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Séverine et Boulanger

mardi 3 novembre 2020, par René Merle

Au moment où le général de Villiers commence à se sauver en sauveur suprême dans notre chaos, voici une petit clin d’œil historique sur un épisode qui s’inscrivit lui aussi dans une période de perte des repères.

En 1894, Séverine [1855-1929] publia un important recueil d’articles antérieurs, portant notamment sur la crise boulangiste :
Notes d’une frondeuse : de la Boulange au Panama, Paris, H. Simonis Empis, 1894.
Séverine avait placé en avant-propos de l’ouvrage l’article que son ami Vallès avait consacré à Boulanger en 1883, article que vous pouvez retrouver sur ce site :
Jules Vallès et le général Boulanger. Un socialiste révolutionnaire devant la montée du péril boulangiste.
La crise de régime avait vu en 1886-1887 se rallier au général présumé prétendant des bonapartistes, des monarchistes, des radicaux, des socialistes révolutionnaires. ! Cet étrange assemblage autour du démagogue ramasse-tout ne pouvait qu’interroger la vaillante journaliste féministe Séverine [1]. Comme il nous interroge aujourd’hui où tous les populismes démagogues sont possibles.
Elle rappelle donc en 1894 qu’elle écrivit en 1887, alors qu’elle avait pris la direction du Cri du Peuple, après la mort de son cher ami Vallès dont elle avait été la principale collaboratrice.

« Lettre à Boulange [2]
Mon général,
Il y a trois jours, ici, le mot de haine a été prononcé, accolé à votre nom. Dans cette maison libre, chacun, éprouvant le sentiment qui lui plaît, le traduit comme il convient. Je ne me reconnais pas plus le droit de retoucher la prose de mes collaborateurs, que je ne leur reconnaîtrais le droit de modifier la mienne. Et, puisqu’ils ont exprimé leur opinion, je vais dire ma pensée, sans ambages, tout bêtement.
Je ne vous hais pas. J’ai, envers votre jeune popularité, de l’inquiétude, et un peu de l’angoisse qu’ont les mères vigilantes devant la couvée menacée. J’aime mes pauvres comme d’autres aiment leurs enfants ; ils sont l’âme de mon âme, la chair de ma chair, et (rappelez-vous cette parole) gare à qui les frapperait !
Ils ont, eux, la méfiance du sabre – combien permise ! Il en est du peuple comme du dogue fidèle, mais fier. A force d’être battu, il se rebiffe, s’arc-boute sur ses pattes, grogne… et montre les dents, dès la vue du fouet. On ne songeait aucunement à la maltraiter ? Qu’importe ! Il ne menaçait pas – il se souvenait !...
Le peuple se souvient. Chaque fois que les pages de son histoire sont estampillées avec le pommeau d’une épée, ces pages-là sont enluminées de rouge comme les feuillets d’un missel gothique.
Il sait par cœur la légende du glaive – du glaive rude aux misérables, dans l’antiquité comme dans le temps présent !
On lui a dit, à l’école, le mot de Brennus jetant sa lourde lame dans la balance et criant : « Malheur aux vaincus ! » alors que lui, paria, a le respect et l’amour des vaincus – qui toujours furent siens. Et il se rappelle la parole brutale du grand cuirassier blanc, qui, appuyé sur la haute épée de Charlemagne, regarde la France par dessus les Vosges, et a proclamé que « la Force primait le Droit. »
On le sait par expérience, allez, dans nos faubourgs, que la force prime le droit !

