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À propos des Gilets jaunes – articles de novembre 2018 à janvier 2019

samedi 3 octobre 2020, par René Merle

Les Gilets jaunes ont fait une timide réapparition. N’ayant pas pu (ou pas voulu) structurer leur mouvement, ils se retrouvent aujourd’hui en nébuleuse éclatée.
Mais beaucoup d’observateurs que la secousse de Novembre 2018-Janvier 2019 est à certains égards annonciatrice d’un mouvement social plus vaste et plus complexe dans sa composition. Bref, une de ces secousses "inattendues" dont notre histoire est jalonnée.
J’ai beaucoup parlé de Gilets jaunes sur ce site, mais, comme l’abondance d’articles publiés au jour le jour nuit quelque peu, parfois, à la cohérence du propos, je reprends donc ici, mis en perspective chronologique, les articles que j’ai publiés sur le mouvement naissant des Gilets jaunes. Si vous avez envie de vous y plonger (ou replonger), vous rencontrerez des données historiques et un éclairage contemporain, qui, évidemment, n’est que mon point de vue…

13 novembre 2018
À propos des Gilets jaunes. Verticalité et horizontalité.
Depuis bientôt deux siècles, la vie politique française s’est organisée dans l’affirmation de Partis aux orientations idéologiques plus ou moins clairement différenciées.
Mais depuis longtemps déjà aussi, en matière de refus des partis politiques, la France a une vieille expérience du Rassemblement hors Parti proclamé unificateur du Peuple, à l’appel et sous le contrôle absolu d’un Chef salvateur. Sans remonter au Louis Napoléon Bonaparte de 1848 et au général Boulanger, il suffit d’évoquer le défunt RPF (Rassemblement du Peuple Français) du général de Gaulle ou le RN (Rassemblement National) de Mme Le Pen). L’appel au rassemblement venait et vient « d’en haut ».
Il en va autrement depuis quelque temps avec des rassemblements censés monter de la base, en dehors des structures traditionnelles des partis. En s’inspirant chacun à leur façon des montées en puissance de Grillo, Obama, ou des Insoumis espagnols, MM. Macron et Mélenchon ont créé La République en marche et La France insoumise par le support des réseaux sociaux et des clics sur Internet. Ils ont substitué à l’organisation politique traditionnelle les comités de base étendus en rhizomes informels du Mouvement (mouvement « gazeux » dirait M. Mélenchon).
Certes, ce faisant, MM. Macron, Mélenchon et autres politiques entendaient bien en fait initier une organisation politique parfaitement verticale sous la houlette du Chef. Le rapport du Chef au peuple devenant alors celui du tribun majestueux haranguant son peuple réuni, ou du prince saluant d’un « Vous allez bien ? » le peuple incarné par les badauds
Mais quid alors des Gilets jaunes ?
Il n’y a pas eu de génération spontanée. Je ne sais si le mouvement est ou sera récupéré par les politiques, mais il est clair en tout cas que les citoyens qui s’y sont engouffrés ont écouté la leçon de ceux qui proclamaient la mort du politique, voire du syndical.
Les esprits étaient préparés à rejeter les partis et privilégier l’organisation informelle à la base avec le support des réseaux sociaux et d’internet.
C’est ainsi que M. Macron a vu se lever contre lui un type de déferlante à laquelle il ne s’attendait pas, et que M. Mélenchon n’a pu que constater que la déferlante appelée de ses vœux n’était pas celle qu’il avait pronostiquée.
Il est assez comique de voir un gouvernement et un président en désarroi devant le mouvement informel et incontrôlé des Gilets jaunes, regretter l’absence des « organisations structurées », celles-là même qu’ils avaient ignorées et ostracisées.
Désormais le Président se retrouve dans un face à face avec la multitude des inconnus, qui n’est pas tout à fait celle des bains de foule dont il semble devenir coutumier.
Affaire à suivre.

15 novembre 2018
Des Bonnets rouges aux Gilets jaunes
Après mon article d’hier sur les Gilets jaunes, une question m‘a été posée sur le rapport de l’événement aux mouvements catégoriels comme celui de Pierre Poujade et de Gérard Nicoud. Je n’en vois pas directement, car ces mouvements s’adressaient exclusivement aux travailleurs indépendants, artisans et commerçants.
Plus évidente est la ressemblance avec les Bonnets rouges, mouvement corporatiste mais interclassiste, et mouvement régional, voire régionaliste, alors que la dimension interclassiste des Gilets jaunes est nationale, et ne s’inscrit dans aucun cadre corporatiste.
À propos des Bonnets rouges, voici ce que j’en disais deux mois après la naissance de leur mouvement, lors de l’Assemblée générale de l’Association 1851 pour la mémoire des Résistances républicaines [1], le 7 décembre 2013.
Mon intervention avait pour titre : « 1851, la place de l’insurrection dans l’imaginaire politique actuel, et le rôle qu’elle peut encore jouer dans les blocages politiques d’aujourd’hui ». J’en donne ici la fin, qu’il peut être intéressant de comparer à la situation actuelle, sous la réserve que je traitais là des petits travailleurs indépendants, alors qu’aujourd’hui il s’agit d’une vague de protestation générale contre le mal vivre, la baisse du niveau de vie, les fins de mois difficiles et l’indifférence de ceux qui nous gouvernent.

