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Nous sommes embarqués (2) – Du religieux, de l’enseignement privé et de la pression publique religieuse.

vendredi 6 novembre 2020, par René Merle

Cf. : Nous sommes embarqués ? (1) - Confinement

Il est beaucoup question sur ce site de la présence du fait religieux [1]. J’ai traité tout récemment de la foi chrétienne. J’y reviens, pour apporter quelques précisions sur ce refrain qui court du monde anglo-saxon au monde musulman : la laïcité [2] de la République française porte atteinte aux religions, les opprime et les stigmatise.
Bigre !
Et la même chanson court nos villes et nos campagnes profondes, « nos » églises et « nos » mosquées…
Dans un pays dont chacun s’accorde à constater la déchristianisation [3], le fait religieux est pourtant revenu en force dans notre siècle nouveau, tant du côté des religions « traditionnelles » prises en compte par la loi de 1905 (cultes catholique, luthérien, réformée, israélite) que du côté de la conquérante nouvelle venue, l’Islam dont un réseau, souvent financé de l’étranger, fait se multiplier associations, mosquées, les associations, les écoles, sans parler des réseaux dits sociaux.

Les religions seraient donc gravement mises en cause par la terrible dictature laïque que nous subissons depuis 1905, année fatale où l’État a décidé de ne plus salarier les ministres des cultes catholique, luthérien, réformé, israélite, comme il le faisait depuis le Concordat bonapartiste de 1801. Grâce au Ciel (?), trois départements français peuvent continuer à jouir de ce statut béni [4] !
C’est donc à « nos » pauvres structures religieuses de trouver les moyens de rétribuer leurs ministres [5]. Mais signalons l’exception notable faite pour quelques centaines d’imams qui, (sans que nos Belles Âmes médiatiques multiculturalistes en soient bouleversées), sont fonctionnaires de pays étrangers et rémunérés par eux (Turquie, Algérie) ou nationaux marocains indemnisés par des fonds versés à l’Union des Mosquées de France par l’État marocain.
Mais trêve d’ironie facile, et venons en à l’essentiel. Dans notre République soi-disant férocement laïque, quelle place pour l’enseignement religieux, dit curieusement « enseignement libre » ?
Force est de constater qu’il s’agit d’une place majeure, et de plus en plus importante. Et dans cette place, l’enseignement catholique, sous tutelle congréganiste ou diocésaine mais associé à l’État par contrat, tient la tête, et de loin : il scolarise un élève sur 5, et il représente 90% des établissements d’enseignement privé.
Associé à l’État ? En clair cela signifie que les établissements privés sous contrat bénéficient de financements publics, et que leurs enseignants sont payés par l’État. Le contrat spécifie qu’ils doivent être ouverts à tous les élèves, et c’est bien par là que ce type d’enseignement a le vent en poupe tant il paraît offrir de plus en plus à de nombreux parents, indifférents en matière religieuse, voire tenants d’une autre religion, un enseignement (payant !) à l’abri des promiscuités et des tumultes de l’enseignement public.
En dehors de cet enseignement catholique « officiel » existent aussi des établissements sous contrat, notamment protestants, dont les plus anciens jouissent d’une réputation de sérieux élitiste qui séduit bien en dehors de la sphère religieuse, et quelques établissements se réclamant du judaïsme ou de la religion musulmane.
Mais on constate aussi la progression des établissements hors contrat : établissements catholiques intégristes de la Fraternité sacerdotale Saint Pie-X, établissements protestants évangélistes, établissements israélites souvent ultra orthodoxes (coordonnés par le FSJU – Fonds social juif unifié) et, de plus en plus, établissements musulmans. Ces établissements hors contrat ne peuvent pas recevoir de financements publics, et les enseignants ne sont pas rétribués par l’État, d’où l’importance des fonds privés, nationaux ou internationaux. La Turquie par exemple investit en France dans des établissements musulmans rigoristes. Ces établissements hors contrat ne sont pas tenus de respecter le volume horaire d’enseignement et les programmes de l’1Education nationale [6]. On conçoit facilement quels endoctrinements peuvent être à la clé. Mais en 2017, le Conseil constitutionnel a censuré le projet de la ministre socialiste de l’Éducation nationale de soumettre les établissements hors contrat à une à une autorisation préalable afin qu’ils se conforment aux programmes de l’Éducation nationale. Depuis, ces alternatives hors contrat à l’école publique se multiplient.

