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Du droit des peuples à disposer d’eux mêmes… et à se taper dessus

lundi 5 octobre 2020, par René Merle

Ainsi donc, une fois de plus, deux ex-républiques soviétiques, deux ex-« républiques sœurs », s’affrontent militairement dans le Haut Karabakh. Les enfants de ceux qui portaient le même uniforme, celui de l’Armée rouge, sont en train de s’entretuer.
Ce qui m’incite à donner quelques réflexions sur la fin des grands empires.
Je ne suis pas particulièrement fanatique des grands Empires, et en particulier de celui qui fut le nôtre, l’Empire napoléonien et sa kyrielle de départements pas vraiment « français de souche ». Napoléon - De la Nation française, dans sa grande extension. Un empire napoléonien agressif ratissant des conscrits de toutes nationalités pour les envoyer sur les plaines russes… Comme le fit plus tard Hitler nourrissant son armée de la jeunesse des nations conquises. (Qui se souvient que les soldats allemands que rencontrèrent les forces alliées débarquant dans notre Var, en 1944, étaient pour certains arméniens ?)…

Mais laissons ces empires au court et catastrophique destin pour évoquer la stabilité de grands empires, réunissant et administrant pendant des siècles des populations fort diverses.
En ce qui nous concerne, l’acte fondateur est évidemment l’empire romain.
Au vu des déchirements, des guerres et des barbaries qui suivirent sa fin, j’imagine que les peuples conquis par Rome (aussi dure que fut la conquête) regrettèrent alors la séculaire Pax Romana qui régna à l’intérieur du limes [1].

Mais venons-en à l’histoire moderne et contemporaine.
À la fin du conflit de 1914-1918, le président Woodrow Wilson voulut garantir la paix européenne par une politique, un peu vite condensée dans la formule du droit des peuples à disposer d’eux mêmes (formule que, Monroe aidant, nos amis étatsuniens n’ont jamais appliqué à leur chasse gardée américaine, mais passons…)
Force est de constater que lorsque, au nom de ce droit wilsonien, les Alliés vainqueurs s’empressèrent de dépecer l’Empire austro-hongrois et l’Empire ottoman, ils initiaient la série de guerres qui ont depuis et jusqu’à aujourd’hui ensanglanté l’Europe et le Moyen Orient.
Les nouveaux états européens, nés du découpage de l’Empire austro-Hongrois, avaient été conçus sous l’égide française pour faire ligne de barrage à la révolution soviétique. A part cela, à eux de se dépatouiller de leur nouvelle liberté.
Tout en restant fermement antisoviétiques, ils se sont empressés de ne pas respecter leurs minorités nationales, de se quereller au sujet de leurs frontières, et parfois de se combattre. Adieu la coexistence pacifique qu’assurait, tant bien que mal, mais qu’assurait le ciment impérial !
Et que dire des anciennes possessions turques du Proche Orient, dépecées en états-protectorats bien peu fraternels, tension à laquelle vint s’ajouter l’implantation franco-britannique d’un foyer juif, la tentation des Alliés de faire éclater même la Turquie stricto sensu, la réaction nationaliste turque et sa politique de « purification ethnique ». Adieu là encore la coexistence pacifique qu’assurait, tant bien que mal, mais qu’assurait le ciment impérial avant 1914. Nous en payons cruellement aujourd’hui les conséquences.
Remarquons en passant que le fameux principe wilsonien du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ne fut appliqué par les vainqueurs qu’aux territoires des vaincus. Que je sache, par exemple, la France triomphante de 1918 n’avaient aucune envie d’appliquer ce droit aux multiples peuples colonisés dans l’immense empire français.

Que dire encore des cris d’allégresse qui accompagnèrent en Occident l’implosion de l’URSS et la prise en main de leur destin éclaté par les nationalités jadis unies par le joug tsariste, puis dans la consolidation soviétique.
Résultat des courses ? Affrontements étatiques dans l’Asie centrale musulmane ex soviétique, affrontement Arménie – Azerbaïdjan, péripéties guerrières entre la Géorgie, l’Ukraine et la Russie, tension aux frontières des républiques baltes, où des contingents de l’OTAN, et de la France font face à la frontière russe…

Après l’implosion de l’URSS survint l’éclatement de la Yougoslavie, dont les différentes nationalités, malgré les traumas historiques, avaient cohabité sous Tito dans la construction d’un état nouveau.
Quel enthousiasme européen une fois de plus, et quel interventionnisme militaire, pour soutenir par exemple la Croatie dans son affrontement avec la Serbie, et pour entériner la sécession d’un Kossovo dont notre ancien ministre Bernard Kouchner socialiste puis sarkozyste, devint le gouverneur. Et quel empressement pour accueillir dans l’Union européenne ces nouveaux états désormais réservoirs de main d’œuvre à bon marché et exportateurs de délinquance, comme l’étaient devenus déjà ceux de l’ex « bloc soviétique ».

Curieusement, les mêmes qui dans une Europe occidentale demeurée antisoviétique et anticommuniste, malgré la transformation de la Russie en état capitaliste, approuvaient et encourageaient ces séparatismes contre un pouvoir central sur lequel tombait encore, ne manifestèrent pas un enthousiasme particulier pour les tentations séparatistes qui se manifestaient en leur sein, de l’Écosse à la Catalogne, et j’en passe…

Notes

[1Dans la civitas Romana occidentale, beaucoup payèrent, sans grands regrets semble-t-il, l’acquisition de la citoyenneté romaine par la perte de leur identité linguistique : ainsi, pour ne parler que d’eux, de l’ibère, du ligure, de l’étrusque, du Rhète, de l’Illyrien et du punique, à jamais disparus, ou de « notre » gaulois (dont il faut rechercher quelques vestiges dans les parlers celtes actuels), …

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