« Avec l’élection présidentielle de 2012, la donne a singulièrement changé. Et ce n’est pas par légèreté polémique que j’employais le mot "blocages" dans mon introduction.
Dans cette situation nouvelle et confuse, il est sans doute utile de revenir à la source et de réfléchir sur ce qui nous a motivé il y a plus de 20 ans, quand nous avons commencé à envisager la création de l’Association.
Ce qui va suivre n’engage que moi, et je le soumets à la discussion.
Aujourd’hui si la Révolution n’est pas (encore ?) à l’ordre du jour (hormis quelques faciles proclamations), la révolte gronde. Une révolte qui à certains égards s’attaque aux principes républicains, dans le paradoxe d’un refus de la fiscalité (je ne dis pas d’une fiscalité injuste, mais de la fiscalité tout court) et d’une demande accrue d’aide étatique. Révolte manipulée par la droite et l’extrême droite ?
On peut à cet égard mettre en abîme les événements de 1851 et ceux qui mûrissent aujourd’hui.
Certes, la donne sociale a considérablement changé.
Quel était le socle social de l’insurrection de 1851 ? Depuis longtemps, le récit des événements de 1851 s’était fait surtout sur le mode idéologique et politique. Or des travaux fondamentaux comme celui de Frédéric Négrel ont contribué à en éclairer à la fois la base sociale et l’autonomie du politique.
La base sociale de l’insurrection a été la partie du monde rural et de celui des petites villes qui venaient d’être gagnée à l’idéologie "rouge". Même si ces petits paysans, artisans, boutiquiers, avaient condamné, voire combattu, le mouvement ouvrier en juin 1848, une bonne partie d’entre eux, éclairés par la propagande démocrate socialiste, se sont rangés sous les drapeaux de l’insurrection : la République qu’ils souhaitaient était une République libérée de l’oppression des "Gros", des financiers, des usuriers rapaces. C’était une République égalitaire de petits propriétaires vivant honnêtement de leur travail, sans être accablés par l’impôt (rappelons-nous des violents mouvements de protestation contre l’impôt des 45 centimes, en 1848). Bref, leur horizon était la République des Sans-Culottes de 1793-1794.
Aujourd’hui, l’importance numérique de la paysannerie est négligeable, et l’artisanat comme le petit commerce peinent à garder leur place, qui fut si importante. Le salariat domine, et se perd dans une vaste "classe moyenne" aux contours bien mal définis, dans laquelle tout le monde peu ou prou se ressemble, et où le ressort civique semble bien émoussé… Et, n’en déplaise à quelques rodomontades, la passion révolutionnaire semble éteinte. (Notons d’ailleurs que l’emploi facile du mot "Révolution" peut se mettre à toutes les sauces, et n’oublions pas que le pétainisme prônait "la Révolution nationale" !).
Mais depuis quelque temps la droite et encore plus l’extrême-droite utilisent cette aspiration égalitariste à vivre librement de son travail. Le FN peut parfaitement la récupérer, en l’orientant contre les fonctionnaires, contre les "assistés", les fainéants, les étrangers.
Dans ces conditions, une des responsabilités du mouvement démocratique est de faire comprendre à ces petits producteurs quels sont leurs véritables adversaires, et qu’il ne faut pas se tromper d’ennemis. Ce qui pose tout le problème du militantisme : en 1851, la même donne sociologique n’a pas joué partout, il n’y a pas eu partout d’insurrection ; résignés ou complices, paysans et artisans ont accepté la mise à mort de la République. C’est seulement là où le militantisme "rouge" a été actif et convainquant qu’il a gagné des forces à la préparation de la résistance ; c’est seulement là où il su créer une rencontre et une volonté collectives qu’il a suscité des vocations de combattants.
C’est dire qu’aujourd’hui aussi le rôle du militantisme éclaireur et organisateur peut être décisif. Mais il se déploie dans des conditions extrêmement difficiles. L’extrême-droite qui utilise voire suscite ces mouvements de protestation des "couches moyennes" dégage toute responsabilité dans la mise à mal des acquis sociaux et la lourdeur de la politique d’austérité. C’est le pouvoir actuel qu’elle met en cause.
Alors que de son côté, ce pouvoir, qui persiste dans sa politique et dans la justification de celle-ci, appelle à se ranger derrière lui contre la menace de l’extrême droite en clamant : "Unanimisme antifasciste ! Ne répétons pas les erreurs des deux grands courants de la gauche allemande, incapables de s’entendre contre la montée de l’hitlérisme !".
Comme si lutter contre la menace fasciste faisait oublier la nécessité d’une vraie politique de gauche !
J’avoue avoir du mal à me reconnaître à nouveau dans le droit de l’hommisme mitterrandien et jospinien : mélange d’invocations morales et de cynisme politique, qui dorénavant ne se prive pas de se draper des principes républicains et de leurs défenseurs de 1851.
Il me semble au contraire que le souvenir de l’insurrection ne doit pas, ne peut pas être seulement classé dans les lieux de mémoire, dans une facile mythologie républicaine. L’aspiration à la République démocratique et sociale doit apparaître vraiment en contradiction avec l’individualisme égoïste et le déficit d’esprit civique qui règnent aujourd’hui. Pour autant, elle demeure fondamentale. Dans le respect de la diversité des opinions de nos adhérents, notre Association peut y prendre toute sa place.
 »

27 novembre 2018
Gilets jaunes poujadistes ?
Le flux d’informations précipitées qui nous submerge est pain bénit pour les experts de tout poil. Nous avons donc eu droit ces derniers jours aux experts en poujadisme. Certains étaient des historiens sérieux, d’autres glosaient rapides sur un mot dont ils n’avaient guère approfondi le sens.
Je ne vais pas infliger aux quelques aficionados de ce site un pensum sur le poujadisme, et ne peux que les renvoyer aux études sérieuses. Elles ne manquent pas.
Mais je m’en tiendrai à des souvenirs vécus pour essayer de pointer ce qu’il peut y avoir comme ressemblances, et surtout de différences entre le mouvement poujadiste et le mouvement des gilets jaunes.
J’avais seize dix-sept ans quand a déferlé la vague poujadiste en 1953-1954.
Mon père était alors maire communiste de notre petite ville. Je me souviens très bien des discussions avec des conseillers municipaux communistes qui avaient au début rallié le mouvement, sur la base de leurs intérêts catégoriels. Ils étaient petits commerçants, artisans, et aussi paysans car en ce temps les lotissements et les zones commerciales n’avaient pas encore submergé vignes et maraichages. Le refus des contrôles fiscaux culpabilisants, la crainte devant l’implantation des grandes surfaces leur convenaient assez.
Et ma foi, Poujade demandait des États généraux pour « redonner la parole au peuple »… Chacun pouvait y trouver son beurre (comme aujourd’hui d’ailleurs).
Mais l’aspect clairement catégoriel de ce poujadisme n’entraînait pas, et surtout dans la ville ouvrière où j’habitais, un consensus comparable à celui que reçoivent les gilets jaunes, représentatifs à leur façon de la diversité de ce que les sociologues appellent les couches populaires et d’aucuns les couches moyennes.
« Nos » conseillers municipaux d’antan ont vite quitté le mouvement quand, couvert d’un « dégagisme » anti parlementaire (« Sortez les sortants ! »), il devint une organisation très structurée prenant place à droite sur l’échiquier politique, organisation qui, dès le début des « événements » d’Algérie, tint ferme sur des positions Algérie française et fit élire de nombreux députés (dont Jean-Marie Le Pen) aux législatives de janvier 1956. À noter que ces députés étaient représentatifs de ceux qui les avaient élus. Les couches populaires étaient alors surtout représentées à l’Assemblés par des députés communistes d’extraction ouvrière. Désormais, il y eut dans ce monde clos de fonctionnaires, d’avocats, de médecins, et de notables de tout poil, un quarteron remuant de commerçants, d’artisans et de ruraux…
On ne saurait dire que le mouvement des gilets jaunes, foncièrement apolitique en l’état, soit dans une phase de politisation de ce type, bien que, à l’évidence, la droite extrême pense pouvoir y trouver son compte. La dignité revendiquée par ceux qui refusent que l’on pense et que l’on décide pour eux ne semble pas les orienter vers des professionnels de la politique.
En 1955-1957 j’étais étudiant à Paris. Les affrontements étaient fréquents au Quartier latin avec des groupuscules d’extrême droite. À la fin de l’été 1957, j’étais nommé professeur à Reims. Peu après, je participais à la contre manifestation lancée contre un meeting de Poujade dans le grand hall des expositions. La charge du service d’ordre poujadiste avait été violente, et nous (mon épouse, ma belle mère et moi) nous étions retrouvés plaqués contre une paroi, avec devant nous un grand gaillard nerf de bœuf à la main. Curieux épisode. En un clin d’œil, il y eut comme une reconnaissance et le jeune nervi me sourit chevaleresquement en ancien combattant du Quartier latin… Mais au-delà de l’anecdote, le souvenir me demeure d’un mouvement factieux, prêt à régleur sévèrement leur compte aux opposants…
En septembre 1958, j’eus la surprise de voir Poujade appeler à voter NON lors du référendum gaulliste.
Aux législatives de novembre, les nombreux députés poujadistes furent balayés, et le mouvement disparut des radars politiques. Dans le soulagement de la guerre civile de peu évitée, et l’espoir d’un règlement en Algérie, la vague gaulliste l’avait emporté sur les intérêts catégoriels.
On ne voit pas, à notre horizon actuel, de quel péril et de quel soulagement artificiel notre société serait grosse, sinon la montée de l’extrême droite dont le président Macron fait profit : EUX ou MOI !. Fort de ses 80% d’approbation, De Gaulle prétendait rassembler les Français dans une nouvelle union sacrée. Le président Macron, - un quart des votants au premier tour, élu par défaut au second contre le FN -, n’a réussi qu’à cristalliser les oppositions tout en divisant les Français. Il est paradoxal, mais compréhensible, de voir se reformer (fugitivement sans doute) un bloc de 70% de citoyens, mais cette fois contre le Président. Le mouvement des Gilets jaunes en a été le révélateur, avant dislocation inévitable de bloc protestataire majoritaire. Au profit de qui ?

