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Italiens jetés dans la guerre contre l’URSS

mardi 6 octobre 2020, par René Merle

Les Belles Lettres, (domaine étranger), viennent de rééditer en septembre Retour sur le Don, de Mario Rigoni Stern (1921-2008) :
« Trente ans après la tragique retraite de Russie du Corps expéditionnaire italien consécutive à l’échec de la prise de Stalingrad et vingt ans après la publication du Sergent dans la neige devenu un classique de la littérature italienne du XXe siècle, il réalise un désir qui le taraude : retourner sur les lieux où tant de ses camarades ont trouvé la mort, au combat, de froid ou de faim. »

Ce qui me renvoie à ces quelques notes que j’avais consacrées dans un blog précédent à la tragique aventure mussolinienne aux côtés des nazis dans la guerre contre l’URSS :
« Je viens de regarder sur la chaîne d’histoire italienne, dans la série « Italia in guerra », le terrible documentaire que Massimo Sani donna en 1983 : Tragedia sul Don (consultable sur le Net, You Tube).
Un document sans doute nécessaire pour que nous comprenions combien, dans son voisinage qui nous la rend très proche, l’Italie fut si différente de la France, et, à certains égards, le demeure malgré l’uniformisation européenne et internationale.
Avec en filigrane la très profonde, (mais ne disons pas totale), imprégnation fasciste après seulement vingt années de pouvoir mussolinien, voici l’immense foule romaine acclamant le Duce saluant l’entrée en guerre de l’Italie contre l’Union soviétique, aux côtés de son allié nazi. Voici la 8ème armée italienne en Russie, positionnée en juillet 1942 sur les rives du Don aux côtés de contingents hongrois, croates, roumains, cependant que les nazis entament la bataille, qu’ils proclament décisive, de Stalingrad, porte des immensités asiatiques.
Par dizaines de milliers, les fantassins italiens, pour la plupart d’origine rurale, découvrent qu’ils occupent un peuple ennemi certes, mais un peuple de paysans, dont ils se sentent proches d’une certaine façon, un peuple que les nazis martyrisent et qui répond avec un courage inouï par la guerre de partisans. Ils découvrent aussi que la promenade de santé qu’on leur avait promise contre une Armée Rouge de fantoches est en fait un terrible affrontement. Alors que les Soviétiques sont en passe de remporter la bataille décisive de Stalingrad, (l’URRS a bandé toutes ses forces humaines et matérielles dans un incroyable effort patriotique), l’armée italienne connaît en décembre - janvier 1943 une terrible déroute dans la steppe glaciale où elle laisse par dizaines de milliers ses morts, ses blessés, ses prisonniers.
Ceux qui parviendront à se regrouper à l’arrière seront rapatriés en Italie.
D’une certaine façon, le tragique épisode de défaite du Don va peser sur l’évolution de la situation italienne de la fin 1943 quand, après le débarquement allié au Sud et la volte face du pouvoir royal, la dictature fasciste s’appesantit sur le Nord occupé par les nazis. On retrouvera alors dans les premières unités antifascistes de cette Italie du Nord nombre d’anciens soldats et officiers de la campagne contre l’URSS, chez lesquels se cristallisèrent le souvenir de l’arrogance et de la cruauté nazie, l’admiration devant le courage de la population et de l’armée soviétiques : ainsi commençait la guerre des partisans, (le nom de « partisans » est directement reçu de l’expérience de 1942), qui contribuera de façon décisive à la naissance de l’Italie nouvelle, même si les espérances partisanes furent promptement trahies. »

J’avais reçu alors un commentaire de Jean-François Neplaz [1], dont voici la belle conclusion, que je partage :
« Mario Rigoni engagé dans l’armée, parti en guerre "contre le communisme" (il l’a dit mais jamais écrit à ma connaissance, évoquant plutôt tout ce que le fascisme avait apporté de modernité dans son village)... sur le front russe jusqu’au Don... A travers son expérience de soldat (héroïque) et d’écrivain chroniqueur (un des plus grands écrivains italiens) il deviendra le pacifiste engagé contre la guerre en après avoir été candidat du PCI dans les années 1970 sur les hauts plateaux d’Asiago, sa terre labourée de tant de guerres. 
Ne jamais désespérer de l’humain. »

J’attire votre attention sur le commentaire du chercheur et écrivain Luc Nemeth, en ricochet à cette évocation de la haute figure de Rigoni Stern :
« Rigoni Stern est pour beaucoup aussi dans la nouvelle carrière éditoriale de Un anno sull’Altipiano d’Emilio Lussu, le chef-d’oeuvre en langue italienne sur la première guerre mondiale et qui a adapté au cinéma en 1970 par Francesco Rosi sous le titre Les Hommes contre ; en plus le hasard aura voulu que Rigoni Stern fut natif d’Asiago... où se déroule l’action du livre.
A dater de l’année 2000 les rééditions en livre de poche de ce livre ont comporté une Préface de Rigoni Stern. Or ce livre commençait à dater un peu (même s’il restait très utilisé par les enseignants dans le secondaire), d’abord parce que le souvenir de la première guerre s’éloignait et ensuite parce que Lussu lui-même incarnait un antifascisme "de terrain", lui aussi quelque peu oublié et qui fut celui de Giustizia e Libertà.
Or Rigoni Stern, comme Primo Levi, fait partie des auteurs qui sont porteurs d’une problématique qui "parle" de plus près aux actuelle générations. La seule présence d’une Préface de lui, même si elle n’entre pas dans le détail et se veut surtout expression de sympathie, a constitué un atout.
Luc Nemeth »

Et j’ajoutais :
« Merci, Luc Nemeth, de rappeler aux lecteurs de ce blog l’importance de deux des plus grands écrivains italiens contemporains, Emilio Lussu (1890-1975) et Rigoni Stern (1921-2008). Deux hommes qui ont été payés pour savoir ce que signifie l’absurdité de la guerre, et qui, chacun à sa façon, ont porté ce que l’Italie a pu offrir de plus lucide dans sa conscience progressiste ».

Notes

[1Le cinéaste Jean-François Neplaz a réalisé plusieurs chroniques qui, à partir de l’œuvre et du témoignage de Mario Rigoni Stern (mort en 2008), nous font entrer dans l’imaginaire de ses compatriotes montagnards de l’altipiano d’Asiago, en Vénétie, qui, comme lui, ont traversé les épreuves de la guerre, et quelles guerres ! et qui, pour beaucoup, ont su en tirer les leçons. Citons en particulier son 60’ Alpini. Cf. : Alpini.

2 Messages

  • Italiens jetés dans la guerre contre l’URSS Le 6 octobre à 07:52, par DUBOIS Jean Michel

    Mr Merle,
    Je tiens - encore une fois - à vous témoigner toute ma reconnaissance.
    Votre site est une source de connaissances ; vos commentaires sont précieux.

    Mes respectueuses salutations

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    • Italiens jetés dans la guerre contre l’URSS Le 6 octobre à 09:07, par René Merle

      Un grand merci pour votre lecture et vos appréciations. Je conçois ce site, ainsi que j’ai conçu mes précédents blogs, comme un apport personnel à la lutte contre le décervelage et l’individualisme hédoniste. Mes commentaires n’engagent évidemment que moi, mais les documents peuvent, je l’espère, être source de réflexion. Je tiens particulièrement aux documents que j’ai pu apporter sur l’histoire sociale et l’histoire des idées...
      Merci encore

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