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Préface à Roger Cherrier, "Passé recomposé"

samedi 14 novembre 2020, par René Merle

Je signalai dans un billet récent mon envie de compléter ma rubrique :
Écriture personnelle : nouvelles, romans, poésies, préfaces...
Je commencerai donc par un texte qui m’est cher, puisqu’il m’a permis de faire la connaissance de la fille de l’auteur, Pascale Cherrier, qui est devenue une grande amie épistolière et téléphonique, et celle de Michel Parolini, qui m’a conseillé d’abandonner mes blogs envahis de pub, a conçu mes deux nouveaux sites, et dont les conseils et les informations culturelles me sont toujours précieuses.
Voici donc ma préface à : Roger Cherrier, Passé recomposé, Paris, Éditions de l’Ours blanc, avril 2011.

« Il devient facile d’enterrer une seconde fois les morts, les pauvres morts, qui voulaient passionnément vivre dans une République démocratique et sociale ». Ainsi se terminait le fragment de l’étude de Roger Cherrier sur la Seconde République dans le Cher, travail non achevé, et demeuré manuscrit, que venait de m’envoyer sa fille, Pascale Cherrier, professeur de Lettres à Bourges.
Nous venions à peine de faire connaissance. Pascale Charrier, qui assistait son père dans ses dernières semaines de souffrance, avait repéré sur Internet l’existence d’un roman mien portant sur la période de 1848-1851, à laquelle son père avait consacré tant d’attention et de recherches. Elle avait pensé le lui offrir. Mais le livre était arrivé quand son père, hélas, ne pouvait plus le lire. Je raconte tout cela bien loin de tout narcissisme, mais seulement pour expliquer comment j’ai fait la connaissance d’un inconnu qui depuis m’est très cher, que je suis heureux aujourd’hui de pouvoir préfacer, et dont je souhaite que beaucoup, vraiment beaucoup, fassent la connaissance. Dans le déchirement du deuil, et devant la somme découverte de ce travail historique, Pascale Cherrier m’avait contacté, Internet aidant encore, pour m’interroger sur ce qu’il m’apparaissait de ce lien de son père, né en 1928, à ce passé lointain, alors que tout son enracinement semblait procéder d’un passé immédiat, celui de sa famille, d’une fratrie ouvrière et chaleureuse de Bourges (Cher), résolument engagée dans le militantisme communiste de l’avant-guerre [1], puis de la Résistance, et à quel prix payé ! C’est en pays de connaissance que je me suis retrouvé. Car le travail d’archives de Roger Cherrier était un hommage de reconnaissance envers ces humbles, ouvriers, paysans, artisans, parfois maîtres d’école, petits commerçants, modestes notables de campagne, qui avaient eu foi en l’idéal de la République démocratique et sociale, et qui, en cette fin 1851, s’étaient levés pour elle contre le despotisme. Au prix de leur liberté, et pour certains, de leur vie. Refus de l’injustice, responsabilité citoyenne, courage de l’engagement, telles étaient les valeurs qui se dégageaient de cette minutieuse étude et dont je comprenais, sans le connaître, à quel point elles avaient pu être fondatrices pour cet instituteur.
Dans la foulée, j’ai donc demandé à sa fille ce qu’elle pouvait me dire de son père. Et c’est ainsi que j’ai reçu une plaquette de photocopies reliées, comme on en fait tant aujourd’hui, recto imprimé, verso blanc : Roger Cherrier, « Passé recomposé », des pages de souvenirs que Roger Cherrier avait, sans doute dans les années 1990, consacrées à son enfance et son adolescence, pages qu’il gardait modestement dans ses tiroirs.
Et j’en ai été bouleversé. Pourtant je savais, comme tout un chacun, combien difficile et perverse peut être l’entreprise d’autobiographie. Mais au fur et à mesure de la lecture, je ne sais dire à combien de pages j’ai souri de bonheur, à combien de pages mes yeux se sont mouillés d’émotion. Je ne sais dire combien de fois j’ai arrêté la lecture en refusant l’injustice de la mort d’un homme qui était à peine mon aîné, qu’il me semblait dorénavant avoir depuis toujours connu, et dont le propos, dénué de tout prosélytisme facile, m’aidait à vivre.