Mais revenons à l’importance majeure de l’enseignement religieux catholique.
Depuis 1944, ses racines sont directement politiques.
Le régime pétainiste s’était violemment attaqué à l’école publique et avait privilégié outrancièrement l’école religieuse, à la grande satisfaction d’un épiscopat tout acquis.
Mais vint la Libération et le MRP.
Les jeunes gens d’aujourd’hui ignorent sans doute qu’il fut un temps où existait en France un parti ouvertement démocrate chrétien, le MRP (Mouvement Républicain Populaire), né de la Résistance, qui recueillit jusqu’à un tiers des voix après 1945. Il s’allia aux socialistes et aux radicaux pour faire front aux communistes et aux gaullistes, et fit payer ce ralliement par le soutien étatique à l’enseignement privé.
Ainsi, en 1951, la Loi Marie donna la possibilité de bourses d’État pour les élèves du privé, et la loi Barangé octroya une allocation trimestrielle pour chaque enfant fréquentant l’école, publique ou privée.
Le pouvoir gaulliste s’empressa de poursuivre dans cette voie avec la loi Debré de 1959. Loi fondamentale qui instaure le système des contrats entre l’État et les écoles privées qui le souhaitent, à charge pour elles de respecter le même programme que l’enseignement public.
l’Église a su mobiliser quand ce statut a été menacé par la fugitive accession de la gauche au gouvernement.
Elle met en 1984 deux millions de manifestants dans la rue à Paris, et la gauche doit retirer son projet de loi sur l’école créant un système unique et laïque de l’éducation, qui intégrait de fait l’enseignement « libre ».
Avec son retour aux affaires, la droite renforça encore les dispositions pro-enseignement privé.
En 2005, la loi Censi conféra aux maîtres de l’enseignement privé sous contrat un statut de droit public.
Et, en 2009, la loi Carle précisa la participation des communes au financement des écoles privées.
Bref, quoi que l’on en puisse dire outre Atlantique ou au Vatican, l’enseignement privé religieux n’a vraiment pas de quoi se plaindre.
Au-delà des bastions populaires historiques de l’école catholique (Bretagne, Anjou, Vendée, sud est du massif central), cet enseignement est devenu un fait majeur sur tout le territoire national, et en particulier dans les grandes agglomérations urbaines (régions parisienne, lyonnaise, marseillaise)…

La mobilisation massive de 1984 en fonction de l’enseignement religieux avait témoigné d’un réel support social aux associations religieuses et à l’épiscopat. Depuis 2012 et la naissance de LMPT, La manif pour tous, collectif d’associations pour la plupart confessionnelles et liées au catholicisme, une série de puissantes manifestations (particulièrement 2013 et 2016) ont à nouveau montré la capacité de mobilisation de ceux qui se sentaient agressés au plus intime de leurs convictions par des réformes sociétales (mariage homosexuel, procréation, adoption…).
« Ceux » ? Il est clair que sociologiquement cette mobilisation (que beaucoup de commentateurs ont qualifié d’obscurantiste) recrute dans les classes moyennes aisées, catholiques, confortées par l’aval de l’épiscopat et des leaders de la Droite.
Au-delà, cette mobilisation a pu recevoir un soutien lié au trouble du « pays profond » (y compris chez des personnes sans croyance religieuse) devant le brouillage idéologique de conceptions traditionnelles de la vie, par exemple tout ce qui a concerné les "théories du Genre" importées d’outre Atlantique.
Mais, fait souvent ignoré ou sous-estimé, cette mobilisation a aussi reçu le plein soutien des associations musulmanes rigoristes.

Manifestation du 18 novembre 2016, photo Ramsès Kefi, « L’Obs »

Notes

[1Cf. la rubrique Religions, croyances.

[2Sur la laïcité, souvent évoquée sur ce site, voir la rubrique Laïcité, et particulièrement l’articleQuid de la Laïcité ?.

[3Cf. par exemple : Jérome Fourquet, l’Archipel français, Seuil, 2019

[4Il s’agit des deux départements alsaciens et de la Moselle : Bismarck n’avait pas abrogé le Concordat lors de l’annexion de 1871, et celui-ci fut maintenu après le retour à la France de 1918. Les ministres des quatre cultes continuent à être rétribués par l’État. Les imams de ces trois départements demandent donc aujourd’hui à être eux aussi rétribués par l’État. La religion est enseignée obligatoirement à l’école primaire et au collège, mais les parents peuvent demander une dispense des cours de religion.

[5En 2019 : 14000 prêtres catholiques, 4100 pasteurs protestants, 350 rabbins, 3000 à 8000 imams selon diverses sources

[6Malgré cela, ou à cause de cela, le Président Sarkozy et son ministre de l’Éducation nationale Darcos ont encouragé leur création

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