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Pasolini, l’Évangile selon saint Matthieu

mardi 29 septembre 2020, par René Merle


Enrique Irazoqui vient de décéder. Il fut l’inoubliable Christ du film de Pasolini, L’Évangile selon saint Matthieu.
Ce qui me renvoie à ces quelques lignes que j’avais écrites dans un précédent blog :
« Mon ami Pierre Assante, marxiste convaincu, appelle de ses vœux l’avènement d’un nouveau christianisme : espérance morale et fraternelle transcendant les indispensables revendications quotidiennes et la dure lutte des classes, et leur donnant sens. Retour en quelque sorte à ce que fut le christianisme des humbles, des femmes et des déshérités, avant son instrumentalisation et son détournement par le Pouvoir... Retour, mais dans la nouvelle dimension d’une horizon mondialisé par le capitalisme négateur de la vérité de l’Homme...
J’y pensais en revisionnant il y a peu le chef-d’œuvre de Pasolini L’Évangile selon saint Matthieu [1964], Il Vangelo secondo Matteo... qui, loin de nous orienter vers cette espérance, nous renvoyait à l’énigmatique Vérité de la source.
Après ses premiers films baignés de réalisme social contemporain, d’Accatone (1961) à Mamma Roma (1962) et à la Ricotta (1963), Pasolini, communiste, marxiste iconoclaste, désarçonna plus d’un de ses amis par cette œuvre apparemment inattendue. Apparemment seulement...
Le sulfureux marginal s’y identifiait en quelque sorte à un Christ (magistralement interprété par un militant antifranquiste espagnol - et basque), un Christ dont la Mère était jouée par la mère même de Pasolini ! Et, respectant scrupuleusement le texte de Matthieu, il restituait la parole du Christ dans son authenticité supposée originelle.
Je ne traiterai pas ici de la technique cinématographique novatrice de Pasolini, de son rapport à la tradition picturale italienne, du jeu qu’il établit entre la musique et l’image. Des dizaines d’articles sur le net disent tout cela bien mieux que je ne le ferais.
Quelques mots seulement sur le fond (inséparable bien évidemment de la forme dans ce chef-d’œuvre).
Là encore, par dizaines sur le net, des commentaires autorisés fournissent une documentation de première main, notamment, et surtout pour qui lit l’italien, avec les réactions de la presse italienne du temps, et avec les explications mêmes de Pasolini à l’occasion de nombreuses entrevues.
Mais ma réaction se veut justement, et seulement, celle d’un spectateur qui reçoit le film et ne va pas chercher ailleurs que dans le film le sens et la vérité du message.
Je n’ai pas eu, comme l’ami Assante, ou comme Pasolini, un contact familial et charnel avec la religion catholique. J’ai grandi dans un milieu d’athées. Ce qui ne m’a pas empêché, en de nombreuses occasions, d’œuvrer avec des chrétiens, et notamment avec les prêtres ouvriers de ma ville natale. En respectant leur foi, mais sans jamais la partager.
Pas facile, pour l’athée fondamental que je suis, de mettre au clair et résumer ce que j’ai ressenti en revoyant le film.
D’abord, et avant tout, à travers l’intense vérité des visages et des lieux (visages et lieux d’une Palestine retrouvée dans le plus profond du Mezzogiorno déshérité), à travers cette réalité terrienne primitive - dont Pasolini disait que, s’il avait été français, c’est en Algérie qu’il l’aurait retrouvée -, je ressens la nostalgie d’une transcendance perdue, celle du sentiment religieux populaire - celle de ce peuple paysan d’avant la "Modernité". Sentiment spontané et indéracinable, quête de sens qui n’a rien à voir, tout au contraire, avec la religiosité hypocrrite des notables : ceux qui mettront à mort le Christ, et dont on peut dire, sans forcer le trait, qu’ils sont le paradigme de bien des maîtres actuels de l’Église, porteurs de robes ostentatoires qui n’ont plus rien à voir avec celle du Christ, ces maîtres aux tiares et mitres aussi ridicules que celles des maîtres du Temple de Jérusalem... Encore que Pasolini, dans son salut à Jean XXIII, il Papa buono, anticipait peut-être sur ce que peut être le salut actuel de bien des athées à la vision nouvelle du Pape François...
Bien sûr, je repère quelques clins d’œil politiques : la meute noire des hommes de main accomplissant le massacre des Innocents rappelle les squadristi aux noires chemises, l’uniforme des gardes répressifs peut rappeller la celere de Scelba. Mais je sens bien que ces ricochets sur aujourd’hui ne sont pas essentiels, je sens bien qu’il n’y a pas d’instrumentalisation politique.
Non, l’essentiel est ailleurs. Il est dans cette irruption inexplicable de la foi qui transcende les êtres sans qu’ils aient à s’en expliquer et à s’en justifier. Il est dans cette parole abrupte, implacable souvent, qui descend sur le Christ, le traverse et subjugue ses disciples premiers, hommes simples, hommes du peuple de la terre et de l’eau, sans qu’ils la comprennent autrement qu’intuitivement, comme la comprennent les femmes, comme la comprend Marie Madeleine au visage ingrat durement marqué par la vie. Message bivalent, soumission à César - révolte absolue contre les Prêtres et les Marchands du temple, et donc message qui renvoie la révolution vers une révolution morale que devront prêcher les apôtres. Mystère incompréhensible de la condition humaine, de la vie transmise et perdue, de la mort inévitable, - et de la résurrection ?
Bon, trêve de mes états d’âme. Et soyez en sûrs, non baptisé je suis, non baptisé je resterai.
Et maintenant, dans un autre registre, qui est pourtant toujours celui de la transcendance révélée, mais dans le Milan bourgeois contemporain, il va falloir que je me repasse Théorème... »

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