J’ai immédiatement pensé qu’il fallait que ces pages ne restent pas lettre morte, tant elles touchent au plus vif des richesses et des espérances qui ont porté tant des nôtres. Merci à l’Ours Blanc de ne pas les laisser encloses seulement dans la mémoire familiale.
L’ouvrage est écrit au présent. Dans ce Berry cœur de la France, aux confins de ses deux versants, (et juste au Nord de la ligne de démarcation en 1940 !), un enfant conte les riches heures de son enfance prolétarienne, son éveil au monde entre l’activisme « rouge » des hommes, la ténacité quotidienne des femmes. Il dit les joies et les peines d’un monde qui pourrait être celui de La Belle Équipe, de Renoir, les parties de pêche dominicales dans une si proche campagne, les repas de famille où l’on chante, toujours la même, et l’indispensable immersion dans le quartier, avec les copains de jeux et de discussion… Puis il dit un double basculement, qui est celui, presque impensable alors pour un gosse du peuple, de l’entrée au lycée, et celui de l’entrée dans l’horreur de la guerre et de la répression. Je n’ai pas ici à déflorer ce qu’écrit Roger Cherrier, avec une pudeur et une économie de moyens qui, sans dédramatiser, en arrivent à rendre presque « normale » l’interminable écoulement des semaines et des mois dans l’absence des parents, père déporté, mère internée… Et cet oncle Marcel, le frère de son père, qui devient aux yeux du jeune neveu le Robin des Bois de la Résistance F.T.P. [2]. Mais on ne trouvera pas dans ces lignes autojustification, emphase hagiographique, réécriture d’histoire. Des faits, seulement des faits, et le souvenir, « recomposé » au plus juste de l’empreinte qu’ils ont pu avoir sur un jeune garçon. Roger Cherrier qui écrit est un homme qui ne se pose pas en modèle, qui se sait héritier, et qui se sait libre en même temps.
L’ouvrage est suspendu à la Libération, qui est pour Roger bien sûr porteuse de bonheur et de retrouvailles, mais aussi qui lui ouvre les yeux sur bien des récupérations opportunistes, et qui le laisseront sans illusions sur la réalité de la lâcheté des plus faibles et de la haine des puissants. L’ouvrage est donc suspendu à cette année 1945. Pour le jeune garçon de 1945, s’ouvre l’avenir d’homme.
Sans doute, en posant la plume, le septuagénaire a dû considérer le chemin parcouru. Je comprends en tout cas qu’il ait puisé dans ces années-là, les années heureuses de l’avant-guerre, les années terribles de la guerre, comme m’en a témoigné sa fille, une fidélité intransigeante à l’égard de l’idéal communiste. Et s’il quittera le Parti à la fin des années 1990, (au lendemain de son écriture mémorielle, et ce n’est pas un hasard), tant ce parti abandonnait des positions et des analyses qui apparaissaient fondamentales au militant que Roger avait été sa vie durant, il n’en demeurera pas moins communiste de cœur, et sans doute plus communiste que bien des communistes dans l’air du temps…
René MERLE

[1] Sur cette période, on consultera avec profit P.et M.Pigenet, R.Rygiel et M.Picard, Terre de Luttes, (les précurseurs 1848-1939), histoire du mouvement ouvrier dans le Cher, Éditions sociales, 1977.
[2] Un ouvrage incontournable : Marcel Cherrier et Michel Pigenet, Combattants de la Liberté, la résistance dans le Cher, Éditions sociales, 1976.

1 Message

  • Préface à Roger Cherrier, "Passé recomposé" Le 14 novembre à 12:18, par Pascale Cherrier

    Merci mon cher René. Tu as su (et tu sais encore) partager avec moi ces moments où la perte d’un être cher fait qu’on oublie ses repères. Merci aussi pour ce site, que je consulte régulièrement et qui, plus d’une fois, m’a servi de "boussole"...

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