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Quelques remarques sur l’année Albert Camus

lundi 21 septembre 2020, par René Merle

Le soixantième anniversaire de la mort de Camus [1] (4 janvier 1960, il avait 46 ans) a initié tout au long de cette année un intérêt que le coronavirus a renforcé avec le soudain record de ventes pour La Peste qu’il publia en 1947.
L’occasion pour moi de faire le point sur mes rapports avec un intellectuel qui était de la génération de mes parents, et que je n’ai donc découvert qu’une fois jeune adulte, à l’extrême fin des années 1950.
Mon propos est seulement de revisiter ma fréquentation de Camus, sans la moindre prétention d’englober la totalité de l’œuvre et de saisir la complexité des engagements, et des non engagements… Je renvoie aux innombrables études, et évidemment, et surtout, à l’œuvre.

Quand il obtint son prix Nobel, en 1957, j’avais 21 ans et je savais bien peu de lui. Dans la foi de ma jeunesse militante, formée à l’idée que « Qui n’est pas avec nous est contre nous », la lecture de l’Humanité ne m’incitait pas à considérer Camus, anti communiste et anti soviétique déclaré, comme un ami. Faute de culture philosophique et historique, j’ai eu le nez sur la vitre dans la querelle Sartre- Surréalistes – Camus.
Et puis, il y avait l’Algérie. Si je l’avais compris, (car comment sacrifier sa mère !), son fameux et douloureux propos de 1957 me laissait un goût amer [2].
Mais plus qu’au propos d’un Camus, Français d’Algérie écartelé, ma colère allait auux positions de ces hommes de « gauche », qui écartaient toute idée de négociation. Le socialiste Mollet envoyait le contingent en Algérie et couvrait la torture, et le florentin Mitterrand, pourvoyait alors la guillotine anti FLN…
J’ignorais alors le reportage de Camus sur la Kabylie, reportage qui fut l’honneur du courageux Alger républicain : du 5 au 15 juin 1939 (je n’avais pas 3 ans !), le quotidien progressiste publia une série d’articles dans laquelle le jeune journaliste dénonçait la situation effroyable de la Kabylie, et l’oppression dans laquelle était tenue cette population aux traditions démocratiques immémoriales :
« Il est méprisable de dire que le peuple kabyle s’adapte à la misère. Il est méprisable de dire que ce peuple n’a pas les mêmes besoins que nous... Il est curieux de voir comment les qualités d’un peuple peuvent servir à justifier l’abaissement où on le tient et comment la frugalité proverbiale du paysan kabyle est appelée à justifier la faim qui le ronge ».
Ce fut l’honneur d’Alger républicain d’avoir dit ce que taisait la presse algérienne bien pensante, mais ces articles firent scandale et entraînèrent bientôt la disparition du journal.
Ils n’ont été publiés en volume qu’en 2005, et en Algérie :
Albert Camus, Misère de la Kabylie, Editions Zirem, Béjaïa, 2005, 128 p
Je vous recommande une excellente recension de Nadia Agsous : Camus Kabylie.

Parmi les vidéos Youtube, mentionnons par exemple : Kabylie

Cette lecture sur la Kabylie n’a été la mienne qu’après les polémiques suscitées en Algérie par l’année Camus (2010) et l’intérêt nouveau pour ces articles. Car, dans le contexte de l’Algérie indépendante, il était évident pour beaucoup que la courageuse indignation justifiée de Camus demandait à la République française des actes de justice et de réparation, mais ne visait en aucun cas à soutenir le nationalisme algérien. De là à l’accuser de colonialisme… Ce ne fut pas la position de tous les intellectuels algériens, d’où par exemple la publication que je viens de mentionner.

