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De 1851 à 2020…

mercredi 23 septembre 2020, par René Merle

Célébrer l’insurrection républicaine de décembre 1851 contre le coup d’État du Président Louis Napoléon Bonaparte ? Le projet mûrissait depuis longtemps dans notre petit groupe amical bas-alpin et varois. En 1995, c’est la victoire du FN aux municipales dans plusieurs villes de Provence, dont une grande ville, Toulon, qui nous a décidés, d’autant que s’approchait 2001, le cent-cinquantième anniversaire de l’insurrection qui fut si importante dans nos départements provençaux. Alors que le FN faisait démagogiquement référence aux « valeurs » et traditions provençales, il nous semblait impératif de rappeler que la première de ces valeurs était l’attachement à la démocratie [1]
J’ai mis tant d’enthousiasme et de travail dans cette remise en mémoire citoyenne [2]que je ne peux que me demander aujourd’hui à quoi tout ceci a-t-il servi.
Je m’interrogeais déjà en 2011, dix ans après la commémoration [3]
Et je m’interroge plus encore aujourd’hui.

En 2001, nous célébrions la mémoire de ces vaillants qui se levèrent dans 33 départements pour défendre une République violée par son président. Et nous insistions sur le fait que les insurgés ne défendaient pas n’importe quelle République, mais bien la République démocratique et sociale, celle qu’ils appelaient la Bonne, une République dont les « démocrates socialistes », selon l’appellation du temps, avaient avec succès diffusé les principes malgré la répression du conservateur Parti de l’Ordre.
Principes républicains, valeurs de solidarité, responsabilité citoyenne, initiatives « à la base », voilà une donne historique qui nous paraît toujours pouvoir (devoir ?) faire partie de notre présent.
Mais nous aurions peut-être dû en 2001 insister aussi sur la passivité, voire la complicité d’une autre partie de la population, majoritaire, souligner la facilité avec laquelle la démagogie bonapartiste l’avait contaminée, avant même que l’appareil d’État, sa force armée et sa justice (?) ne se mettent totalement au service de l’usurpateur.
Le coup d’État de 1851 était le fruit de la néfaste Constitution que la jeune République s’était donnée en 1848. Traumatisés par l’insurrection prolétarienne parisienne de Juin, les députés, bourgeois et petits bourgeois réunis, avaient imaginé de doter la France d’un Président élu au suffrage universel masculin [4], et de confier à celui-ci les pleins pouvoirs exécutifs [5] !
Les Constituants n’avaient pas voulu comprendre que ce type de fonction, et ce type d’élection, ne pouvaient que substituer à la réflexion politique des électeurs la fascination pour un homme. L’élection d’un monarque provisoire au suffrage universel signait en fait l’infantilisation du corps électoral.
Et nous en sommes encore là, car la constitution de 1848 est directement la matrice de notre constitution de 1958-62, en rupture totale avec le Troisième et la Quatrième République.
Les Constituants comptaient ainsi faire élire un homme à poigne, - le général Cavaignac qui avait écrasé l’insurrection de Juin -, et assurer par là la perpétuation de leur Ordre musclé.
Mais la démagogie, on le sait, signe la mort du vrai débat politique. Et c’est un démagogue fourre-tout, jouant sur le nom de son oncle Napoléon, qui rallia l’immense majorité du corps électoral. Certains furent désillusionnés par la suite, mais la majorité continua à faire confiance à l’homme providentiel.
Et quand celui qui n’avait pas le droit de se faire réélire prolongea son mandat par un coup d’État, la masse dépolitisée le suivit ou l’accepta passivement.
J’arrête là ce rappel historique qui semble a priori m’éloigner de notre présent. Mais en apparence seulement.
Certes, comparaison n’est pas raison.
Mais la passivité et la perméabilité à la démagogie du corps électoral d’antan ne peuvent que me renvoyer à des situations ultérieures, et particulièrement à la nôtre.
Notre Président est lui aussi élu au suffrage universel, il est le maître de l’exécutif et de fait le maître du législatif, bref, il est un monarque provisoire soumis à réélection. Personne n’imagine qu’il ait recours en 2022 à un coup d’État militaire.
Il doit certainement penser que sa réélection est assurée : la gauche et la droite dites de gouvernement sont pour l’heure bien en peine de proposer un candidat (une candidate) qui soit présent au second tour, même si une alliance rose-verte semble s’esquisser ; le RN demeure une force conséquente qui pense raisonnablement accéder au second tour ; LFI ne cache pas son ambition d’y accéder.
Dans ces conditions, l’inique système électoral actuel assurerait au président une victoire de centre droit, face à un « extrémisme » de droite ou de gauche et un océan d’abstentions.
Mais rien n’est écrit à l’avance.
De même qu’en 1848 un inconnu en politique vint troubler le jeu et triompher, rien ne nous dit que qu’un nouvel inconnu providentiel ne surfe sur le désir d’Ordre et de sécurité pointé avec insistance par les médias.
En 2001, à la fin du film de Christian Philibert, 1851, ils se levèrent pour la République [6], je déclarais : « Vous en connaissez beaucoup aujourd’hui, qui se lèveraient pour la République ? »
Je me souviens de l’énorme défilé toulonnais qui, un an plus tard, avait suivi l’annonce du face-à -face Chirac-Le Pen au second tour de la présidentielle. Des jeunes, massivement des jeunes… À n’en pas douter, le réflexe républicain avait joué dans une jeunesse que l’on disait volontiers dépolitisée.
Mais après ?
Une nouvelle et terne plage Chirac, le recours à un Sarkozy salvateur qui s’avéra vite insupportable l, puis, toujours dans cette contrainte du choix d’un seul homme pour assurer nos destinées, un François Hollande « normal », qui s’avéra vite lui aussi décevant. Surgit alors le jeune Chevalier blanc, qui, surfant démagogiquement sur la désillusion née de ces deux quinquennats, où droite et gauche avaient mené des politiques trop proches, nous fit don de sa personne.
Las, la désillusion est bien là, et si, même dans le meilleur des cas pour lui, l’homme du « en même temps » nous revenait président, l’avenir serait gros de désillusions et de convulsions… Alors, qui verrons-nous émerger en 2022, clown ou homme à poigne, qui prétendrait nous dégager de cet enlisement ? Quelle démagogie se substituer à la démagogie macédonienne initiale ? Je ne cesse d’y penser. Suis-je parano ?

Notes

[1Le billet suivant vous donnera nos motivations d’alors : Motivations initiales.

[2Voir le site de l’Association 1851 : 1851, et mes nombreux articles : Articles Merle.

[3« Insurrection de 1851 - Lettre morte ou souvenir agissant ? » : Le point en 2011.

[4Faut-il rappeler que la République s’était bien gardée de donner le droit de vote aux femmes, qui ne leur fut octroyé qu’à la Libération de 1944, en application du programme national de la Résistance

[5Ils faisaient en cela référence à la constitution américaine de 1787, alors que l’élection et les pouvoirs du président étatsunien s’inscrivent dans un tout autre contexte

[6Production : Copsi Vidéo, VBC production
France, 2001 - 54 minutes, VF

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