28 novembre 2018
De la représentation des gilets jaunes
« Le Peuple reprend ses droits » et « les Soviets partout » ?
La plupart des commentateurs estiment que désormais le Pouvoir pense sortir de la crise en laissant le mouvement de protestation s’effilocher, en poussant à l’apparition de « représentants nationaux » gilets jaunes, à les utiliser et les noyer dans une concertation anesthésiante, et en jouant facilement sur la diversité, parfois étonnante, pour discréditer les revendications portées par les dits représentants.
Mais quid déjà des représentants ?
J’écoutais hier sur BFM TV, et avec grand plaisir, un gilet jaune de Saint-Étienne du Rouvray dire qu’il n’avait que faire de représentants. Nous sommes un groupe de citoyens, disait-il, en tant que citoyens nous avons demandé à être reçus par nos élus et par le représentant du pouvoir, le sous-préfet. C’est une démarche citoyenne à la base. Nous n’avons pas à voter par médias sociaux interposés pour choisir des représentants. Et d’ailleurs imagine-t-on des députés élus par face book. Nous y serons bientôt à ce train, ajoutait-il…
Ce gilet jaune, me semble-t-il, posait très justement le rapport de la « base » au « sommet ». Problème que toutes les révolutions ont connu, des Sociétés populaires de notre Grande Révolution aux Soviets de la première vague révolutionnaire russe. Et l’on sait comment, dans les deux cas, c’est dans la verticalité que la question a été réglée, c’est-à-dire dans la subordination de l’initiative populaire de base à un axe politique central.
« Soviet » : conseil, comité de base… Jusqu’en 1934, les manifestants communistes français scandaient : « Les Soviets partout ! ». Mais derrière cet appel à l’initiative populaire à la base il y avait la solide structure d’un parti qui se voulait alors révolutionnaire…
En évoquant sa structure « de base », qui ne tient pas à être récupérée, le gilet jaune de Saint-Étienne du Rouvray a eu également cette formule qui m’est allée droit au cœur : « Nous reprenons nos droits ».
Quand j’étudiais l’insurrection républicaine contre le coup d’État du président Louis Napoléon, j’ai souvent rencontré cette formule : « Le peuple reprend ses droits ». Ainsi était justifiée, « à la base » la mise en place de municipalités insurrectionnelles en lieu et place des municipalités qui, comme tout l’appareil d’État, avaient basculé du côté de l’usurpateur.
Mais en ce temps-là, le pouvoir ne chercha pas à biaiser et à cajoler, il fit donner la troupe et le canon…
Ainsi un jeune président, aventurier politique sorti du néant en 1848 par la seule grâce de son nom, de son programme ramasse tout, et du soutien de la finance, se muait-il en dictateur le 2 décembre 1851.
Nous savons qu’aujourd’hui les puissants ont d’autres moyens que la trique pour conforter leur pouvoir quand il branle. À quelques jours du triste anniversaire du 2 décembre, l’opération actuelle « séduction – atermoiement – éclatement de la base » en est un bel exemple.

4 décembre 2018
Gilets jaunes. À la veille d’un nouvel embrasement ?

La période est extrêmement instructive pour qui s’interroge sur ce que vouloir « faire de l’histoire » veut dire.
Une fois de plus nous mesurons que, si des conditions économiques, sociales et politiques bien connues ont fait mûrir ce mouvement, nul n’avait vraiment prévu son déclenchement, sa nature, ses modes d’organisation et d’action, et au jour d’aujourd’hui, nul ne peut prévoir quelles en seront la continuation et l’issue. Évidemment, tout cela sera clair pour les historiens du futur qui nous proposeront l’analyse impeccable des causes, du déroulement et des effets, comme ils l’ont toujours fait a posteriori pour étudier ces scansions de l’Histoire, qu’elles soient, selon la formule souvent répétée, tragédie ou comédie…
Pour l’heure, nous ne pouvons que constater la distorsion entre un pouvoir, (dont l’analyse récente des comptes de campagne a souligné, si besoin était, qu’il avait été porté par un quarteron de richissimes bailleurs de fonds), des éditorialistes et commentateurs aux ordres de ce pouvoir ou en phase avec lui, et une opinion publique qui lui retire sa pseudo légitimité démocratique (on n’a jamais autant entendu dire que le Président n’avait été élu que par défaut, et par une minorité, même au second tour).
Dans sa complexité et dans ses profondeurs, où se nouent confusément revendications économiques, sociales et politiques, le mouvement pose la question du régime, et dénie en quelque sorte aux politiques (au pouvoir ou consultés par le pouvoir) la légitimité de traiter du changement de régime. Le retour du refoulé insurrectionnel est patent : le peuple qui a pris la Bastille, le peuple qui a fait tomber la royauté… Le peuple qui reprend ses droits, le peuple souverain s’avance...
Mais, sans ce que Machiavel appelait la Virtù de l’homme ou du groupe politique à même de saisir (au bon sens du mot) l’occasion non pas de dénouer la crise mais de trancher le nœud gordien, la situation ne pourra que pourrir dans un bricolage réformateur au petit pied qui ne règlera rien, sinon que nous passerons les Fêtes comme il convient, et qui renverra à plus tard les vraies solutions. Or on voit mal chez nos politiques, que le pouvoir effaré feint de consulter, quelle ou quelles formations pourraient endosser la responsabilité de faire accoucher l’Histoire de ce dont elle est grosse, et qui de toute façon adviendra.

