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Les obsèques de Jules Vallès

jeudi 29 octobre 2020, par René Merle

Voici un document qui sera aussi hors jeu à beaucoup, et aussi lointain que les silex taillés. Mais quand même, en ces temps de décervelage...


Le militant révolutionnaire, journaliste et romancier Jules Vallès [1] meurt le 15 février 1885. Il allait avoir 53 ans.
Ses obsèques se transformèrent en une puissante démonstration révolutionnaire.
Quatorze ans après ans l’écrasement de la Commune de Paris, cinq ans après le retour des exilés et des condamnés, cinq ans après le retour d’exil de Vallès qui, condamné à mort pour sa participation à la Commune de Paris, s’était réfugié à Londres de 1871 à 1880, le drapeau rouge de la Commune, prohibé depuis le massacre des derniers Communeux, flotta sur des dizaines de milliers de Parisiens suivant le cortège ou massés sur les trottoirs, du boulevard Saint Michel au Père Lachaise. De quoi stimuler dans la rédaction du quotidien socialiste-révolutionnaire le Cri du Peuple, dont il était le dirigeant, la confiance dans la réelle possibilité d’un avenir révolutionnaire. Confiance qui chez certains hélas se transforma bientôt en soutien au général Boulanger, démagogue aventurier politique qui trouvait des soutiens dans la droite comme dans la gauche.
Voici, en document, l’éditorial du Cri du Peuple, à la direction duquel Jules Guesde [2] va tenir désormais une place éminente, après le départ de la plus proche collaboratrice de Vallès, Séverine [3], qui était sur beaucoup de points en désaccord avec le dirigeant du nouveau Parti Ouvrier [4].
Le Cri du Peuple, 18 février 1885
« Salut
La Révolution compte une grande journée de plus.
Derrière le corbillard des pauvres emportant au Père Lachaise, vers le mur qui vit les derniers massacres, l’ancien membre de la Commune, le Paris militant s’est retrouvé.
Il s’est retrouvé avec son drapeau rouge, de nouveau maître de la voie publique, avec son peuple du travail, en travail d’un nouvel ordre social, avec son internationalisme enfin qui lui faisait, il y a quinze ans, ouvrir ses rangs aux Frankel [5], aux La Cecilia [6] et aux Dombrowski [7].
Tous étaient là, les anciens avec leurs cicatrices, retour d’exil et du bagne, et les nouveaux qui, complétant le programme, achevant la République, ne croiront avoir rien fait tant qu’ils n’auront pas universalisé ou socialisé la propriété ; socialistes de France et socialistes d’Allemagne réunis dans le même cri de mort à la bourgeoisie usurpatrice [8] !
A ces manifestants d’hier qui seront les combattants de demain, le Cri du Peuple ne fera pas l’injure de dire merci au nom de son cher mort – plus vivant que jamais, puisqu’il a mis debout l’armée ouvrière toute entière.
Mais il les saluera comme autant de frères d’armes. Il saluera leur rentrée en ligne qui est plus qu’une promesse, qui est une certitude de revanche et de victoire.
Salut au grand Paris, au Paris des prolétaires, qui hier, en menant le deuil d’un homme, a affirmé sa propre résurrection !
Salut au Paris révolutionnaire qui, rien qu’en se montrant, a fait trembler les vainqueurs sur le passage du vaincu de 1871 !
Salut et au revoir, citoyens, dans la même rue et pour le combat suprême – dont Jules Vallès ne sera pas mais où vous serez tous – et où nous serons.
La rédaction. »

Parmi la floraison de couronnes d’immortelles rouges et jaunes, de drapeaux rouges [9] et du drapeau noir avec crêpe rouge de l’anarchie, on remarquait cet hommage ainsi présenté par le journal : "Une couronne de violettes avec nœud rouge et inscription en lettres noires sur fond blanc : Les socialistes allemands vivant à Paris, à Jules Vallès
C’est cet hommage qui déclencha l’incident que la presse bourgeoise privilégia dans ses compte-rendus, en minimisant l’ampleur de la manifestation.
Ainsi du Monde illustré du 21 février :

