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D’Aragon et Lyssenko, de l’aveuglement de la foi... aux OGM

mercredi 17 février 2021, par René Merle

J’ai souvent évoqué sur ce site ma jeunesse communiste, qui était celle d’une foi.
J’y reviens, non pas le moins du monde pour me repentir, car je conserve le noyau rationnel de cette foi, mais pour mesurer comment cette foi en arrivait à ruiner tout esprit critique.
Je prendrai ici l’exemple d’Aragon : j’ai toujours depuis été lecteur et admirateur de cet immense poète, et de ce si souvent lucide chroniqueur. Du romancier, je suis moins tenant. Encore que... Mais bon, on a le droit de hiérarchiser ses lectures...
En tout cas, je n’ai aucun titre à répondre à ce qu’il affirma souvent, « Plus tard, on dira qui je fus ». Sinon par mon expérience de lecteur adulte.
Mais aussi par celle d’un adolescent grandi dans le giron du P.C.F, en un temps où Aragon y était figure révérencielle.
Les groupies de Ferrat chantant Aragon étaient encore dans les limbes quand la revue Europe, alors revue de combat, avait sa place dans la bibliothèque paternelle. Et c’est l’Aragon donneur de leçons idéologiques que, dans ma prime adolescence, j’ai connu tout autant qu’Aragon poète de la Résistance. J’y ai cru et j’ai mis du temps à me libérer de cette arrogance quasi messianique qui était la rançon de la lutte politique exacerbée en ces temps de guerre froide.
Et c’est vrai que j’en veux toujours au quinquagénaire assuré qui, par exemple, à partir de 1948, nous convainquit, au nom du communisme et du fameux matérialisme dialectique, de la nécessaire révérence à un imposteur, Lyssenko.
Je reviens en effet sur cette fameuse (en son temps) affaire Lyssenko, un agronome soviétique qui, avec le plein appui du pouvoir, mais au grand dam des savants compétents, prétendait mettre à bas les schémas classiques des biologistes Mendel et Morgan.
Jdanov avait tranché, Maurice Thorez avait répercuté, et Aragon en rajouta, d’abord dans Les Lettres Françaises, puis dans un fort long article « De la libre discussion des idées » paru dans Europe, n°33-34, octobre 1948, qu’il faut lire en entier, pour voir comment, au nom de la théorie tout à fait fondée de l’influence du milieu sur le vivant, Aragon refusait les lois scientifiques de la génétique qui tiennent compte, elles, du paramètre des invariances naturelles.

