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Robespierre, le Peuple et Rousseau, 1792

jeudi 17 septembre 2020, par René Merle

Il faut lire le magnifique et prophétique discours que Robespierre prononça le 2 janvier 1792 devant les Jacobins [1], au sujet de la guerre qui menaçait… Vous trouverez facilement le texte sur Internet.
J’en extrais les quelques lignes suivantes :

« Le vrai moyen de témoigner son respect pour le peuple n’est point de l’endormir en lui vantant sa force et sa liberté, c’est de le défendre, c’est de le prémunir contre ses propres défauts ; car le peuple même en a. Le peuple est là, est dans ce sens un mot très dangereux. Personne ne nous a donné une plus juste idée du peuple que Rousseau, parce que personne ne l’a plus aimé. « Le peuple veut toujours le bien, mais il ne le voit pas toujours ». Pour compléter la théorie des principes des gouvernemens [2], il suffiroit* d’ajouter : les mandataires du peuple voient souvent le bien ; mais ils ne veulent pas toujours. Le peuple veut le bien, parce que le bien public est son intérêt, parce que les bonnes loix* sont sa sauve-garde* : ses mandataires ne le veulent pas toujours, parce qu’ils se forment un intérêt séparé du sien, et qu’ils veulent tourner l’autorité qu’il leur confie au profit de leur orgueil. Lisez ce que Rousseau a écrit du gouvernement représentatif, et vous jugerez si le peuple peur dormir impunément. Le peuple cependant sent plus vivement, et voit mieux tout ce qui tient aux premiers principes de la justice et de l’humanité que la plupart de ceux qui se séparent de lui ; et son bon sens à cet égard est souvent supérieur à l’esprit des habiles gens ; mais il n’a pas la même aptitude à démêler les détours de la politique artificieuse qu’ils employent* pour le tromper et pour l’asservir, et sa bonté naturelle le dispose à être la dupe des charlatans politiques. Ceux-ci le savent bien, et ils en profitent.
Lorsqu’il s’éveille et déploie sa force et sa majesté, ce qui arrive une fois dans des siècles, tout plie devant lui ; le despotisme se prosterne contre terre, et contrefait le mort, comme un animal lâche et féroce à l’aspect du lion ; mais bientôt il se relève ; il se rapproche du peuple d’un air caressant ; il substitue la ruse à la force ; on le croit converti ; on a entendu sortir de sa bouche le mot de liberté : le peuple s’abandonne à la joie, à l’enthousiasme ; on accumule entre ses mains des trésors immenses, on lui livre la fortune publique ; on lui donne une puissance colossale ; il peut offrir des appâts irrésistibles à l’ambition et à la cupidité de ses partisans, quand le peuple ne peut payer ses serviteurs que de son estime. Bientôt quiconque a des talens* avec des vices lui appartient ; il suit constamment un plan d’intrigue et de séduction ; il s’attache sur-tout* à corrompre l’opinion publique ; il réveille les anciens préjugés, les anciennes habitudes qui ne sont point encore effacées ; il entretient la dépravation des mœurs qui ne sont point encore régénérées ; il étouffe le germe des vertus nouvelles ; la horde innombrable de ses esclaves ambitieux répand par-tout* de fausses maximes ; on ne prêche plus aux citoyens que le repos et la confiance ; le mot de liberté passe presque pour un cri de sédition ; on persécute, on calomnie ses plus zélés défenseurs ; on cherche à égarer, à séduire, ou à maîtriser les délégués du peuple ; des hommes usurpent sa confiance pour vendre ses droits, et jouissent en paix du fruit de leurs forfaits. Ils auront des imitateurs qui, en les combattant, n’aspireront qu’à les remplacer. Les intrigans* et les partis se pressent comme le flots de la mer. Le peuple ne reconnoît* les traîtres que lorsqu’ils lui ont déjà fait assez de mal pour le braver impunément. A chaque atteinte portée à sa liberté, on l’éblouit par des prétextes spécieux, on le séduit par des actes de patriotisme illusoires, on trompe son zèle et on égare son opinion par le jeu de tous les ressorts de l’intrigue et du gouvernement, on le rassure en lui rappelant sa force et sa puissance. Le moment arrive où la division règne par-tout*, où tous les pièges des tyrans sont tendus, où la ligne de tous les ennemis de l’égalité est entièrement formée, où les dépositaires de l’autorité publique en sont les chefs, où la portion des citoyens qui a le plus d’influence par ses lumières et par sa fortune est prête à se ranger de leur parti. »
On ne peut que penser à ce qui adviendra après 1794, mais aussi ce qui advient aujourd’hui, où, sous des formes diverses, les peuples se mettent en mouvement pour mieux retomber dans le filet de ceux qui les méprisent et les opprimeront de nouveau, non plus par l’autoritarisme et la dictature comme auparavant, mais par les délices supposés de l’hédonisme consumériste et de l’ordre néo-libéral.

Mais je n’ai cité aujourd’hui ce fragment d’un long discours que pour considérer, une fois de plus, l’admiration que Robespierre [3] avait pour Rousseau [4], qu’il opposait à la totalité des philosophes des Lumières, que ces Lumières soient modérées ou radicales : les premières parce qu’en définitive elles défendaient l’ordre social, les secondes qu’elles le subvertissaient dans un matérialisme et un athéisme que l’Incorruptible avait en horreur.
Je vous renvoie à cet égard à son discours à la Convention du 18 floréal an II (7 mai 1794) :
Robespierre et les Lumières. Parler au nom du Peuple contre l’idéologie progressiste bourgeoise. Le discours du 18 floréal an II

Notes

[1Société des Amis de la Constitution, séante aux Jacobins à Paris, dont la devise était « Vivre libre ou mourir « 

[2Graphie de l’époque, que je respecte pour tous les autres mots marqués : *

[3Cf. sur ce site : Robespierre.

[4Voir sur ce site : Rousseau.

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