La Seyne sur Mer

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Voltaire et Spinoza

mardi 27 octobre 2020, par René Merle

Voltaire et Spinoza ?
Allez, révisons un peu nos Lumières.
J’ai déjà donné un extrait de ce Philosophe ignorant que Voltaire [1] fit prudemment publier en 1766, sans nom d’auteur, mais dans un anonymat transparent,...
Cf. : Voltaire, "Le philosophe ignorant"...
Voyons maintenant comment, poursuivant sa longue et ironique promenade à travers les systèmes philosophiques du passé (dont il dit sortir aussi ignorant qu’il y était entré), ce que Voltaire dit de Spinoza.
Voltaire présente, ma foi fort honnêtement, un Spinoza [2] qui n’était pourtant pas sa tasse de thé, bien qu’il fut par ailleurs le Grand Satan pour les bien-pensants et les bigots du temps… Fort honnêtement car il va à l’essentiel : pour Spinoza, les humains participent d’une réalité unique : appelez-la à votre guise, la substance, ou encore la nature, ou pourquoi pas Dieu si vous le voulez, et dans cette réalité (qui prend en quelque sorte une conscience dans l’homme), aucune place pour la moindre transcendance. On conçoit que Spinoza, longtemps après sa mort en 1677 séduisait encore les matérialistes des Lumières (mais pas Voltaire, qui n’avait certes rien d’un matérialiste, car il voyait en eux le germe de la subversion de l’ordre social… )
Voyons donc d’abord cette présentation « objective », avant d’en venir à la contre attaque :

« XXIV – Spinosa [3]
Après m’être plongé avec Thalès dans l’eau, dont il faisait son premier principe, après m’être roussi auprès du feu d’Empédocle, après avoir couru dans le vide en ligne droite avec les atomes d’Epicure, supputé des nombres avec Pythagore, et avoir entendu sa musique ; après avoir rendu mes devoirs aux Androgynes de Platon, et ayant passé par toutes les régions de la métaphysique et de la folie ; j’ai voulu enfin connaître le système de Spinosa.
Il n’est pas nouveau ; il est imité de quelques anciens philosophes grecs, et même de quelques Juifs [4] ; mais Spinosa a fait ce qu’aucun philosophe grec, encore moins aucun Juif, n’a fait. Il a employé une méthode géométrique imposante, pour se rendre un compte net de ses idées : voyons s’il ne s’est pas égaré méthodiquement, avec le fil qui le conduit ?
Il établit d’abord une vérité incontestable et lumineuse. Il y a quelque chose, donc il existe éternellement un Etre nécessaire. Ce principe est si vrai, que le profond Samuel Clarke [5] s’en est servi pour prouver l’existence de Dieu.
Cet Etre doit se trouver partout où est l’existence ; car qui le bornerait ?
Cet Etre nécessaire est donc tout ce qui existe ; il n’y a donc réellement qu’une seule substance dans l’univers.
Cette substance n’en peut créer une autre ; car puisqu’elle remplit tout, où mettre une substance nouvelle, et comment créer quelque chose du néant ? Comment créer l’étendue sans la placer dans l’étendue même, laquelle existe nécessairement ?
Il y a dans le monde la pensée et la matière ; la substance nécessaire que nous appelons Dieu, est donc la pensée et la matière. Toute pensée et toute matière est donc comprise dans l’immensité de Dieu : il ne peut y avoir rien hors de lui ; il ne peut agir que dans lui ; il comprend tout, il est tout.
Ainsi tout ce que nous appelons substances différentes n’est en effet que l’universalité des différents attributs de l’Etre suprême, qui pense dans le cerveau des hommes [6], éclaire dans la lumière, se meut sur les vents, éclate dans le tonnerre, parcourt l’espace dans tous les astres, et vit dans toute la nature.
Il n’est point comme un vil roi de la terre confiné dans son palais, séparé de ses sujets ; il est intimement uni à eux ; ils sont des parties nécessaires de lui-même ; s’il en était distingué, il ne serait plus l’Etre nécessaire, il ne serait plus universel, il ne remplirait point tous les lieux, il serait un être à part comme un autre.
Quoique toutes les modalités changeantes dans l’univers soient l’effet de ses attributs, cependant, selon Spinosa, il n’a point de parties ; car, dit-il, l’infini n’en a point de proprement dites ; s’il en avait, on pourrait en ajouter d’autres, et alors il ne serait plus infini. Enfin Spinosa prononce qu’il faut aimer ce Dieu nécessaire, infini, éternel ; et voici ses propres paroles, page 45 de l’édition de 1731.
‘A l’égard de l’amour de Dieu, loin que cette idée le puisse affaiblir, j’estime qu’aucune autre n’est plus propre à l’augmenter ; puisqu’elle me fait connaître que Dieu est intime à mon être, qu’il me donne l’existence et toutes mes propriétés, mais qu’il me les donne libéralement, sans reproche, sans intérêt, sans m’assujettir à autre chose qu’à ma propre nature. Elle bannit la crainte, l’inquiétude, la défiance, et tous les défauts d’un amour vulgaire ou inté¬ressé. Elle me fait sentir que c’est un bien que je ne puis perdre, et que je possède d’autant mieux que je le connais et que je l’aime’
. »
Mais après cette recension dans laquelle bien des philosophes radicaux du temps pouvaient donc se reconnaître, c’est naturellement la démolition qui suit. Une démolition qui vole assez bas car Voltaire, reprenant Clarke [7] dont il a été question plus haut,
La démolition vole assez bas, avec ses arguments métaphysiques et téléologiques a priori, assaisonnés de « bon sens » populaire. Mais sa longueur et son âcreté de l’attaque montrent que Voltaire a reconnu en Spinoza la source, qu’il veut combattre absolument, de l’aile matérialiste et athée des Lumières.

