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Marx et Jésus

vendredi 2 octobre 2020, par René Merle

Un mot en complément à l’article :
Pasolini, l’Évangile selon saint Matthieu

« Marx et Jésus ». Vous vous interrogez sur ce curieux titre ? Un oxymore de plus ?
Mais non, je n’ai pas fumé la moquette, d’autant que je l’ai supprimée à cause des acariens.
En fait j’aurais aussi bien pu l’intituler « Théodose et Staline », car combien de fois n’ai-je pas entendu la même antienne : Jésus a été trahi par Théodose et Marx l’a été par Staline, voire par Lénine. Et, partant, l’on me demandait de revenir aux sources, et de retrouver l’authenticité de ces deux porteurs d’espérance.
Et souvent, j’en reviens là à l’article donné plus haut en référence, cette demande de retour aux sources vient d’amis en lesquels vivent à la fois les deux fidélités, chrétienne et marxiste.

On connaît la fameuse formule du théologien puis, après son excommunication, historien des religions Alfred Loisy (1857-1940) :
« Jésus annonçait le Royaume, et c’est l’Église qui est venue [1] ».
Et il est vrai qu’en guise de Messie revenu s’en vint l’empereur Théodose qui non seulement « purifia » de ses hérésies le christianisme déjà reconnu par le pouvoir, mais le proclama religion officielle de l’empire romain, et, dans la foulée, interdit les autres cultes. Sous peine de cruelles persécutions bien entendu. La vieille histoire du persécuté devenu persécuteur…
On se souvient de la réponse de Jésus aux Pharisiens : « Il faut rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ».
Avec le nouveau et inattendu royaume de Dieu advenu avec Théodose, il fallut tout rendre à Dieu, c’est-à-dire à César.
Adieu la religion des humbles, adieu le message d’amour et de fraternité, qui avait séduit tant de femmes et d’esclaves, adieu l’éthique christique d’égalité, de justice et de fraternité…
On se demande d’ailleurs ce qu’il serait advenu d’un Jésus prêchant au temps d’un Théodose fin limier de la détection de l’hérésie. Son message n’aurait pu qu’être déformé, détourné, voire interdit par l’institution ecclésiale, et par l’empereur qui la chapeautait. Et le pseudo Messie aurait de nouveau été mis en croix...
Aujourd’hui, au regard des siècles d’oppression, de totalitarisme et d’inquisition que suscita l’Église triomphante, on comprend que des croyants sincères veuillent en revenir au message initial, et non à celui qu’engendra l’initiative fort intéressée de Théodose.
Mais sur quelle force sociale pourraient-ils s’appuyer afin que leur déréliction solitaire puisse se concrétiser en actes positifs ?

Oui, mais Marx dans tout cela ?
En fait, consternés par le regard que l’on peut porter aujourd’hui sur la mise en œuvre étatique du marxisme sous sa forme répressive « stalinienne », nombre de théoriciens marxistes (mais oui, il y en a encore – j’y reviendrai) se réclament d’une morale marxiste trahie par ceux là-mêmes qui instituèrent le marxisme en religion d’État (un marxisme déjà codifié et appauvri déjà par la puissante social-démocratie allemande de la fin du XIXe siècle).
Car dans un marxisme transformé en religion d’État à partir des années 1920, qu’est-il advenu d’une morale inhérente au projet communiste initial : renverser les rapports sociaux capitalistes qui exploitent, oppriment et dénaturent l’homme, et mettre en place le libre épanouissement de l’homme par le dépérissement de l’État dans la société sans classes ?
On se demande ce qu’il serait arrivé à Marx écrivant sous Staline. Probablement ce qui est arrivé à Riazanov, le découvreur soviétique du jeune Marx :
Riazanov, explorateur et révélateur des inédits de Marx

