nègre » que l’usage colonialiste avait pu péjorer.

J’ai suivi le débat et la vague de protestation qui ont suivi l’indécent dessin de Valeurs actuelles représentant Mme Obono en esclave. La classe politique unanime crie au racisme. Dans son combat contre l’indigénisme, et l’hebdomadaire répond qu’il voulait pointer la responsabilité de certains Africains dans la traite des Noirs. Ne pas répondre sur la vérité historique et crier au racisme ne fera en définitive que faire le jeu de l’hebdomadaire. Le racisme, au contraire, c’est la justification de l’esclavage par l’infériorisation totale d’un groupe humain
À ce propos, un détour par mon passé d’enseignant, où il m’est arrivé de devoir préciser les sens à donner à « noir », « nègre », « black », etc. dans des classes où, à la différence des classes de mon adolescence [1], les enfants de Maliens et de Sénégalais étaient bien présents.
J’ai souvent constaté que beaucoup d’élèves, approbateurs ou indignés, prenaient la terrible ironie antiesclavagiste de Montesquieu pour une apologie de l’esclavage et une vision dégradante de la négritude [2].
Bref, me semble-t-il, l’indispensable lutte contre le racisme ne gagne rien à se résumer à une querelle de mots, à l’ignorance de la complexe vérité historique. Elle gagnerait au contraire à se polariser sur le perpétuation réelle, physique, insupportable, de l’esclavage, de la Mauritanie au golfe persique, des atrocités de Daesh aux filières de trafic de chair humaine, féminine en particulier, mais aussi, de façon moins visible, dans l’attitude de tant de nantis de par le monde qui maintiennent leur "petit personnel" dans un esclavage qui ne dit pas son nom. L’opposition apparaîtrait alors comme une vraie exploitation de classe et non pas comme une opposition de races...

Notes

[1J’ai pu croiser au collège un seul élève noir, que de tristes imbéciles appelaient évidemment « Blanche Neige ».

[2Montesquieu, L’esprit des lois, 1748 : Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes  ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens. Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais  : Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres.
Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.
Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête  ; et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre. On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout bonne, dans un corps tout noir. Il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de l’humanité, que les peuples d’Asie, qui font les eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu’ils ont avec nous d’une façon plus marquée.
On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d’une si grande conséquence, qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.
Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or, qui, chez les nations policées, est d’une si grande conséquence.
Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes  ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.
De petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains. Car, si elle était telle qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ?

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