5 décembre 2018
Gilets jaunes et extrême droite
Un correspondant m’incite à ne pas sous-estimer le rôle de l’extrême droite dans le mouvement des Gilets jaunes, et particulièrement dans les péripéties quasi insurrectionnelles de Paris et d’autres localités, grandes et petites.
Je voudrais à ce propos donner clairement mon sentiment, dépourvu de toute naïveté.
Une chose est que des commandos quasi professionnels d’extrême droite se mêlent à des manifestants, et que, cerise sur le gâteau, ils sont peut-être rejoints par des provocateurs manipulés en haut lieu (suivant les bonnes vieilles recettes connues depuis Vidocq). Tout autre chose est la rage qui emporte vers la violence des manifestants accueillis à coups de gaz lacrymogènes, manifestants qui, l’analyse des centaines de personnes appréhendées sur les deux samedis nous le montre, sont des Français ordinaires, sans antécédents judiciaires et sans militantisme connu. Des manifestants qui ne cessent de se proclamer apolitiques.
Mais c’est là justement qu’est le problème. On sait bien que si, même sincèrement, l’on se dit apolitique, on baigne dans l’air du temps, et que cet air du temps porte le pire et le meilleur. Comment ne pas constater par exemple (le moindre contact de voisinage ou de commissions nous le montre) la pollution des esprits par les thèmes de la droite extrême et de l’extrême droite. Il faudrait être naïf, effectivement, pour imaginer que, par un miracle de conversion idéologique, ces poisons massivement répandus cèderaient la place à une générosité humaniste dans les rangs de tous les manifestants.
En fait, l’apolitisme du mouvement est traversé, et c’est facilement compréhensible, de graines semées par différents courants de pensée. Il en est de positives comme il peut y en avoir de nocives.
Le torrent d’énergie qui porte le mouvement a différentes sources, comme en aurait l’eau accumulée derrière un barrage. Un profond refus de l’injustice sociale a fait sauter le barrage, et le flot déversé procède aussi de ces différentes sources.
Le proche avenir nous dira comment elles se manifesteront dans l’apolitisme proclamé.

13 décembre
Du rôle des minorités actives
J’ai plusieurs fois écrit sur ce site qu’une des planches de salut du Pouvoir face à la colère des Gilets jaunes était l’anesthésie. On le voit aujourd’hui, l’opération est bien lancée. Le drame de Strasbourg aidant, il n’est pas exclu que le gouvernement obtienne une pause, après avoir lâché quelque lest, et réalisé qu’il n’était plus en situation de force.

On peut imaginer ce qui serait advenu si, au moment des luttes contre la loi Travail et la réforme de la SNCF, des gilets rouges avaient occupé ronds points et péages, fait intrusion dans les artères symboles de la richesse et du pouvoir, obligé le Président à se barricader dans son palais devenu bunker, si des gilets rouges avaient brûlé une préfecture et coursé le Président venu visiter les ruines...

Les bons éditorialistes auraient alors crié au péril rouge, à la révolution bolchevik, à l’anarchie, et j’en passe... Sans doute, fort de la grande peur ainsi suscitée dans l’opinion, le pouvoir n’aurait pas cédé, voire aurait engagé un processus répressif très violent. Mais peut-être aussi, si, au-delà des manifestations promenades, avec casseurs intrusifs traditionnels en tête, les syndicats y avaient vraiment cru, leurs centaines de milliers de sympathisants, et le potentiel de force populaire qu’ils représentent, auraient pu, sans courir l’aventure inutile et dangereuse, obtenir ce que quelques milliers de Gilets jaunes ont laissé entrevoir, faire plier le Pouvoir.

Mais sans doute le relatif succès des Gilets jaunes tenait au fait que l’on ne pouvait pas les connoter de syndicalisme, et encore moins de péril rouge. Et c’est cet apolitisme proclamé qui a terrifié le Pouvoir, car il s’inscrivait dans les profondeurs de notre société, et pas seulement dans sa frange syndiquée et politisée, si mal en point apparemment que ce Pouvoir avait cru la traiter par le mépris et l’ignorer.

Mais on ne réécrit pas l’Histoire. En tout cas, les récentes péripéties ne peuvent que nous faire réfléchir sur ce qui va advenir si, comme le Président contrit mais obstiné l’a encore réaffirmé, il ne changera pas de cap.

14 décembre 2018
Gilets jaunes – déferlement de commentaires sur la crise
Depuis Loft Story (2001), je n’avais jamais vu un événement inattendu susciter à chaud, et bien évidemment a posteriori puisque personne (ou presque) ne l’avait vu venir, une telle avalanche d’analyses, commentaires, points de vue, supputations, prédictions et j’en passe : anthropologues, essayistes, ethnologues, philosophes, politologues, sociologues, tous détenteurs de vérité, nous expliquent le sens et la portée de cette crise révélatrice, en se bousculant parfois pour garder leur place dans le champ médiatique, ou pour enfin y accéder.
On peut ironiser, on peut s’en féliciter car tout un chacun (moi le premier) a ressenti le besoin de comprendre et, partant, de dire son mot… Ce flot à tout le moins nous montre combien est importante, numériquement, cette couche d’intellectuels organiques qui œuvrent, le plus souvent dans la modestie et le silence, et quelquefois dans l’affirmation impérieuse des égos, et à laquelle journaux et revues de grande diffusion font exceptionnellement appel, quand les « spécialistes » habituels sont quelque peu redondants.

