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Pasolini, "Bandiera rossa", et la fin de nos espérances révolutionnaires

samedi 9 janvier 2021, par René Merle

J’ai parfaitement conscience de l’arbitraire et, partant, du risque interprétatif, qu’il y a à isoler un texte de Pasolini et à le présenter en illustration unique d’une attitude idéologique complexe et toujours discutée.
Mais allons-y quand même.
En 1958-1959, Pier Paolo Pasolini [1922-1975] donna dans Nuovi epigrammi ce court poème, "Alla bandiera rossa" ("Au drapeau rouge") qu’il reprit dans La religione del mio tempo (Milano, Garzanti, 1961).
Sur le climat de cette fin des années Cinquante - début années Soixante et les cheminements de Pasolini, après Le Ceneri de Gramsci, l’accueil houleux des romans "romains" et les premiers films, l’ouvrage indispensable, me semble-t-il, est celui de son cousin Nico Naldini, Pier Paolo Pasolini, (nrf, Biographies Gallimard, 1991).

Vous pouvez entendre et lire le texte dans cette vidéo, sur fond de la chanson de lutte Bandiera rossa, ("Drapeau rouge") devenue en quelque sorte en son temps l’hymne du communisme italien [1].

"Per chi conosce solo il tuo colore, bandiera rossa,
tu devi realmente esistere, perché lui esista :
chi era coperto di croste è coperto di piaghe,
il bracciante diventa mendicante,
il napolitano calabrese, il calabrese africano,
l’analfabeta una bufala o un cane.
Chi conosceva appena il tuo colore, bandiera rossa,
sta per non conoscerti più, neanche coi sensi :
tu che già vanti tante glorie borghesi e operaie,
ridiventa straccio, e il più povero ti sventoli".

Je traduis littéralement :
Pour qui ne connaît que ta couleur, drapeau rouge, tu dois réellement exister, pour que lui existe : celui qui était couvert de croutes est (désormais) couvert de plaies, l’ouvrier agricole devient mendiant, le Napolitain (devient) Calabrais, le Calabrais (devient) Africain, l’analphabète (devient) un buffle (femelle) ou un chien. Celui qui connaissait à peine ta couleur, drapeau rouge, est sur le point de ne plus te connaître [2], même par les sens [3] : toi qui déjà vante tant de gloires bourgeoises et ouvrières, redeviens donc guenille, et que le plus pauvre t’agite."

Pasolini commente ainsi son poème dans l’hebdomadaire du Parti communiste Vie Nuove (9-11-1961) où, sur l’invitation de sa directrice Maria-Antonietta Macciocchi, il tient une chronique d’échanges avec les lecteurs :
"In esso delineo una tragica situazione di regresso nel sud (come si sa, coincidente con il progresso economico, almeno apparente, del nord) e concludo augurandomi che la bandiera rossa ridiventi un povero straccio sventolato dal più povero dei contadini meridionali. Forse per questo Salinari* mi chiama, senza mezzi termini, senza appello, ’populista’."

Je traduis : "Dans ce poème j’expose une tragique situation de régression dans le Sud (qui comme on le sait coïncide avec le progrès économique, au moins apparent, du Nord) et je conclus en souhaitant que le drapeau rouge redevienne une pauvre guenille agitée par le plus pauvre des paysans méridionaux. Peut-être est-ce pour cela que Salinari [4], sans nuances, sans appel, me nomme ’populiste’."

C’est donc dans la marge du sous-prolétariat, des laissés pour compte, des plus pauvres, des plus opprimés, que Pasolini place désormais son espérance révolutionnaire, et non plus dans la classe ouvrière déjà intégrée, nolens volens, dans la société post-moderne, comme l’est également selon lui le P.C.I. (malgré les tragiques secousses sociales et politiques du temps, et notamment, sous le gouvernement DC Tambroni, soutenu par les neo-fascistes du MSI (1960), la fusillade meurtrière par les forces de l’ordre (?) des manifestants de Reggio Emilia, et la raclée donnée par les prolétaires de Gênes aux congressistes du MSI.)
Berlinguer reprendra en partie ce point de vue, en précisant que le P.C.I devait impérativement devenir, AUSSI, le parti de ces humbles particulièrement exploités et méprisés.
Le thème court depuis, avec une acuité particulière dans ces dernières années, où le PCI s’est mué en parti démocrate à l’américaine, conservant tant bien que mal son électorat ouvrier traditionnel, cependant que les jeunes en proie au travail temporaire, au chômage, à l’incertitude, au manque de perspectives d’avenir, se détournent de ce parti représentant une Italie "tranquille" et sécurisée, et ne se préoccupant guère d’eux dans son adhésion au néo-libéralisme.
Mais contrairement à ce que fantasmait Pasolini, le Sud des très pauvres et des déclassés n’a depuis guère agité le chiffon rouge...

On peut mettre en abyme ces textes des années 1960 avec la maturation de l’analyse pasolinienne, magnifiquement évoquée par Georges Didi-Huberman en entame de sa Survivance des lucioles [5] : la spécificité de l’âme populaire a été à tout jamais vampirisée et anéantie par l’idéologie de la nouvelle société capitaliste consumériste [6], et, partant, toute évocation de la possibilité d’une véritable lutte révolutionnaire est objectivement à ranger du côté des vieilles lunes mortes.
C’est ce que j’essayais d’évoquer dans mon billet sur l’écartèlement des choix politiques et des choix de vie [7]. Ce billet, qui ne pouvait que se fonder de mon expérience de vie, et de mes constats relationnels, a pu apparaître comme porteur d’un pessimisme injustifié. Je persiste et je signe. L’engagement révolutionnaire sincère des amis de ma génération, ouvriers, employés, enseignants, agriculteurs, artisans, n’a pu persister qu’en nostalgie. Leurs petits-enfants sont sociologiquement et idéologiquement ailleurs [8]. Et je ne peux considérer comme révolutionnaires les rudes protestations des vaincus actuels de l’Histoire, comme en a témoigné la crise des Gilets jaunes [9] et comme en témoigneront bien d’autres. La conscience révolutionnaire et la perspective d’un changement radical de société n’accompagnent pas leurs gestes de désespoirs et leur désirs de survie. La classe dominante a tout pénétré de son idéologie dominante, et même la révolte en est aseptisée, au risque de terribles récupérations.

Notes

[1Présentation de la chanson : cf. Bandiera rossa.

[2Le prolétariat désormais "intégré" idéologiquement au néo-capitalisme

[3à prendre, si j’ose dire, à tous les sens du mot

[4Carlo Salinari [1922-1977], critique littéraire, militant communiste et résistant antifasciste célèbre.

[5J’ai donné deux très beaux extraits de l’ouvrage, à propos de notre rapport à l’Autrefois, à l’Avenir, et à notre Liberté. Cf. : Georges Didi-Huberman et la "Survivance des lucioles". Ou de notre rapport à l’Autrefois, à l’Avenir, et à notre Liberté.

[8Je me permets de vous renvoyer à mon billet : Tel père tel fils ? Non, c’est fini… De la transmission ou non transmission des opinions, et au plus que pertinent commentaire de Michel Parolini : Un commentaire de Michel Parolini sur "les Héritiers".

[9Cf. le mot clé : Gilets jaunes.

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