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l’Italie de De Cataldo

samedi 19 septembre 2020, par René Merle

Dans mon approche de l’Italie, je dois beaucoup à Giancarlo De Cataldo (1956, Tarente, Pouilles), magistrat mais aussi, entre autres, romancier et scénariste.
Je ne vais pas évoquer ici la totalité d’une œuvre très abondante et protéiforme, mais signaler seulement, chronologiquement, les romans et leur traitement cinématographique qui m’ont le plus marqué.

D’abord Romanzo criminale, (Einaudi 2002, édité en français, Métailié, 2006), qui se déroule du début des années 1970 à la fin des années 1980.
Le réalisateur Michele Placido en a tiré un film, Romanzo criminale, 2006, qui a eu un succès énorme en Italie.
Romanzo criminale a depuis été repris en série télévisée, dont le succès fut également considérable.
À travers l’itinéraire d’un groupe de jeunes délinquants romains, c’est toute l’histoire obscure de ces années charnière de l’histoire politique et sociale italienne qui est révélée : de la corruption ordinaire de politiciens et de policiers au jeu sanglant des services secrets et de la mafia, en passant par la loge P2, le terrorisme noir, et l’exécution d’Aldo Moro. On sait que ces péripéties firent basculer la donne politique italienne : enterrement du "compromis historique" DC - PCI, éclatement de la DC, suicide du PCI... et avènement de l’insubmersible Cavaliere Berlusconi.
Cette fresque de De Cataldo est autant un excellent témoignage sur la réalité italienne qu’un élément d’intervention dans cette réalité.
En effet, il y a vraiment quelque chose de fascinant dans la distorsion entre la masse de ces informations qu’a reçue l’opinion italienne, et le soutien, en pleine connaissance de cause donc, qu’une grande partie de cette opinion a continué à apporter à la droite la plus nauséabonde, après le suicide politique de la DC et du PCI.
On mesure aussi le trauma, dont la "gauche" italienne ne s’est jamais remise, occasionné par le climat de tension extrême entretenu par les manipulateurs de droite et de leur bras armé des services secrets (avec l’appui des Américains) : l’ombre du coup d’État, dont le drame chilien de 1973 montrait qu’il ne s’agissait pas d’un fantasme, a signé l’impossibilité de la mise en place d’une politique véritablement de gauche. Au point qu’aujourd’hui, le PD (centre gauche, héritier du puissant PC et d’une partie de la DC) n’a pas cru, un temps, trouver d’autre solution à la crise politique et morale qu’une alliance avec... les héritiers de cette droite noire.
Tout ceci se passait à nos frontières, sans grands commentaires de nos médias nombrilistes, et ne pouvait que laisser rêveur devant ce qui nous pendait au nez.

Ajoutons sa suite, Nelle mani giuste, Einaudi, 2007, La Saison des massacres, Métailié, 2008, qui commence avec les années 1990.
Pourquoi la majorité des Italiens, en dépit des révélations sur les terribles manipulations occultes de la droite, ont-ils continué à faire confiance à une nouvelle mouture de cette droite, en la personne de Berlusconi ?
C’est dans ce roman de De Cataldo que l’on trouve la réponse : La saison des massacres (plus que le titre français, qui focalise sur la stratégie de la terreur menée par les déstabilisateurs, le titre italien, Nelle mani giuste : "en des mains justes", focalise sur les conséquences de l’opération "Mani pulite", "mains propres". Le roman est écrit par un magistrat, rappelons-le). Et ceci explique l’énorme succès de librairie en Italie de l’ouvrage.
Or, devant cet extraordinaire tableau de la situation géopolitique et politique de l’Italie des premières années 1990, des critiques français attitrés du "polar" ont fait quelque peu la fine bouche : De Cataldo embrasse trop et mal étreint, De Cataldo a tort de se prendre pour Ellroy ; plutôt que ces considérations qui partent dans tous les sens, que ne nous a-t-il donné un vrai polar bien noir et bien ciblé sur peu de personnages et une intrigue haletante !
Je me permets de m’inscrire en faux. Il me semble au contraire que l’irremplaçable vertu de ce roman est d’éclairer, sans didactisme pesant, les tréfonds des mutations italiennes d’après le grand ménage de "Mani pulite", et l’avènement de Berlusconi en 1994.
Et je salue une fois de plus la qualité de la traduction de Serge Quadruppani.

