La Seyne sur Mer

Accueil > France contemporaine > Classes sociales et Mouvements sociaux contemporains > Classes sociales et groupes sociaux > Enfin il se passe un truc politique...

Enfin il se passe un truc politique...

samedi 12 septembre 2020, par René Merle

Les nouvelles défilent si vite qu’elles n’impriment plus guère, comme on dit aujourd’hui.
Mais vous vous souvenez peut-être de l’appel à manifester avec la famille Traoré, contre le racisme et les violences policières. Appel lancé le 12 juin de cette année par deux jeunes actrices, bonnes représentantes de notre juvénile intelligentsia parisienne. Appel aussitôt répercuté par un entretien dans l’organe officiel de l’intelligentsia bobo, Libération.
Avec un peu de retard à l’allumage, mais aussi avec le bon éclairage du recul du temps, je reviens sur cet ingénu (?) propos qui m’avait fait bondir, et qui en fit bondir bien d’autres [1]
Car en effet il y avait de quoi bondir en constatant que, pour ces péremptoires jeunes femmes, les luttes sociales défensives de ces deux dernières années, - grèves SNCF, grève du métro, grève des personnels de santé, mouvement des Gilets jaunes, protestation contre la réforme des retraites -, bref toutes les convulsions qui ont révélé, si besoin était, la réalité fracturée de notre pays, ne relevaient pas d’une réalité politique à laquelle on puisse s’intéresser. Tout au plus procédaient-elles de revendications catégorielles qui ne les concernaient pas. Par contre, la manifestation initiée par la famille Traoré nous désengluait de cette mediocrité revendicative, politique et sociale. Enfin une cause qui nous transcendait et redonnait à la politique la noble vertu qu’elle n’aurait jamais dû perdre. Enfin une cause qui nous permettrait de manifester avec le "vrai" peuple, celui des quartiers et des cités, celui des filles et fils de l’immigration africaine.
Sans occulter le moins du monde la générosité de cet engagement dans les justes causes de l’antiracisme et de la justice, on ne peut que s’interroger sur l’absence de lucidité politique de cette jeune partie progressiste de la middle classe urbaine.
Il serait évidemment facile de lui signaler que les récentes luttes sociales étaient bien politiques : elles mettaient en cause un pouvoir vacillant qui s’en sort par la ruse et par la force, mais dont le grande atout est l’incertitude devant une possible relève politique. Qui pourra le remplacer des forces vraiment progressistes, des forces récupératrices peintes en rose, ou des forces brunes ? Qui une fois de plus nous volera nos espérances ou qui les fera advenir ?
Mais on a bien compris que ceci n’était guère pas le souci de nos deux jeunes femmes.

Leur appel ne serait qu’un épiphénomène, dans la tentation déjà ancienne, dans une partie des couches moyennes, de substituer aux questions sociales les questions sociétales.
Mais à deux égards il n’est pas épiphénomène.
— D’une part par ce qu’il témoigne des fragilités idéologiques de la plupart des formations de gauche, qui se sont empressées de le récupérer, jusqu’à mettre ostensiblement le genou à terre en confondant sciemment deux affaires que l’Atlantique sépare, et en se mettant à la remorque de mouvements qui substituent la lutte des races à la lutte des classes
— D’autre part, parce qu’il s’inscrit dans une exaspération sectaire, et franchement insupportable ces derniers mois, de groupes qui se réclament du féminisme, de l’antiracisme, de l’écologie, de l’alimentation, etc.
Et ce au grand discrédit de ce qu’il y a de meilleur (ou de sauvable) dans les choses qu’ils défendent.
Car, quelles que puissent être les difficultés de rencontre, ces groupes se coupent des couches populaires qui pourraient (devraient ?) être leur base naturelle.

Voilà qui nous renvoie à la place et à l’idéologie de ces « nouvelles classes moyennes urbaines », selon la définition de Jean-Claude Michéa.
Car il ne s’agit pas ici pas des couches moyennes urbaines en général, qui le plus souvent singent ces puissants dont Christopher Lasch [2] a si bien décrit, et dénoncé, l’isolat égoïste et nuisible.
Il s’agit bien en l’occurrence de la partie généreuse et idéaliste de cette jeunesse urbaine « éduquée », qui a manifesté en masse pour le climat ou contre les violences policières.
Une jeunesse où se rencontrent des étudiants en difficile quête d’avenir, des salariés, bien souvent précaires, des secteurs de l’audiovisuel et des spectacles, des primo-enseignants, etc.
La vie souvent ne leur est pas des plus facile, et l’avenir n’est en rien assuré [3].
Raison de plus pour souhaiter que leur générosité ne s’enferme pas à l’écart du mouvement social, mais qu’elle le rejoigne dans le tsunami qui s’annonce.

Notes

[1Par exemple l’article de Georges Kuzmanovic dans Marianne (15 juin 2020 :
« Enfin il se passe un truc politique » : mépriser les luttes sociales, cette spécialité de la gauche bourgeoise
Kuzmanovic.

[2Cf. par exemple : Des « élites » déconnectées.

[3Cette incertitude devant l’avenir explique sans doute une certaine indifférence à l’égard de salariés à l’emploi pour l’instant assuré, et donc jugés un peu vite privilégiés

Répondre à cet article

| Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | SPIP