Je signale la dernière intervention intéressante de ce type dans l’Humanité du 12 décembre : HumanitéGiletsjaunes

17 décembre 2018
Un éclairage de Maurice Blanchot
Je vous renvoie à l’article : Gilets jaunes - Un éclairage de Maurice Blanchot

20 décembre 2018
À propos du RIC
J’évoquais le RIC à la fin de mon dernier billet Du monocamérisme et du présidentialisme... et du RIC.
J’évoquais aussi dans ce billet le refus du referendum par les concepteurs du premier projet de Constitution démocratique et populaire, en 1946.
Par les temps qui courent, où chacun dit la sienne (ce qui est normal en période d’agitation révolutionnaire soudaine et inattendue, rappelons-nous mai 68), quand les boussoles les plus sûres semblent se bloquer ou s’affoler, il n’est pas mauvais de se demander si notre boussole tient la route, si notre vision du monde, nos grilles de lecture et nos questionnements sont encore valables.
Et, partant, à un moment où les réactions de masses les plus incontrôlées sont à craindre ou à espérer, il n’est pas mauvais de nous demander où en est le niveau de conscience du plus grand nombre, conscience sur laquelle peuvent s’appuyer les entreprises les plus positives, mais aussi les embobinages les plus périlleux.
Question niveau de conscience et embobinage, on peut parler de la revendication du RIC, qui commence (et ce au grand plaisir de notre Président et de sa camarilla), à effacer les revendications proprement sociales, vertus premières du mouvement Gilets jaunes, et sa précieuse vista des réalités politico-économiques.
Il serait trop facile d’incriminer une supposée naïveté populaire dans l’enthousiasme de bien des Gilets jaunes et de leurs amis politiques, ou conseillers douteux, pour le RIC. Il ne s’agit pas de naïveté, mais, dans la dépolitisation actuelle et l’absence d’un parti vraiment révolutionnaire, (au sens large du mot), ne s’agit-il pas d’une impossibilité, dans la conscience populaire protestataire, de prendre la mesure des vrais enjeux ? L’enfumage du RIC utilise le juste désir d’être partie prenante dans les décisions citoyennes, mais il risque bientôt de le stériliser. Les États généraux de 1789 avaient grand ouvert la porte à la Révolution. La concertation Macron, et la carotte du RIC (le RN en bave déjà de concupiscence) seront-elles, comme en 1789, une étape de la conscientisation et de l’action populaire, ou en seront-elles l’enterrement ?

22 décembre 2018
Gilets Jaunes police. Merci les Gilets jaunes !
Au moment où le gouvernement reconduit le gel d’indice des fonctionnaires, au moment où notre empathique Président verse une larme sur le dévouement des infirmières mais leur signifie que les caisses sont vides, en une petite journée de négociations tendues le gouvernement a trouvé de l’argent pour satisfaire les revendications syndicales des policiers.
Moralité : alors que leur présence au quotidien pour la protection des citoyens, alors que leur lutte contre le terrorisme étaient saluées à Matignon mais ne justifiaient pas pareille satisfaction des revendications des policiers, un petit mois de Gilets jaunes a rendu cette satisfaction non seulement possible, mais indispensable… On mesure ainsi la fragilité et l’inconséquence de ce pouvoir, mais on mesure aussi sa peur de ne plus voir aussi bien assuré l’Ordre autour de l’Élysée transformée en bunker…
Oh rassurez-vous ! Nous n’en sommes pas au Quatorze juillet ou les Gardes Françaises virèrent casaque et se joignirent aux attaquants de la Bastille !

23 décembre 2018
À propos du RIC et du référendum de mai 1946
Je constate que mon propos sur le RIC a déconcerté quelques amis, qui en sont de fermes partisans.
Je ne peux que répondre trois choses :
D’abord je ne crois pas qu’un référendum ou quelque vote populaire que ce soit puisse être opérant dans le cadre de la Constitution actuelle. L’exemple du référendum sur le projet de Constitution européenne en 2005 en atteste. Le peuple a voté NON, et le Président uni aux deux partis dits de gouvernement se sont assis sur ce refus, et ont approuvé ladite Constitution.
Ensuite, très ponctuellement, je vois dans cette concertation que notre Président et le gouvernement tendent aux revendications des Gilets jaunes qu’enfumage et désamorçage du mouvement. Pendant qu’on pinaillera sur le RIC, on oubliera le fondamental.
Enfin, je ne crois pas que de simples mesures constitutionnelles règleraient la crise systémique du néo capitalisme dans ses formes françaises et européennes. C’est bien au plan européen que doit se dérouler la bataille politique et sociale contre le capital financier.
Ceci dit, le désir populaire d’intervenir et de ne pas laisser le pouvoir décisionnel à « ceux qui savent » est plus que légitime.
Restent à trouver les formes de cette nouvelle démocratie.
J’en profite pour revenir sur l’article Du monocamérisme et du présidentialisme... et du RIC que je n’avais pas proposé par maniaquerie d’historien :
Du monocamérisme et du présidentialisme... et du RIC
Car ce qui s’est joué en 1946 me semble très éclairant pour notre présent. Le PC et le PS unis proposaient une Chambre unique et un président élu par la Chambre, et dépendant d’elle. Ils refusaient le referendum que souhaitait de Gaulle. Ils ont été battus et la France a pris d’autres voies.

26 décembre 2018
La crise des Gilets jaunes et l’idéologie dominante, et un rappel des grèves de 1995
L’idéologie dominante pèse sur nous par mille canaux.
Il y a « ceux qui savent », les spécialistes, les savants, les attitrés sociologues, historiens, philosophes, etc.
Ils appuient leur autorité de recherches et de travaux conséquents, ils ne parlent pas à la légère. Leur intervention n’en a que plus de poids quand elle veut éclairer l’opinion sur une crise en cours.
Ainsi de 1995 [2], alors que la révolte populaire allait faire reculer la réforme Juppé, nombre de ces autorités du savoir s’engagèrent aux côtés du Premier Ministre (dont notre actuel Premier Ministre est le disciple), par un appel qui était un véritable coup de poignard dans le dos des grévistes [3].

Aujourd’hui, ces mêmes autorités sont beaucoup plus circonspectes. Elles avaient pour la plupart salué l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron, elles avaient clairement affirmé leur soutien à la Loi Travail et à la réforme de la S.N.C.F. Les voilà quelque peu circonspectes devant l’inattendu vent de protestation populaire, qui ne vient pas de là où on pouvait l’attendre… Pas de tir groupé comme en 1995, en tout cas pas pour le moment. On s’en tient aux constats.