Dans un autre registre, mais tout aussi stimulant, voici un roman publié en 2010, alors que l’Italie célébrait le 150 anniversaire de sa naissance en tant qu’État unifié, qui secoua quelque peu la péninsule, I Traditori (Les traitres)..
Démystifiant la légende dorée de l’unification italienne, I Traditori en pointe les deux clés (le cynisme du pouvoir turinois et le volontarisme mazzinien) dont, dans sa partition (insoluble ?) Nord-Sud, l’Italie malade d’aujourd’hui porte toujours les stigmates. Ce grand roman a été publié en 2012 chez Métailié.
Je l’ai dévoré avec d’autant plus de plaisir que le traducteur en est, une fois de plus, l’excellent Serge Quadruppani.
Je me garderai de déflorer ici l’extraordinaire entrecroisement de personnages (fictionnels ou historiques), dans une technique d’écriture puisé aux sources les plus nobles du roman populaire et du feuilleton. Je dirai seulement que de ce kaléidoscope de destins, noués aux quatre coins de la péninsule et de l’Europe, de ce travelling charnel sur les trente années décisives (1840-1870) du Risorgimento, naît une interrogation lancinante sur la distance entre l’idéal et la réalité, le militant et "le peuple", le bien agir et la noirceur fondamentale de l’être humain, interrogation sur la part noire et la part blanche qui sont en chacun de nous, et que résout, peut-être, à sa façon, l’inoubliable personnage de la Striga, la rousse sorcière muette.

Je reviens au roman noir avec Suburra de Carlo Bonini et Giancarlo de Cataldo, 2013, et à sa version cinématographique, 2015, réalisée par l’excellent Stefano Sollima (réalisateur des séries Romanzo criminale et Gomorra.
Une semaine avant la chute du gouvernement Berlusconi, en 2011, le destin croisé de quelques personnages révèle la connivence du pouvoir politique, du pouvoir religieux et des pouvoirs mafieux, sur fond de guerre des gangs, dans une Rome le plus souvent nocturne, spectrale, diluvienne. Connivence hélas confirmée par nombre d’enquêtes récentes…
Le film a suscité en Italie des réactions diverses, qui vont de l’enthousiasme à la dénonciation.
La presse d’extrême droite s’est bien entendue émue de la dénonciation des fascistes reconvertis dans la délinquance économique mafieuse et ses hommes de main. Le personnage principal, le Samouraï, qui contrôle ou vent contrôler toutes les affaires mafieuses, est le survivant de la jeune bande criminelle fasciste de Romanzo criminale
La presse « modérée » a pointé dans le film ce qui à son avis pouvait réjouir le mouvement « qualunquiste » Cinque Stelle : Ceux d’en haut, tous pourris, du Vatican aux politiques, tous acoquinés avec le Mal.
La presse de la vraie gauche ne s’y est pas trompée : Il Manifesto, quotidiano comunista, nous dit qu’il suffirait de la croix celtique au cou du député du centre droit, dans sa débauche nocturne avec deux jeunes prostituées, puis de le voir pisser depuis la terrasse pendant que la pluie s’abat sur a Place du Peuple, pour faire de Suburra le film de l’année [1].

Je dirai peut-être plus tard un mot de la série qu’en a tiré Netflix en 2017. Si la toile de fond est la même, le propos est différent. Il s’agit de suivre l’itinéraire de trois jeunes délinquants romains, le fils d’un clan mafieux d’Ostie, le fils d’un clan mafieux gitan, et le fils d’un policier que la drogue entraîne dans cet engrenage infernal. En fait, on mesure par ce traitement que la corruption généralisée, du Vatican au gouvernement, en passant par les partis politiques, et la menace mafieuse, sont hélas devenues à tel point lieu commun pour le spectateur qu’il fallait déplacer l’intérêt vers des destins individuels.

Notes

[1« Basterebbe la celtica al collo dell’onorevole di centro destra interpretato da Pier Francesco Favino mentre pippa e tromba all’Hotel de Russie con due mignotte e poi va a pisciare dalla terrazza mentre la pioggia si abbatte su Piazza del Popolo per fare di Suburra di Stefano Sollima, tratto dal romanzo di Carlo Bonini e Giancarlo De Cataldo, che lo hanno sceneggiato assieme a Sandro Petraglia e Stefano Rulli, il film dell’anno ».

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