Une brochette d’étudiants nationalistes de la faculté de droit ou des établissements confessionnels attaqua le cortège et essaya d’enlever la couronne. Ils durent sévèrement corrigés.
Le lendemain, Jules Guesde exaltait l’internationalisme prolétarien et pourfendait l’hypocrisie du nationalisme bourgeois :

Le Cri du Peuple, 19 février 1885
« Vive l’Internationale !
MM. les étudiants qui, à vouloir empêcher les socialistes allemands et leur couronne de « traverser Paris », n’ont réussi qu’à se faire corriger de main d’ouvrier, ont trouvé des panseurs dans la presse bourgeoise, transformée en ambulance patriotique. C’est à qui de l’ultra-monarchique Gaulois à la républicaine Paix, appliquera sur leurs blessures un article en guise de compresse ; en même temps qu’on nous montre le poing – ou la plume – et qu’on fait la grosse voix.
« Nous n’admettons pas, nous n’admettrons jamais une pareille immixtion de l’étranger dans nos affaires intérieures », clament à l’unisson les « patriotes » du drapeau blanc qui rentraient à Paris en 1815 dans les fourgons de « nos amis les ennemis » à la Blücher, ou les « patriotes » du drapeau tricolore qui en 1870 s’accommodaient fort bien de la présence dans leurs rangs anti-plébiscitaires de l’Italien Cornuschi [10] et de ses deux cent mille francs.
« Qu’ont de commun – ajoutent-ils – les morts de la Commune et les socialistes étrangers ? »
Mais quand ce ne serait – ô les plus imprudents des plumitifs – que les belles versaillaises qui couchaient sur le même pavé ensanglanté de Paris Dombrowski et Delescluze [11], et les mitrailleuses du Père-Lachaise qui creusaient la même fosse commune aux derniers fédérés, sans distinction de nationalité.
Pour s’étonner de l’hommage suprême apporté d’outre-Vosges sur le cadavre communard de Vallès, il faut oublier le décret inoubliable de la Commune qui jetait bas la colonne Vendôme, et répondait ainsi, selon l’expression de Karl Marx, au vol de l’Alsace-Lorraine par l’Allemagne impériale, en annexant au prolétariat français le prolétariat du monde entier.
Il faut oublier, que devant la bourgeoisie coalisée à Versailles dans le même bombardement de Paris, sous la protection et avec la complicité active de l’Allemagne bismarkienne, la Commune scella, par l’installation du Hongrois Frankel [12] à l’Hôtel de ville, l’alliance définitive des classes ouvrières de partout.
Il faut oublier que, de même que pour les révolutionnaires du Tiers-État, il n’y avait plus en 1789 de Provençaux, de Bretons, de Normands, etc., mais seulement des Français, notre programme socialiste visant l’affranchissement, avec le travail, de tous les êtres humains sans plus de distance de races que de sexe.
Il faut oublier enfon que cette communion franco-allemande, affirmée lundi par voie de couronne derrière le cercueil d’un combattant de 1871, s’était affirmée il y a quinze ans, en plein Reichstag de Berlin, à la barbe de M. de Bismarck, par l’organe des Bebel et des Liebknecht [13] se solidarisant avec « leurs frères militants et saignants de Paris », après avoir payé de leur liberté leur courageuse opposition au démembrement de la France débonapartisée.
Ah ! certes, on s’explique facilement que cette reconstitution publique, à l’ombre du drapeau rouge, de l’Internationale sur la tombe de Vallès, fasse faire la grimace à notre classe possédante et gouvernante. Mais que cela plaise ou non à nos maîtres apeurés, le fait est là, qui s’impose – et qu’il leur faudra « avaler ».
Sous l’action communiste de la machine et de la vapeur, les frontières se sont déplacées, séparant les classes aux intérêts antagonistes, au lieu de diviser par nationalité les travailleurs dont les intérêts sont solidaires.
A nous, l’Allemagne ouvrière – même contre vous ! A vous l’Allemagne capitaliste et gouvernementale qui manifestait par voie d’ambassadeur sur la charogne de vos Thiers et de vos Gambetta, aux applaudissements de vos Déroulède ; que vous avez criblée de félicitations présidentielles lorsque fut tiré à plomb par Nobiling l’empereur brûleur de Bazeilles [14], et à laquelle par l’intermédiaire de cotre baron de Courcel [15], alors que nos ouvriers meurent de faim, vous faisiez remettre hier encore je ne sais combien de milliers de thalers en l’honneur du chancelier démembreur des traités de Paris et de Francfort.
Cette Allemagne là, à casque et à aiguille, qui nous a saigné et pillé en 1870-71, nous la laissons à votre patriotisme. Vous êtes dignes d’elle et elle est digne de vous.
Mais l’autre, l’Allemagne prolétarienne, celle qui l’année dernière encore s’engageait, à notre Congrès de Roubaix, à renverser les colonnes Vendôme de Berlin, ni les pierres de vos gommeux des Écoles, ni les aboiements de votre meute journalistique, ni les expulsions qu’est en train de libeller votre Camescasse [16] ne pourront nous l’arracher.
Et nous sommes sûrs d’être l’interprète non seulement du Paris ouvrier qui l’a défendue hier avec ses poings, mais de la France ouvrière toute entière, en lui envoyant, au nom du Cri du Peuple, notre plus fraternelle poignée de main pour la part qu’elle a prise aux funérailles d’un des nôtres – qui fut en même temps un des siens.
Jules GUESDE »