27 décembre
Gilets rouges
« La leçon des Gilets jaunes aux Gilets rouges » ? (à propos d’un article de Jacques Bidet)
Dans un article publié récemment dans Libération, le philosophe Jacques Bidet, dont on connaît de longue date le militantisme et l’apport théorique, a lancé un appel qui mérite réflexion :
Bidet

Il y écrit notamment :
« La « gauche populaire », appelons ainsi celle qui s’est retrouvée sur le vote MélDenchon à la présidentielle de 2017, a vu les gilets jaunes reprendre une bonne part de ses revendications. Et pourtant elle n’en ressort pas revigorée. A-t-elle vraiment compris la leçon qui lui a été administrée ? »
Et de ce constat il tire une conclusion :
« La mobilisation de ces dernières semaines doit servir de leçon à la gauche populaire, incapable de surmonter ses divisions. Plutôt que de multiplier les partis et les mouvements, elle doit constituer des collectifs locaux, lieux de débats et d’action citoyenne. »

Je vous conseille de lire cet article et de le méditer.
Mais, avec toute ma sympathie, je me permettrais d’apporter un bémol, fondé sur l’expérience de ces dernières années. Depuis la victoire du NON au référendum de 2005, combien avons-nous vu de vagues de créations de Comités citoyens, Comités d’initiative citoyenne, et autres regroupements éphémères ouverts à toutes les sensibilités progressistes… Leurs buts, plus ou moins clairement exprimés, étaient de fonder une démocratie participative où le pouvoir réel est détenu par les citoyens, et de s’attaquer à « la racine du mal », le capitalisme néo-libéral.

On sait aussi comment ces tentatives ont été contournées, ou phagocytées, par la création du Front de Gauche, collectif de partis et d’associations, puis, devant le constat de l’échec du Front de Gauche, par la création de La France insoumise qui se veut et se proclame la représentante hégémonique des aspirations populaires…

Et voilà que, sans tambours ni trompettes, le mouvement des Gilets jaunes est venu modifier la donne. Ce mouvement est né comme une érection, et, par définition, une érection ne se fait pas sur commande et ne se contrôle pas. Ce mouvement ne s’est pas manifesté par l’organisation de Comités, mais par la naissance des groupes locaux d’action efficace. Ce mouvement ne se réclamait pas pas d’une idéologie précise, et son désir affirmé de reconnaissance citoyenne peut s’alimenter de courants idéologiques hétéroclites.

La « Gauche populaire » que Jacques Bidet appelle à se regrouper « à la base » ne s’est manifestement jamais retrouvée, jusqu’à aujourd’hui, devant un feu de plaine spontané de Comités citoyens.
Et quand elle a appelé, ou contribué à leur création, ceux qui ont répondu étaient les plus motivés, les plus militants, qui se sont retrouvés dans l’entre-soi d’un lieu de rencontre plus ou moins ghettoïsé. Et l’écho médiatique a été d’autant plus faible que ce lieu de rencontre ne débouchait pas sur des actions concrètes.
Bref, aussi sympathiques que soient les initiatives, on était encore bien loin de ce que l’on peut appeler un Soviet, pour reprendre le mot russe qui signifie « conseil ». Soviet veut dire lieu de fusion protestataire, unissant à la base et dans l’action une grande partie de la population. Dans notre grande Révolution, on appelait cela les « Sociétés populaires ».
Mais on sait comment le gouvernement montagnard a contrôlé puis éteint l’énergie révolutionnaire des Sociétés populaires. On sait aussi ce qu’il est advenu des Soviets russes, dont la permanence lexicale demeurait dans l’appellation officielle de République socialiste soviétique, mais dont le contenu réel avait été presque immédiatement subverti par le contrôle du Parti.

Il n’empêche. La question que pose Jacques Bidet demeure des plus pertinentes et il n’est certainement pas seul à se la poser, car c’est par centaines de milliers que des citoyens se sentent orphelins d’un vrai lieu de rencontre et d’action.
Je vais un peu fouiller dans mes archives pour retrouver une réflexion que j’avais publiée en réaction à l’épisode breton des Bonnets rouges, où je mettais mes idées au clair sur cette même question. J’y reviendrai donc.

28 décembre 2018
Bonnets rouges et Gilets jaunes
J’évoquais récemment (article 109) ma recherche d’un article ancien
Voici ce que j’écrivais sur un blog précédent en novembre 2013, au lendemain immédiat de la « crise des Bonnets rouges ». Ce billet était plutôt prémonitoire :

