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De l’immigration maghrébine et subafricaine, et du fonctionnement du capitalisme.

dimanche 11 octobre 2020, par René Merle

Vous l’avez sans doute comme moi remarqué, il est bien difficile et bien délicat de parler d’immigration, y compris avec qui en procède familialement, ou même directement. Le dernier arrivé fermant la porte, il fréquent de voir par exemple des personnes aux racines espagnoles ou italiennes souligner que l’immigration maghrébine est inassimilable, car à la différence de l’immigration européenne, elle porte en elle une religion et des mœurs qui la rendent à jamais étrangère. Le comportement de le jeunesse issue de cette immigration (deuxième, troisième voire quatrième génération depuis l’autorisation des regroupements familiaux des années 1970 et la fin d’une immigration essentiellement et seulement masculine) leur apparaît témoigner de cette spécificité.
Mais le processus apparaît sans fin, quand on voit des immigrés d’origine maghrébine, désormais Français et parfaitement intégrés à la collectivité nationale tenir à distance, voire condamner, la toute récente et massive immigration subsaharienne.
Mais à l’évidence, cette nouvelle xénophobie née dans des milieux d’immigrés, s’efface chez une jeunesse unie par la proximité de résidence et la difficulté de bâtir un avenir.

J’ai lu il y a deux ans le très controversé, mais très éclairant ouvrage du professeur étasunien Stephen Smith [1], que des spécialistes humanistes des migrations accusent de vouloir raviver le mythe des invasions barbares, sous les applaudissements de Macron et de l’Académie. Et par Médiapart interposé, j’avais suivi les polémiques entre ceux qui veulent ouvrir à tous les frontières et ceux qui veulent à tous les fermer, polémiques idéologiques placées sous l’égide du plus béat humanisme ou du plus insupportable repliement nationaliste.
Et cette même année 2018, le Pacte mondial sur la migration, signé à Marrakech, alimenta les fantasmes et les oppositions à droite et à l’extrême droite, y compris chez certains gilets jaunes (ce qui n’est pas pour nous étonner, car rien ne les vaccine contre l’air du temps)...

Longtemps considérée comme une rançon de la colonisation, l’immigration maghrébine et africaine sub-saharienne s’est faite dans le donnant - donnant : un patronat qui avait besoin de main d’œuvre docile, des malheureux qui cherchaient ailleurs une vie meilleure.
Dans les années 1970-1980, il n’était pas question de renouveler l’expérience des immigrations antérieures, où Italiens, Espagnols, Portugais, Polonais, etc., se sont intégrés massivement aux tissus militants syndicaux et politiques nationaux. D’où la propension à laisser cette immigration dans son entre soi, voire dans son communautarisme, histoire de la préserver des virus de la lutte des classes...
Et quand la télé révéla, en janvier 1983, que les visages des grévistes de Renault étaient massivement ceux de ces immigrés, il ne manqua pas de bonnes âmes, y compris au Parti socialiste (Pierre Mauroy, alors premier ministre, Gaston Deferre, alors ministre de l’Intérieur) pour décréter qu’il s’agissait là de grèves « islamiques ».
En 2012, la fermeture de l’usine PSA d’Aulnay - Peugeot révéla aux Français des territoires (comme on dit) par télé quelque peu surpris, que ce 9-3 qu’ils imaginaient peuplé seulement d’émeutiers cagoulés, de dealers et de sans-papiers plus ou moins suspects, est aussi "fournisseur" légal de main d’œuvre : les visages black - blanc - beurs de ces prolétaires en passe d’être virés en témoignaient.
L’attitude pour le moins ambigüe du patronat à l’égard des sans-papiers, (rejoignant en cela celle des Belles Âmes), témoigne aujourd’hui de ce besoin persistant de main d’œuvre taillable et corvéable à merci (hôtellerie, restauration, services, agriculture saisonnière, bâtiment, etc). Mais la situation lamentable de ces sans-papiers occulte une autre donnée, celle de la place des immigrés africains, naturalisés ou pas, dans l’industrie et donc directement dans la classe ouvrière.
J’ai relu Michéa [2] qui lui ose employer le mot qui fâche, le mot absent des querelles éthiques ou idéologiques, « capitalisme » :
« Notons que les « mouvements migratoires » contemporains (qui ne concernent, pour l’instant encore, qu’une infime minorité de la population des pays du « Sud ») ne sont que la simple transposition à l’échelle planétaire de cet exode rural permanent sans lequel le capitalisme cesserait bientôt de fonctionner. À cette différence près que l’ancienne monarchie anglaise (le problème était le même pour l’aristocratie esclavagiste du sud des Etats-Unis) avait dû recourir, pour obtenir un tel résultat, à la manière forte (le hard power), tandis que la société du spectacle trouve aujourd’hui dans la fascination universelle qu’exercent ses images (le soft power de la culture mainstream) le moyen de faire venir d’eux-mêmes et à leurs frais (sous les applaudissements de l’extrême gauche libérale) les esclaves salariés et les nouveaux consommateurs qui contribueront au rayonnement de sa logique impériale. ».

Notes

[1Stephen Smith, La ruée vers l’Europe. La jeune Afrique en route pour le vieux continent, Grasset, 2018

[2Jean-Claude Michéa, Le complexe d’Orphée. La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès , Flammarion, Climats, 2011

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