Fière déclaration d’internationalisme prolétarien que la plupart des socialistes français, Guesde en tête, oublieront trente ans plus tard.

Notes

[2Cf. : Guesde.

[3Cf. : Séverine.

[4Cf : Parti ouvrier.

[5Léo Frankel (1844), ouvrier bijoutier hongrois, s’était établi en France en 1867. Militant actif de l’Internationale, il fut élu au Conseil de la Commune de Paris et initia des mesures importantes en faveur des revendications ouvrières. Condamné à mort, il rejoignit à Londres les Internationalistes français émigrés, fut proche de Marx, puis milita en Autriche Hongrie avant de revenir à Paris en 1889.

[6Napoléon La Cécilia était né en France en 1835 ; après avoir lutté en Italie aux côtés des Garibaldiens fut un des chefs militaires de la Commune de Paris. Il mourut en exil en Égypte.

[7Jaroslaw Dombrowski (1836), officier dans l’armée russe, combattit du côté des insurgés polonais de 1863. Condamné à la déportation, il s’évada et gagna Paris. Il organisa la défense contre les Versaillais avec le grade de général, et fut blessé mortellement le 13 mai 1871 en défendant la barricade de la rue Myrha.

[8Cf. infra l’épisode de la couronne des socialistes allemands

[9Notamment ceux des anciens de la Commune, des divers comités révolutionnaires, du Parti ouvrier, de la Libre pensée avec l’inscription "Ni dieu ni maître"

[10financier et affairiste républicain

[11Charles Delescluze (1809), militant républicain de toujours, connut pour cela les prisons de la Monarchie de Juillet, de la Seconde République du Parti de l’Ordre, et la bagne du Second Empire. Il fut un des dirigeants de la Commune et mourut sur la barricade de la place du Château-d’Eau.
Sur Dombrowksi, cf. plus haut.
Guesde célèbre ici l’union des traditions françaises et internationales de lutte pour la Liberté et le progrès social.

[12Cf. plus haut

[13Deux dirigeants du jeune Parti social démocrate allemand

[14Karl Nobiling, philosophe et anarchiste allemand, tenta d’assassiner l’empereur Guillaume 1er le 2 juin 1878, et se suicida

[15Alphonse Chodron de Courcel (arrière grand oncle de Bernadette Chirac) était alors ambassadeur de France auprès de l’empereur allemand

[16Ernest Camescasse, député du Finistère, est alors préfet de police de la Seine. Sa brutalité répressive lui valut de recevoir un « casse-tête d’honneur » par la rédaction du journal de Rochefort, l’Intransigeant.

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