Un éclairage gramscien ? " Autre point à définir et à développer : celui de la « double perspective »1 dans l’action politique et la vie de l’État. Différents niveaux où peut se présenter la double perspective, des plus élémentaires aux plus complexes, mais qui peuvent se réduire théoriquement à deux stades fondamentaux correspondant à la double nature du Centaure de Machiavel, la bête sauvage et l’homme, la force et le consentement, l’autorité et l’hégémonie, la violence et la civilisation, le moment individuel et le moment universel (l’« Église » et l’« État ») l’agitation et la propagande, la tactique et la stratégie, etc." [4]
Dans la période de crise que nous connaissons, (crise larvée et peut-être bientôt aiguë), il n’est pas étonnant qu’Antonio Gramsci (1891-1937), (le pauvre Antonio qui n’en peut mais), soit convoqué comme oracle tutélaire. Convoqué, mais "à la leste", comme on disait chez moi. Foin de la lecture approfondie de ses Cahiers de prison (Quaderni del carcere), la fiche Wikipedia fera toujours l’affaire.
Ne jouons pas au cuistre et laissons se retrouver ou s’empoigner les exégètes, qui oublient un peu trop que les centaines de notes (dont on fit post mortem les Cahiers de prison) ont été écrites dans le mouroir du cachot, entre 1927 et 1937. Il s’agissait pour l’Enfermé, dont Mussolini voulait briser la pensée, de se garder lucide, et non d’assurer une tranquille carrière universitaire.
Mais un mot cependant sur l’affaire des Bonnets rouges "éclairée" par Gramsci. Focaliser seulement sur l’action défensive contre l’écotaxe ferait évidemment oublier l’essentiel : ce qui bouillonne bien au-delà de l’écotaxe et de la Bretagne. Ce bouillonnement sollicite à juste titre des "éclairages gramsciens" par son évident aspect de protestation interclassiste (paysans petits et grands, ouvriers, artisans, industriels, exploités et exploiteurs) comme par son confusionnisme idéologique (extrême droite et extrême gauche, syndicalistes "hexagonaux" - comme FO avant son retrait - et régionalistes autonomistes, etc.). Protestation d’auto-défense pour les Petits, protestation de défaussement pour les Gros, tous grains du même chapelet, tous impliqués dans la même filière productiviste agro-alimentaire. Auto-défense confusionniste dont, dès le début, la majorité des états-majors syndicaux s’est démarquée en appelant à manifester à Carhaix et non à Quimper. Syndicats qui de même manifesteront demain à nouveau demain 23 novembre.
Certes, cette auto-défense "spontanée" est sans grand projet d’avenir, sans perspectives de transformation sociale et politique dans le contexte de la mondialisation. Pour autant, il n’est pas question d’ironiser : quand le licenciement est là, que faire d’autre sinon exiger les meilleurs indemnités de départ ? On peut seulement remarquer que cette auto-défense ouvrière a eu un effet "coagulant" interclassiste, que n’ont pas eu en d’autres régions les récentes luttes ouvrières contre les fermetures d’usine, même en Lorraine où la place historique de la sidérurgie aurait pu en être le ferment.
Coagulation interclassiste ? Voici alors qu’intervient notre Prince machiavélien, revu et corrigé par Gramsci : le Prince qui saisit l’occasion d’unifier des secteurs dispersés du peuple, et qui en fait surgir une dynamique collective et constructive.
Qu’une conscience bretonne spécifique ait pu favoriser l’opération Bonnets rouges est une évidence, comme l’est la tentative de récupération des Identitaires. Mais plus qu’au plan breton, c’est sans doute au plan de toute la Nation qu’il faut porter cette interrogation sur la Prince à venir ?
Qui donc dans notre France en crise tiendra le rôle du Prince ? Mais naturellement, disent nos Gramsciens, ceux qui, travaillant au cœur le peuple, le purifiant par sa réforme idéologique, intellectuelle et morale, établiront sur lui la fameuse Hégémonie.
Pour Pasolini, cette Hégémonie est déjà établie par le Nouveau Pouvoir néo-capitaliste, consumériste et hédoniste, le fameux centaure qui unit la force la plus brutale s’il le faut, et le consentement : même en cas de contestation, tout mouvement social ne peut avoir pour viser que prendre mieux sa place dans cette société de la jouissance et du "bien-être".
Mais d’autres postulants sont sur les rangs pour disputer au Centaure - Pouvoir cette Hégémonie mortifère.
Du côté du Front de Gauche (dont les votes stagnent à toutes les partielles), on se lamente de ne pouvoir cristalliser les mécontentements bouillonnants de la jeunesse en mal d’avenir, des chômeurs et autres laissés pour compte, des salariés victimes de l’austérité... Et pour tout potage, en écho à l’appel de J.L.Mélenchon, L’Humanité répète à satiété que "le peuple de gauche doit reprendre la rue". Certes, mais quid du peuple qui n’est pas à gauche, ou qui l’a été ? Nous sommes loin de la véritable Hégémonie.
Du côté du Front National, c’est une tout autre histoire. L’unification des différents secteurs du peuple est tentée par la récupération des symboles républicains comme celle des vieilles traditions de révoltes égalitaristes.
J’ai souvent eu l’occasion de souligner que l’insurrection républicaine de décembre 1851 avait mobilisé dans la tradition "sans culotte" des foules de petits paysans, d’artisans, de boutiquiers tenants de la libre propriété individuelle, hostiles aux Gros égoïstes, refusant l’injustice fiscale... C’est bien cette fibre persistante, mais décolorée, coupée de ses racines politiques, que le Front veut retrouver et ranimer dans des mouvements comme celui des premiers Bonnets rouges. Et dans le même temps, sous le drapeau tricolore, il se pose en défenseur des prolétaires victimes de la mondialisation. Les récents succès électoraux du FN semblent bien montrer que cette stratégie "hégémonique" est payante.

11 janvier 2019
Pouvoir Gilets jaunes – Renversement de situation ?
Ou de la méthode Coué en politique
Ouf ! On respire. Le Président remonte dans les sondages, le soutien aux Gilets jaunes faiblit, (mais Salvini-Di Maio les encouragent, preuve que ce mouvement est totalement d’extrême droite, voyez-vous), la cagnotte pour les policiers blessés fait un triomphe [5], c’est dire combien les commentateurs experts sont soulagés. Encore un grain supplémentaire de violence sur la salade médiatique, et tout sera prêt pour une belle manifestation de rue en soutien au Président.
Et désormais en avant pour un grand débat national que l’on veut anesthésiant [6] où nous parlerons seulement de ce qu’en haut lieu l’on a décidé que nous parlerons. Bref, le ménage sera fait.
Enfin, c’est un des scénarios possibles. Mais, quoi qu’il en soit, chacun sait que ce n’est pas en mettant la poussière sous le tapis que le ménage est vraiment fait.

15 janvier 2019
Deux samedis de Gilets jaunes
Je me fais rire moi-même : je vilipende les éditorialistes, commentateurs plutôt partiaux de l’actualité, et en définitive, qu’est-ce que je fais, sinon commenter, partialement moi aussi…
Alors, pour changer un peu, je vais m’en tenir à du vécu.
En plus des différents blocages ou occupations, les manifestations gilets jaunes de Toulon ont été un succès. Mais rien à voir en nombre avec nos énormes manifs de 1968 et 1995. Et plutôt inférieures en nombre aux ordinaires manifestations syndicales, ou comme celles, bien plus fournies, lors de la Loi travail...
En vieil habitué de ces manifestations syndicales (83 ans !), j’ai fini par connaître bien des visages, à sentir des atmosphères. Or dans les cortèges toulonnais je n’ai pas vu de gens que je connaissais perso ou que je connaissais de vue. Un autre monde, un autre public, très populaire lui aussi, mais différent.
Et naturellement, dans une ville où la population d’origine maghrébine est très importante, on ne pouvait que remarquer l’absence de celle-ci, alors que les cortèges traversaient la vieille ville, grandement peuplée d’immigrés ou de descendants d’immigrés.

Autre constatation, la différence d’ambiance. Gilets jaunes : rien à voir avec os habituelles déambulations promenade derrière les ballons des organisations, rien à voir avec nos tranquilles bavardages que couvre un peu trop la sono musicale bien souvent hors du coup. Là, hommes et encore plus femmes, ça criait, ça chantait, seul ou en groupe, sans la moindre vergogne.
Constatation enfin relative au « maintien de l’ordre ». J’ai vu dans ma lointaine jeunesse des affrontements très durs avec la police et les CRS. Mais depuis des décennies, nos manifs se passaient dans le calme, et la police était des plus discrètes. Rien à voir avec ces deux derniers samedis : une ville en état de siège, des casques, des lacrymos et des charges quand quelques groupes s’agitaient un peu.
Bref, du jamais vu, depuis longtemps, et du nouveau.