Il écrivait péremptoirement :
« Je ne suis pas un homme de science, et, partant, à m’immiscer dans les débats des biologistes, je ne ferais guère que m’attirer des observations auxquelles je ne pourrais répondre. Mais enfin, à me supposer incapable de juger du fond de l’affaire, sur les quelques données que j’ai, il n’en demeure pas moins que ces débats s’éclairent à des lumières diverses, dépassent la biologie et se déroulent dans des conditions où l’on peut, sans être généticien, trouver matière à rêverie ».
Pour Aragon de 1948, les choses sont simples : en biologie, une tendance décrète l’impuissance de l’homme à modifier le cours des espèces, l’autre souligne le pouvoir de l’homme à modifier ce cours, à diriger l’hérédité… Aragon choisit évidemment la seconde.
Ce qui est terrible, ce n’est pas en définitive cette confiance dans la puissance de l’homme à modifier les espèces, (dont, pour le meilleur et le pire, l’actualité nous offre les prémices), que le refus d’admettre ce que tous les scientifiques affirmaient : Marx et le matérialisme dialectique à l’appui, le travail de Lyssenko était une imposture. « La victoire de Lyssenko n’a aucun caractère scientifique » (Jacques Monod).
Si elle fut saluée avec grande satisfaction par la direction du P.C.F, la volée de bois vert assénée aux scientifiques par Aragon eut pour seul résultat de faire fuir nombre de compagnons de route et de militants, dont certains prestigieux. Aragon, "chargé" des intellectuels, comme on disait alors au P.C.F., dénonce à juste titre l’esprit de caste de l’intelligentsia bourgeoise (nous en savons quelque chose aujourd’hui, quand les "chiens de garde", plus que jamais, sont au service du "libéralisme"). Et, ce faisant, tout haï qu’il soit par elle, il exorcise son appartenance de fait à cette intelligentsia, et à ce Paris des belles plumes. Mais en approuvant Lyssenko, c’est à la raison scientifique, à l’expérience réelle, bref, à la vérité qu’il s’attaque, au nom de principes "philosophiques" vite digérés et d’un populisme dont le peuple ne s’est jamais vraiment réclamé.
« Le tollé général soulevé par une discussion qui, basée sur les expériences innombrables de tout un peuple joint à ses savants, expériences au cours desquelles sont nées non seulement des espèces végétales et animales nouvelles, mais des savants d’un type nouveau, et une « intelligentsia » paysanne de millions d’hommes et de femmes qui constitue la base humaine d’une science nouvelle, le tollé général soulevé par cette discussion dans le monde scientifique bourgeois, s’explique, et s’explique seulement, par le caractère même de cette discussion et de ce qu’elle révèle, dont la science bourgeoise, parce qu’elle est bourgeoise, ne saurait accepter le principe de base. Cette discussion, et ce qu’elle révèle, met en question la science bourgeoise, jusque dans sa base même, jusque dans le type d’hommes mêmes qui sont, avec toutes les qualités et même le génie qu’ils peuvent avoir, les savants de la bourgeoisie, jusque dans la nature du recrutement de ces savants, jusque dans la façon dont leur science se développe, jusque dans leur mépris a priori des praticiens, jusque dans leur croyance au développement de la science sans liaison avec le peuple, jusque dans le dogme profondément ancré en eux du caractère individuel de la découverte. Et, ici, au nom de la libre discussion des idées, ce sont là les principes qu’on prétend empêcher de remettre en question, de discuter. Ce tollé général n’est pas que de caractère scientifique. Il est de caractère sociologique, politique. Il exprime, dans la mesure où il n’est pas scientifique, même chez des hommes sincèrement persuadés de ne pas être antisoviétiques, l’antisoviétisme de la société à laquelle ils appartiennent, dans laquelle ils ont été formés, et je comprends leur tragédie. Mais enfin, ce tollé général, c’est à proprement parler une barrière non scientifique à la discussion des idées dans le domaine de la biologie. Bas les mains devant Mendel, Weismann, Morgan et la génétique classique ! crient en même temps des propagandistes de la bourgeoisie, et des hommes de science à la sincérité desquels je crois pleinement. C’est alors qu’il m’est permis, qu’il est permis au premier venu de leur dire, avec tout le respect que nous devons aux seconds, et la brutalité que les premiers méritent, où donc est, je vous prie, la libre discussion des idées, dont vous menez si grand bruit, si elle doit cesser comme sur ordre devant les tabous de la "science" malthusienne-méndélienne ? »
Ainsi prétendait-on éclairer la complexité de la réalité, et la dureté de la lutte des classes, par l’application de quelques formules vidées de leur sens, si tant est qu’elles en aient un. Combien de fois, par la suite, ai-je entendu ou ai-je lu, des hommes sincères et dévoués, les utiliser pour tout expliquer, ou tout prévoir : "dialectique", "négation de la négation", etc. etc. Et justifier leur position, (surtout s’ils appartenaient, qu’ils le veuillent ou non, à ce monde de l’intelligentsia "bourgeoise", et Dieu sait que c’était le cas d’Aragon), par la référence au "peuple"...
Sur cet épisode, et sur Aragon, on lira avec profit les souvenirs du biologiste et dirigeant communiste Marcel Prenant, sommé par Aragon d’approuver son point de vue, et ne pouvant s’y résoudre : Toute une vie à gauche, Paris, Encre éditions, 1980.

Prenons maintenant quelque recul sur cet épisode qui est régulièrement cité pour illustrer la dérive dogmatique d’un communisme d’antan, nourri de "matérialisme dialectique". Comme je l’indiquais plus haut, c’est en s’appuyant fort légitimement sur le rôle de l’influence du milieu sur les êtres vivants que l’on a pu refuser des lois de la génétique que la science avait établies, lois qui montraient qu’il existe dans tous les êtres vivants, y compris dans l’homme, une part d’invariance naturelle.
Mais 70 ans après le fruste épisode Lyssenko, ses contempteurs peuvent constater quel usage le capitalisme avide de profit a fait de la modification de ces lois naturelles en produisant par exemple les OGM et en nous annonçant la naissance pour bientôt d’êtres humains génétiquement modifiés.

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