« Ces idées séduisirent beaucoup de lecteurs ; il y en eut même qui ayant d’abord écrit contre lui, se rangèrent à son opinion.
On reprocha au savant Bayle [8] d’avoir attaqué durement Spinosa sans l’entendre. Durement, j’en conviens ; injustement, je ne le crois pas. Il serait étrange que Bayle ne l’eût pas entendu. Il découvrit aisément l’endroit faible de ce château enchanté ; il vit qu’en effet Spinosa compose son Dieu de parties, quoiqu’il soit réduit à s’en dédire, effrayé de son propre système. Bayle vit combien il est insensé de faire Dieu astre et citrouille, pensée et fumier, battant et battu. Il vit que cette fable est fort au-dessous de celle de Prothée. Peut-être Bayle devait-il s’en tenir au mot de modalités, et non pas de parties, puisque c’est ce mot de modalités que Spinosa emploie toujours. Mais il est également impertinent, si je ne me trompe, que l’excrément d’un animal soit une modalité ou une partie de l’Etre suprême.
Il ne combattit point, il est vrai, les raisons par lesquelles Spinosa soutient l’impossibilité de la création : mais c’est que la création proprement dite est un objet de foi, et non pas de philosophie ; c’est que cette opinion n’est nullement particulière à Spinosa, c’est que toute l’antiquité avait pensé comme lui. Il n’attaque que l’idée absurde d’un Dieu simple, composé de parties, d’un Dieu qui se mange et qui se digère lui-même, qui aime et qui hait la même chose en même temps etc. Spinosa se sert toujours du mot Dieu, Bayle le prend par ses propres paroles.
Mais au fond, Spinosa ne reconnaît point de Dieu ; il n’a probablement employé cette expression, il n’a dit qu’il faut servir et aimer Dieu, que pour ne point effaroucher le genre humain. Il paraît athée dans toute la force de ce terme ; il n’est point athée comme Epicure, qui reconnaissait des dieux inutiles et oisifs ; il ne l’est point comme la plupart des Grecs et des Romains, qui se moquaient des dieux du vulgaire ; il l’est parce qu’il ne reconnaît nulle Providence, parce qu’il n’admet que l’éternité, l’immensité, et la nécessité des choses ; il l’est comme Straton, comme Diagoras ; il ne doute pas comme Pyrrhon, il affirme ; et qu’affirme-t-il ? qu’il n’y a qu’une seule substance, qu’il ne peut y en avoir deux, que cette substance est étendue et pensante, et c’est ce que n’ont jamais dit les philosophes grecs et asiatiques qui ont admis une âme universelle.
Il ne parle en aucun endroit de son livre des desseins marqués qui se manifestent dans tous les êtres. Il n’examine point si les yeux sont faits pour voir, les oreilles pour entendre, les pieds pour marcher, les ailes pour voler ; il ne considère ni les lois du mouvement dans les animaux et dans les plantes, ni leur structure adaptée à ces lois, ni la profonde mathématique qui gouverne le cours des astres : il craint d’apercevoir que tout ce qui existe atteste une Providence divine ; il ne remonte point des effets à leur cause, mais se mettant tout d’un coup à la tête de l’origine des choses, il bâtit son roman comme Descartes a construit le sien, sur une supposition. Il supposait le plein avec Descartes, quoiqu’il soit démontré en rigueur que tout mouvement est impossible dans le plein. C’est là principalement ce qui lui fit regarder l’univers comme une seule substance. Il a été la dupe de son esprit géométrique. Comment Spinosa ne pouvant douter que l’intelligence et la matière existent, n’a-t-il pas examiné au moins si la Providence n’a pas tout arrangé ? comment n’a-t-il pas jeté un coup d’œil sur ces ressorts, sur ces moyens dont chacun a son but, et recherché s’ils prouvent un artisan suprême ? Il fallait qu’il fût ou un physicien bien ignorant, ou un sophiste gonflé d’un orgueil bien stupide, pour ne pas reconnaître une Providence toutes les fois qu’il respirait et qu’il sentait son cœur battre ; car cette respiration et ce mouvement du cœur sont des effets d’une machine si industrieusement compliquée, arrangée avec un art si puissant, dépendante de tant de ressorts, concourant tous au même but, qu’il est impossible de l’imiter, et impossible à un homme de bon sens de ne la pas admirer.