Mais revenons au Camus de ma prime jeunesse.
Je n’ai évidemment pas lu en 1943 la recension du Mythe de Sisyphe donnée par le très pétainiste Thierry Maulnier dans la très collaboratrice Action française, un Thierry Maulnier qui ne se doutait guère qu’alors Camus entrait en résistance.
Thierry Maulnier parle de Camus, 1943.
Et de même, j’étais trop jeune pour lire le superbe éditorial de Camus dans le premier numéro de Combat, au lendemain même de la Libération de Paris.
Camus, de la Résistance à la Révolution
Je l’ai rencontré en classe de philo lettres, sans m’intéresser particulièrement à ce que d’autres ont appelé sa philosophie, terme qu’il récusait formellement. Notre professeur avait pourtant un faible pour L’homme révolté, publié en 1952, et naturellement pour Le mythe de Sisyphe, paru en 1942.
Il n’empêche, étudiant, puis à mon tour enseignant, je me suis retrouvé devant un consensuel Camus « philosophe » pourvoyeur de morale des jeunes générations. Camus, philosophe pour classes terminales comme l’écrivait cruellement Jean-Jaques Brochier dans son terrible pamphlet de 1970 [3] ?
Trop d’hommages à mes yeux nuisaient aux hommages, d’autant que certains étaient biaisés.
Parmi les plus récentes récupérations, je me souviens de Nicolas Sarkozy, dont on connaît le goût pour la lecture, qui proposa en 2009 envoyer Camus au Panthéon, (sans soulever pour autant l’enthousiasme de la famille).
J’ai naturellement lu le pavé de Michel Onfray Onfray [4], où Onfray se mire et se retrouve dans ce vrai fils du petit peuple, promu par la médiocratie républicaine au statut d’intellectuel quelque peu gourou, mais un intellectuel libertaire toujours du côté des humbles et non pas de la Caste…
L’excellent biographe de Camus, Olivier Todd, a remis les montres à l’heure dans sa recension de l’ouvrage [5] ; ce brouillard pseudo libertaire occulte tout simplement ce qui est capital et qui le restera, l’œuvre littéraire.
l’œuvre littéraire ? J’ai raté son théâtre, qui fut si important pour lui.
Mais évidemment j’ai lu avec grand intérêt ses premiers romans, nourris de son rapport vital à sa terre de dur soleil. Et en les relisant, j’ai mieux compris le propos de l’écrivain algérien Nourredine Saadi pour leequel Camus doit être lu comme un artiste plus que comme un philosophe ou un idéologue « né d’un vide culturel et historique qui a formé les Français d’Algérie » [6].

Mais, pour en revenir à l’actuelle année Camus, que dire du déferlement d’hommages sincères et de très utiles rappels biographiques, sinon qu’il a pu, une fois de plus, servir une opération idéologique à peine dissimulée.
Quel est le rôle de l’intellectuel face aux grands problèmes de son temps ?
Au regard des engagements sectaires qui s’affirmaient au lendemain de la guerre, Camus écrivait en 1950 dans Actuelles : « il s’agit en somme, de définir les conditions d’une pensée politique modeste, c’est-à-dire délivrée de tout messianisme, et débarrassées de la nostalgie du paradis terrestre ».
Dans un propos récent, Jean Birnbaum saluait ce « courage de l’équilibre » qui ne s’investissait pas plus dans la folie des techniques que dans celle des idéologies, mais prônait le devoir pour chacun de se perfectionner dans le culte de la bonté et de la vérité.
En ce début d’année Camus, j’ai pu lire par exemple ans un interview de la fille de Camus, dans le journal communisant de Marseille, La Marseillaise ( 16 janvier 2020) :
« — C.C. : Il se considérait surtout comme un être humain parmi les êtres humains. Il était toujours du côté des opprimés. Il aurait détesté être un maître à penser.
— Le considérez-vous comme visionnaire ?
— C.C. : Je pense que le totalitarisme a changé de visage. Pire, il n’en a plus aujourd’hui. Et mon père écrivait en 1946 : « Nous vivons dans le monde de l’abstraction, celui des bureaux et des machines, des idées absolues et du messianisme sans nuances. Nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison, que ce soit dans leurs machines ou leurs idées. Et pour tous ceux qui ne peuvent vivre que dans le dialogue et l’amitié des hommes, ce silence est la fin du monde. »

Et voici cette prudence, ce souci de l’équilibre, ce mode d’être, désormais confinés dans le conformisme de l’acceptation du monde tel qu’il est.
Pourtant, a-t-on pu lire, sa voix « fait toujours écho à travers le monde ».
Mais quel écho ? Comme si cela prolongeait tout uniment le désir de justice et de liberté d’un Camus condamnant le franquisme, les goulags, ou Hiroshima, on veut voir sa pensée à l’œuvre dans des mouvements protestataires actuels sélectivement choisis : Printemps arabes, manifestations pro-démocratie à Hong Kong, opposition vénézuélienne à Maduro, et, tout récemment encore, manifestations de Biélorussie… Bref, voilà celui qui cherchait désespérément une troisième voie, engagé de façon posthume dans un monde manichéen, où le Mal est combattu par les blancs chevaliers à la BH.L…

Notes

[1Cf. : Camus.

[2Lors de la remise du prix Nobel, un étudiant pro FLN lui reprocha de ne signer des pétitions qu’en faveur des opposants au régime soviétique et d’oublier la juste lutte du peuple algérien pour l’indépendance. On a souvent présenté une version condensée et tronquée de la réponse de Camus, non enregistrée : « Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère ». En fait, Camus aurait dit du FLN : « En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ses tramways. Si c’est cela, la justice, je préfère ma mère. »

[3Jean-Jaques Brochier, Camus, philosophe pour classes terminales, Balland, la Découverte, réédité en 1979. Faut-il rappeler qu’au moment où Camus prenait la position que l’on sait, Brochier fut porteur de valises du FLN et le paya de la prison…

[4Michel Onfray, L’ordre libertaire, la vie philosophique d’Albert Camus, Flammarion, 2011

[5Cf. : Todd Camus.

[6L’autre Camus, dossier dans Actualités et culture berbères, Paris, automne-hiver 2006-2007

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