Aussi intéressantes, aussi vraies et aussi fortes que peuvent être ces tentatives de retour à une double supposée pureté initiale, elles ne pourront rien changer de ce est advenu.
Les historiens ont beau jeu d’expliquer par quelle logique les empereurs romains, tout comme les rois des peuplades « barbares » (ah Clovis et son baptême !), eurent besoin de transformer la religion chrétienne, intrinsèquement porteuse d’an-archie, en religion d’État pour imposer leur pouvoir à des peuples en désarroi, et le consolider. Ils étaient désormais souverains de Droit divin ! Et l’on ne désobéit pas à Dieu…
Le peuple des humbles qui avait en partie adhéré à la foi chrétienne ne put rien faire, ou ne voulut rien faire devant cette usurpation, infériorisé qu’il était à jamais par sa position de classe subalterne dans un monde où les classes sociales connaissaient des modifications majeures.
Aujourd’hui, même si les souverains de droit divin ont été remplacés par des souverains de droit électoral ou de droit de dictature militaire, l’Église est là, toujours grosse de son obscurantisme et de son intolérance en dépit des proclamations vertueuses d’adaptation aux temps nouveaux.
Et les « vrais » chrétiens ont de quoi se désoler, comme par exemple ceux qui en Amérique du Sud adhérèrent à une théologie de la libération, que la papauté s’empressa d’excommunier.

Et du côté du marxisme ?
Il est devenu banal aujourd’hui, dans le milieu des marxistes, marxiens et autres marxologues, de découvrir la lune en réalisant que pour Marx la révolution n’aurait jamais dû se produire dans un pays sous développé, mais qu’elle ne pouvait advenir que dans un pays capitaliste avancé.
J’en ai souvent traité sur ce site en donnant les textes de Marx, et j’y reviendrai.
Mais l’Histoire a tranché. Depuis 1871 et l’écrasement de la Commune, aucune révolution prolétarienne n’a pu triompher dans des pays capitalistes avancés, comme en témoignent les révolutions avortées du lendemain de la guerre de 1914-1918 (Allemagne, Italie, Autriche-Hongrie…).
Et c’est dans des pays qui n’avaient pas encore atteint le vrai début du développement capitaliste, des pays foncièrement et ancestralement agricoles qu’ont triomphé les révolutions se réclamant du marxisme, ou plutôt du marxisme-léninisme car Lénine, lui, avait pointé la possibilité, voire l’imminence, de révolutions dans ces pays sous-développés et exploités par l’impérialisme capitaliste.
Il n’y a donc pas de quoi s’étonner de voir quel « marxisme » a été institutionnalisé dans des pays si différents de ceux de l’Europe capitaliste, où le marxisme avait accompagné l’essor d’un mouvement ouvrier, mais un mouvement de fait plus réformiste que révolutionnaire. Je reviendrai aussi sur tout cela.
Alors, que peut signifier un retour à la supposée pureté originale du marxisme dans un monde où le capitalisme est plus que jamais triomphant, y compris dans des pays comme la Chine qui se réclament toujours du vieux Karl ?
Loin d’assumer le destin messianique que leur avait assigné Marx, qui les voyait en accoucheuses du socialisme dans les ultimes convulsions d’un capitalisme miné par ses contradictions, les classes ouvrières européennes, classes par définition subalternes, n’ont jamais eu la possibilité, ni même l’envie, de transformer leurs luttes revendicatives pour l’amélioration du sort quotidien en lutte révolutionnaire.
Et les intellectuels marxistes qui prônent le retour à la pureté initiale du bébé, après avoir jeté l’eau sale du stalinisme, doivent quand même se demander quel peut être le support social de leur entreprise et de leurs bons sentiments [2].

Notes

[1Alfred Loisy, L’Évangile et l’Église, Paris, Alphonse Picard et fils, 1902

[2La question est la même pour les économistes marxistes qui prônent d’intéressantes réformes, comme par exemples celles de la Communauté européenne : sur quelle force sociale s’appuyer pour faire véritablement transformer ces propositions en réalisations concrètes

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