C’est pourquoi, général, vous avez avec vous la population, cette masse irrésolue et flottante qui crie vive celui-ci, vive celui-là ; qui est partout où l’on fait du boucan ; qui a pour chef un gâte-sauce à toque blanche, un épicier à blouse bise ; qui, aux heures tragiques, parfois, d’enfantine devient féroce, et, indifféremment, fusille Lecomte ou lapide Varlin, à la rue des Rosiers. []
Vous avez plus cependant – car je ne voudrais pas être injuste – vous avez tous ceux qui sont las de l’état de choses présent : les petits boutiquiers menacés de faillite ; les politiciens menacés de liquidation ; les femmes, qui adorent l’imprévu ; et aussi les exaltés de patriotisme, qui vous voient, j’en jurerais, avec les yeux bleus, les cheveux rouges, et le teint blanc… vive le drapeau français !
Tous ceux-là vous suivent parce que vous parlez bien, parce que vous portez beau, parce que vos dorures flamboient au soleil, parce que vous incarnez, mon général, les folies héroïques de la France guerrière !
Mais c’est la foule cela, ce n’est pas le peuple ! Tandis que l’une se mire dans le fourreau de votre sabre, l’autre songe qu’il y dort une lame aiguë, tranchante – et que cette lame a été tiré contre lui, en 1871…
Oh ! je sais tout ce que pourront dire les vôtres : que vous aviez trente ans, et que la trentaine est l’adolescence des hommes d’Etat ; que quiconque appartient à l’armée doit choisir entre l’obéissance ou la mort, alors que, de par l’éducation d’école et de caserne, on est incapable de choisir – le cerveau ayant reçu, à peine formé, le coup de pouce effroyable de la discipline.
Je sais tout cela, et ne dis point que ces arguments soient négligeables. Je suis d’une famille de soldats, et n’ai qu’à me rappeler les propos qui ont enragé mon enfance, pour savoir ce que pesait alors, au point de vue philosophique, le bagage d’un officier.
Il y a plus.
Mon éducateur en littérature et en politique, ce Vallès qui fut un citoyen sachant écrire et un monsieur sachant penser, Vallès avait plus la haine des bourgeois ignobles, suant de peur et de lâcheté dans les allées de Versailles, que des soldats, lancés par eux, qui risquaient leur vie dans les rues de Paris.
Il ne faisait exception que pour un seul, qui, celui-là, ne s’était pas contenté de faire la guerre civile comme on fait la guerre étrangère, atout par-ci, atout par-là, mais qui avait été le virtuose du carnage, le ténor du massacre ; qui avait apporté, dans l’égorgement des vieillards, des femmes, des enfants, une incomparable maestria !

Cependant, la logique des simples est implacable. Ils voient le fait : la croix de commandeur reçue après 1871 – allez donc leur dire qu’on récompensait seulement alors les états de service de la campagne, et qu’il s’agissait bien plus du sang répandu devant les Prussiens, que des deux balles attrapées dans Paris !
Voici que je calomnie les miens, en les traitant d’implacables. Personne ne l’est moins qu’eux ; et les braves gens croient à toutes les conversions – c’est ce qui fait leur gloire et leur sainte bonté ! En vous reprochant le passé, j’oubliais Cluseret, qui, après avoir été décoré pour sa part de répression contre les insurgés de juin 48, devint l’un des plus fougueux généraux de la Commune ; j’oubliais ce jeune tribun du parti socialiste qui, après avoir été sous-officier dans l’armée de Versailles, défend aujourd’hui ses adversaires d’il y a dix-sept ans.
Certes, en voilà la preuve, ils ne sont pas implacables ! Et votre phrase, à propos de la grève de Decazeville [1886], a plus fait pour votre popularité que les refrains de Paulus et les articles de vos lèche-éperons.
C’était humain, cette idée de faire partager la gamelle du soldat par le gréviste ; d’atténuer les insurrections de la faim par l’entrée en ligne du fricot.
On m’a dit plus. Chacun sait que vous êtes sans le sou ; c’est peut-être ce qui rend votre gloire gaie et bonne enfant [sic]. On m’a raconté que les gros actionnaires de là-bas auraient bien aimé rincer avec du plomb les gueules noires ; qu’ils auraient volontiers ferré d’or le cheval de celui qui leur aurait payé cette joie. Ils ont raté leur coup – et vous, votre fortune ! Si c’est vrai, c’est bien… vous avez commencé à payer la dette de 1871.
Mais je m’attarde, et je veux en arriver à vous dire ceci :
Si jamais, mon général, la fantaisie vous prenait de fiche la Chambre à l’eau, ne vous gênez pas pour les socialistes – les socialistes ne vous gêneront pas. J’ai même idée que le peuple rigolera ferme, et que la Ligue des Anti-Propriétaires vous donnera un coup de main… pour peu que le cœur vous en dise. »
On s’expliquera après, voilà tout.
Car j’ai une théorie bizarre, qui peut déplaire à première vue, mais qui, à la réflexion, a vraiment du bon. Dans les tirs de foire, je préfère l’unique lapin de plâtre – joie et orgueil de l’établissement – plus facile à jeter bas, parce qu’il est plus « conséquent » ; plus flatteur aussi, parce que la galerie s’enthousiasme davantage ; je préfère cette grosse pièce-là aux centaines de misérables petites pipes, difficiles à viser, peu glorieuses à atteindre.
Ils sont, au Palais-Bourbon, cinq cents glaireux, qui collent aux doigts et seraient le diable à dégluer. Tandis qu’un seul homme…
Soyez le lapin, mon général ! »

Notes

[1Cf. : Séverine.

[2Appellation populaire familière du Général

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