La Seyne sur Mer

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Voltaire. Pour qui les Lumières ?

dimanche 13 septembre 2020, par René Merle


À 72 ans, Voltaire débute ainsi son Philosophe ignorant, publié sous un anonymat transparent fin 1766 :
« Qui es-tu ? d’où viens-tu ? que fais-tu ? que deviendras-tu ? c’est une question qu’on doit faire à tous les êtres de l’univers, mais à laquelle nul ne nous répond. Je demande aux plantes quelle vertu les fait croître, et comment le même terrain produit des fruits si divers ? Ces êtres insensibles et muets, quoique enrichis d’une faculté divine, me laissent à mon ignorance et à mes vaines conjectures.
J’interroge cette foule d’animaux différents, qui tous ont le mouvement et le communiquent, qui jouissent des mêmes sensations que moi, qui ont une mesure d’idées et de mémoire avec toutes les passions. Ils savent encore moins que moi ce qu’ils sont, pourquoi ils sont, et ce qu’ils deviennent.
Je soupçonne, j’ai même lieu de croire que les planètes, les soleils innombrables qui remplissent l’espace, sont peuplés d’êtres sensibles et pensants ; mais une barrière éternelle nous sépare, et aucun de ces habitants des autres globes ne s’est communiqué à nous. »

C’est le début d’une longue et ironique promenade à travers les systèmes philosophiques passés et présents, dont l’auteur dit sortir aussi ignorant qu’il y était entré.
Un plaisir de lecture, ne vous en privez pas. Les éditions abondent, tant en librairie que sur Internet.
Mais cette plongée érudite et spirituelle a aussi, comme toujours chez Voltaire, une fonction d’intervention immédiate.
Car voilà, pour notre philosophe, une ignorance qui renvoie à leur dangerosité ceux qui, comme il l’écrit souvent, « prétendent connaître les idées ultimes ». Une pierre, et quelle pierre, lancée dans le jardin des Lumières radicales : athéistes et matérialistes contemporains dont les systèmes s’emploient à déchiffrer le sens de l’Être, c’est à dire de la Nature dont sommes partie prenante et connaissante. Bref, tous ceux dont la contestation philosophique peut mener à une dangereuse contestation politique et sociale.
Mais à qui donc Voltaire adresse ce constat d’ignorance qu’il ne cherche pas à dissiper, sinon à ceux qui, comme il l’écrit souvent, « révèrent les vrais principes de la raison et de la tolérance » ? C’est à dire au public cultivé, voire aux décideurs éclairés.
Car, sans sous-estimer les résistances du fanatisme religieux et de l’autoritarisme, Voltaire croyait évidemment au progrès des Lumières, dans une élite déjà en partie acquise.
Et le Peuple, le peuple sociologique, dans tout cela ?
La réponse est brutale.
Il n’est pas question d’éclairer le peuple.
On connaît, mais elle est toujours bonne à lire, cette missive de Voltaire que Voltaire adresse cette même année à l’encyclopédiste Damilaville (1er avril 1766) dans laquelle il écrit :
« Je crois que nous ne nous entendons pas sur l’article du peuple, que vous croyez digne d’être instruit. J’entends par peuple la populace, qui n’a que ses bras pour vivre. Je doute que cet ordre de citoyens ait jamais le temps ni la capacité de s’instruire ; ils mourraient de faim avant de devenir philosophes. Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants. Si vous faisiez valoir comme moi une terre, et si vous aviez des charrues, vous seriez bien de mon avis [1]. Ce n’est pas le manœuvre qu’il faut instruire, c’est le bon bourgeois, c’est l’habitant des villes ; cette entreprise est assez forte et assez grande.
Il est vrai que Confucius a dit qu’il avait connu des gens incapables de science, mais aucun incapable de vertu. Aussi doit-on prêcher la vertu au plus bas peuple ; mais il ne doit pas perdre son temps à examiner qui avait raison de Nestorius ou de Cyrille, d’Eusèbe ou d’Athanase, de Jansénius ou de Molina, de Zuingle ou d’Œcolampade. Et plût à Dieu qu’il n’y eût jamais eu de bon bourgeois infatué de ces disputes ! nous n’aurions jamais eu de guerres de religion, nous n’aurions jamais eu de Saint-Barthélemy. Toutes les querelles de cette espèce ont commencé par des gens oisifs et qui étaient à leur aise. Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu.
Je suis de l’avis de ceux qui veulent faire de bons laboureurs des enfants trouvés, au lieu d’en faire des théologiens. Au reste, il faudrait un livre pour approfondir cette question, et j’ai à peine le temps, mon cher ami, de vous écrire une petite lettre ».

Notes

[1Voltaire a fait de son domaine de Ferney un foyer d’activités agricoles et artisanales

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