Les spinosistes modernes répondent : Ne vous effarouchez pas des conséquences que vous nous imputez ; nous trouvons comme vous une suite d’effets admirables dans les corps organisés et dans toute la nature. La cause éternelle est dans l’Intelligence éternelle que nous admettons, et qui avec la matière constitue l’universalité des choses qui est Dieu. Il n’y a qu’une seule substance qui agit par la même modalité de sa pensée sur sa modalité de la matière, et qui constitue ainsi l’univers, qui ne fait qu’un tout inséparable.
On réplique à cette réponse, Comment pouvez-vous nous prouver que la pensée qui fait mouvoir les astres, qui anime l’homme, qui fait tout, soit une modalité, et que les déjections d’un crapaud et d’un ver soient une autre modalité de ce même Etre souverain ? Oseriez-vous dire qu’un si étrange principe vous est démontré ? Ne couvrez-vous pas votre ignorance par des mots que vous n’entendez point ? Bayle a très bien démêlé les sophismes de votre maître dans les détours et dans les obscurités du style prétendu géométrique, et réellement très confus, de ce maître. Je vous renvoie à lui ; des philosophes ne doivent pas récuser Bayle [9].
Quoi qu’il en soit, je remarquerai de Spinosa qu’il se trompait de très bonne foi. Il me semble qu’il n’écartait de son système les idées qui pouvaient lui nuire, que parce qu’il était trop plein des siennes ; il suivait sa route sans regarder rien de ce qui pouvait la traverser, et c’est ce qui nous arrive trop souvent. Il y a plus, il renversait tous les principes de la morale, en étant lui-même d’une vertu rigide ; sobre, jusqu’à ne boire qu’une pinte de vin en un mois ; désintéressé, jusqu’à remettre aux héritiers de l’infortuné Jean de Wit une pension de deux cents florins que lui faisait ce grand homme ; généreux, jusqu’à donner son bien ; toujours patient dans ses maux et dans sa pauvreté, toujours uniforme dans sa conduite.
Bayle qui l’a si maltraité avait à peu près le même caractère. L’un et l’autre ont cherché la vérité toute leur vie par des routes différentes. Spinosa fait un système spécieux en quelques points, et bien erroné dans le fond. Bayle a combattu tous les systèmes : qu’est-il arrivé des écrits de l’un et de l’autre ? Ils ont occupé l’oisiveté de quelques lecteurs ; c’est à quoi tous les écrits se réduisent ; et depuis Thalès jusqu’aux professeurs de nos universités, et jusqu’aux plus chimériques raisonneurs, et jusqu’à leurs plagiaires, aucun philosophe n’a influé seulement sur les mœurs de la rue où ils demeuraient. Pourquoi ? Parce que les hommes se conduisent par la coutume, et non par la métaphysique. »

Je ne me retrouve pas dans la démolition que Voltaire fait de Spinoza, mais je suis assez d’accord avec les quelques lignes de sa conclusion sur la prétendue influence des philosophes.

Notes

[1Sur Voltaire, cf. : Voltaire
.

[2Sur Spinoza, cf. : Spinoza.

[3Comme souvent alors, Voltaire orthographie ainsi le patronyme portugais de Spinoza, dont la famille, faut-il le rappeler, était installée aux Pays-Bas depuis longtemps

[4Rappel incident de la judaïté initiale de Spinoza

[5Samuel Clarke, 1675-1729, théologien britannique anti spinoziste, lié au monde savant de son temps

[6La substance prenant conscience d’elle même…

[7Cf. Samuel Clarke Traité de l’existence et des attributs de Dieu : des devoirs de la religion naturelle et de la vérité de la religion chrétienne, 1704-1706, traduction française Amsterdam 1727

[8Pierre Bayle, philosophe de la tolérance, et pour cela mort exilé à Amsterdam en 1706. Son Dictionnaire historique et critique annonce l’Encyclopédie

[9Bayle fut en effet un précurseur des Lumières

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