Je vous laisse, si vous en avez envie, consulter les articles publiés les mois suivants en 2019, dans la rubrique Gilets jaunes :
Gilets jaunes

Notes

[2On relira avec profit l’ouvrage collectif Le "décembre" des intellectuels français, Liber-Raisons d’agir, 1998

[3Texte-pétition publié dans le Monde le 2 décembre 1995 :
« En prenant clairement parti en faveur d’un plan de réforme de la Sécurité sociale, qui s’engage dans "la mise en place d’un régime universel d’assurance maladie financé par l’ensemble des revenus comme l’a dit Nicole Notat, la CFDT a fait preuve de courage et d’indépendance d’esprit.
Chacun sait que la situation de la Sécurité sociale ne pouvait plus s’accommoder de replâtrages qui se soldaient en définitive par une hausse des cotisations et une baisse des prestations. En s’engageant sur la voie d’une cotisation étendue à tous les revenus, pas seulement salariaux, le plan Juppé a pris acte de l’archaïsme d’un système qui pénalisait l’emploi et dont la philosophie était restrictive en termes d’accès aux soins. En proposant de développer la maîtrise médicalisée des dépenses de santé et d’aller vers un suivi individuel des patients, il engage une inflexion de la politique de santé vers une action davantage préventive. Enfin, en proposant de modifier la gestion des systèmes de santé par le vote du budget de la Sécurité sociale par le Parlement, il peut ouvrir la voie à un véritable débat sur les options de la politique sanitaire et sociale, et sur les rôles respectifs du Parlement et des partenaires sociaux. Sur ces trois points, la réforme est une réforme de fond qui va dans le sens de la justice sociale.
Bien entendu, le plan gouvernemental comporte des aspects contestables : ceux-ci concernent la politique familiale, l’avenir des systèmes de retraites et en filigrane la politique fiscale, qui peuvent susciter de légitimes inquiétudes sur leurs principes et leur mise en oeuvre. Ils mériteraient une démarche d’analyse et de concertation de même nature que celle du Livre blanc sur les retraites. Notre engagement en faveur des mesures de fond prises concernant l’assurance maladie vaut engagement de vigilance accrue sur ces autres points. Mais, vu les atermoiements de la gauche politique sur ces questions, nous, intellectuels, militants associatifs, responsables ou experts, nous entendons nous aussi prendre nos responsabilités et nous engager à défendre des options qui visent à sauvegarder un système qui garantisse à la fois la solidarité et la justice sociale. »
Premiers signataires : Gilles Achache, Claude Alphandéry, Elie Arié, Guy Aznar, Jacqueline Aznar, Jean Beauville, Pascale Beck, Daniel Behar, Alain Blanc, Pierre Bouretz, Dominique Bourg, Rony Brauman, Guy Brouté, Pascal Bruckner, Bernard Brunhes, André Bruston, Henri Bussery, Jean-Yves Calvez, Bertrand Cassaigne, Roland Cayrol, Gilbert Cette, Louis Chauvel, Jacques Chérèque, Daniel Cohen, Henry Colombani, Jeannette Colombel, Guy Coq, Daniel Croquette, Simone Daret, Daniel Defert, André Delvaux, André Demichel, Francine Demichel, Michel Dessaigne, Jean-Philippe Domecq, Jacques Donzelot, Brigitte Dormont, François Dubet, Nicolas Dufourcq, Echanges et Projets, Alain Ehrenberg, Corinne Ehrenberg, Bernard Eme, Philippe Essig, Hughes Feltesse, Alain Finkielkraut, Jean-Paul Fitoussi, Jean-Baptiste de Foucauld, Patrick Gagnaire, Marc Gagnière, Antoine Garapon, Jean-Pierre Gattégno, Xavier Gaullier, François Gèze, Jacques Le Goff, Yvon Graïc, Benoît Granger, Alfred Grosser, Jeanyves Guérin, Jean-Paul Guislain, Hervé Hamon, Pierre Hassner, Jean-Paul Jean, Isabelle Jegouzo, Marie-Eve Joël, Jacques Julliard, Sylvain Kahn, Pierre Kahn, Serge Karsenty, Antoine Kerhuel, Jean de Kervasdoué, Jean-François Laé, Jean-Louis Laville, Antoine Lazarus, Marie-France Lecuir, Claude Lefort, Jean Le Gac, Thierry Lehnebach, Antoine Lejay, Jean-Claude Le Maire, Christian Le Pape, Maximilienne Levet, Jacques Lévy, Yves Lichtenberger, Daniel Lindenberg, Claude Llabres, Michel Lucas, Henri Madelin, Philippe Madinier, Marie Maes, Nicole Maestracci, Michel Marian, Jean Marquet, Frédéric Martel, Antoine Martin, Hélène Mathieu, Maïté Mathieu, Christian Mellon, Pierre-Michel Menger, Christine Meyer-Meuret, Martine Michelland-Bidegain, Denys Millet, Georges Minziere, Najet Mizouni, Thierry Monel, Olivier Mongin, Francis Montes, Jacques Moreau, Daniel Mothé, Olivier Nora, Denis Olivennes, Erik Orsenna, Maurice Pagat, Serge Paugam, Luc Pareydt, Marie-Claire Picard, Bernard Perret, Michelle Perrot, Guy Peyronnet, Philippe Pibarot, Jean-Pierre Pillon, Françoise Piotet, Jean-Claude Pompougnac, René Pucheu, Hughes Puel, Yves Raynouard, Gilles-Laurent Rayssac, Gilles Renaudin, Paul Ricoeur, Jacques Rigaudiat, Robert Rochefort, Joël Roman, Pierre Rosanvallon, Guy Roustang, Denis Salas, Gérard Sarazin, Michel Schneider, Isabelle Seguin, André Senik, Alfred Simon, Martin Spitz, François-Xavier Stasse, Henri-Jacques Stiker, Serge Ter Ovanessian, Irène Théry, Henri Théry, Marie-Olga Théry, Michel Théry, Paul Thibaud, Véronique Thiebaut, Alain Thomasset, Guy Tissier, Sylvie Topaloff, Armand Touati, Jean-Claude Toubon, Alain Touraine, Henri Vacquin, Louis-André Vallet, François Vidal, Georges Vigarello, Jérôme Vignon, Bertrand Wallon, Michel Wieviorka, Michel Winock, Jean-Pierre Worms, André Wormser, Gérard Wormser.

[4Gramsci, Notes sur Machiavel, sur la politique et sur le Prince moderne (1931-1933)

[5Vous avez sans doute remarqué comment le gouvernement et les « experts » veulent transformer un mouvement de protestation sociale et citoyenne en un match contre la police.

[6Je ne présume pas de la suite. Les Cahiers de doléances de 1789 ne réclamaient pas ce qui est advenu, mais ils en ont bien préparé l’avènement imprévu, des invisibles qui se sont permis de prendre illégalement la Bastille.

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