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Préface : Enfance et jeunesse toulonnaise de Lucien Roubaud

dimanche 22 novembre 2020, par René Merle

Un nouveau complément à ma rubrique Écriture personnelle : nouvelles, romans, poésies, préfaces...

Il y a quelques années, les enfants de Lucien Roubaud m’avait demandé d’écrire (en tant que Toulonnais) quelques lignes sur la partie toulonnaise d’un passionnant ouvrage de souvenirs de leurs parents, Lucien Roubaud et Suzette Molino-Roubaud, enseignants, résistants, intellectuels engagés. Le livre, Résister, vivre et vaincre fut publié aux éditions L’Ours blanc en 2015 [1]. J’espère que cette page vous donnera envie de le lire en entier.
" Devant le magnétophone que tendent ses enfants, et la difficulté (que chacun connaît) de raconter sa vie, au plus juste, le propos de Lucien Roubaud n’est naturellement pas de présenter une étude sur la ville de son enfance et de sa jeunesse. 
Dans ce qu’il dit, (et ce qu’il veut bien dire, car, sans avoir rien à cacher, comment tout dire à ses enfants, et pourquoi dire ce qui semble si évident), il focalise sur les spécificités toulonnaises qui ont joué, sans doute parfois de façon décisive, sur sa formation. (Et ce dans un contexte familial particulier : il n’a pas connu son père, il a à peine entrevu sa mère. C’est chez sa grand-mère maternelle, dans le faubourg Est de Toulon, Saint-Jean du Var, qu’il passe son enfance ; il y demeure jusqu’à ses premières années de lycée. Après le décès de la grand-mère, qui en quelque sorte lui avait servi de mère, il vit un moment chez son grand-père paternel, au-delà du faubourg Ouest, en limite de la commune. Enfin, après la ruine du grand-père, il est hébergé en plein Toulon par la famille d’un grand-oncle, qui l’installe ensuite, jusqu’au baccalauréat, dans la chambre d’un hôtel voisin).
Les quelques pages qui suivent n’ont donc pas d’autre but que d’éclairer, sans les paraphraser, les souvenirs toulonnais de L.R.
Je suis né et j’ai longtemps vécu à La Seyne, de l’autre côté de la rade de Toulon. J’ai travaillé et milité à Toulon, et j’y habite dorénavant. C’est dire que les premières pages du récit de L.R ne pouvaient que m’interpeller, comme on dit. D’autant que, né en 1936, trente ans après lui, si j’ai connu dans mon adolescence un Toulon déjà différent de celui de sa jeunesse, c’était encore un Toulon dont la géographie urbaine, les codes de sociabilité, le langage, étaient toujours, en bonne partie, ceux de « son » Toulon.
Il en va autrement pour les jeunes Toulonnais d’aujourd’hui : la page est depuis longtemps tournée, avec l’énorme modification du tissu urbain, des usages et des mentalités. Que pourrait par exemple signifier pour eux faire partie d’une « raille », « faire les pieds » pour tirer au sort, nager « la coupe », faire la course au canard, etc., etc. ? Comment se reconnaîtraient-ils dans un accent qui n’est plus le leur ?
Et pourtant, à n’en pas douter, la lecture des premières pages de L.R pourrait leur être formidablement utile, tant elles respirent l’appétit de vivre et de savoir, tant elles sont par là « contemporaines ».
Car le Toulon que je (re)découvre en lisant Lucien Roubaud n’a guère à voir avec les cartes postales d’antan, dont la doucereuse mode rétro n’est pas toujours innocente.
On n’y trouvera pas cet attendrissement nostalgique, à la limite pervers, qui chez beaucoup conforte l’indifférence aux vraies réalités du présent.
Son Toulon, Toulon d’il y a un siècle, respire la vitalité et la rudesse d’une jeunesse populaire, celle de garçons, et d’un garçon, qui, né en 1906, y grandit dans les années 1910, et y demeurera jusqu’à la fin de sa scolarité lycéenne.
Je dis Toulon. Il faudrait plutôt dire d’abord le faubourg, le « quartier », qui n’est pas vraiment Toulon.
Depuis le milieu du XIX° siècle en effet, Saint-Jean du Var, que les vieux Toulonnais appelèrent longtemps « Les Maisons neuves », alignait à l’Est de la cité, le long de la route d’Italie, ses grises façades populaires à un ou deux étages, rarement plus. C’est dans ce quartier, bâti de bric et de broc, que sont venus loger les travailleurs manuels, mais aussi des employés, des petits-bourgeois (le père de L.R était contrôleur des postes, sa mère institutrice). La ville, trop insalubre ou trop chère, avait les repoussés.
Trop insalubre ? Ceinturée de fortifications et d’un « no man’s land » militaire non constructible, Toulon n’avait pu que pousser en hauteur dans ses rues étroites, jusqu’à l’entassement sordide : ainsi à l’Est le très populaire Besagne, ainsi des rues ouvrières à proximité de l’Arsenal. 
Trop chère ? Dans les années 1860-1890, après la destruction au Nord de la première ceinture de remparts, la bourgeoisie avait émigré vers le Toulon haussmannien poussé sur les terrains ainsi libérés, un nouveau Toulon dont les loyers et la respectabilité excluaient les petites gens.
D’où, à deux pas de la ville, le développement de ce Saint-Jean du Var où Lucien Roubaud fera ses premiers pas, impasse du Mûrier, dans sa maison familiale, fruit d’une modeste ascension sociale. Les travaux pour l’installation du futur tramway viennent de la faire disparaître. Mais, en dépit des constructions récentes (cliniques, grands garages, magasins de moyenne surface, immeubles de plus ou moins standing), qui visite le quartier aujourd’hui aura encore une bonne idée de ce que fut le quartier de L.R.
De l’aspect du bâti, L.R ne dit rien. Ses enfants le connaissent, pour l’avoir visité avec lui. Mais son souvenir va à ce que ses enfants n’ont pas pu voir, ou ne pourront plus connaître, et qui, je le suppose, a fortement marqué son enfance.
C’est d’abord, de part et d’autre de l’alignement des « Maisons neuves », la proximité d’un terroir (aujourd’hui disparu), formidable terrain de jeux et d’aventures : au Nord, les premières pentes sèches des reliefs calcaires dominant la ville ; au Sud, les jardins et les prés, vers la rivière (aujourd’hui en grande partie couverte) qui file vers la mer proche, (mais que l’on peut à la limite ignorer)… Les gosses y vont jouer, toréer des chèvres ( !), taquiner les chevaux, pêcher des anguilles…
C’est encore, et surtout, la distance géographique et sociologique du quartier par rapport à la ville. Le faubourg est en marge, comme d’une certaine façon le sont ses habitants. Toulon est ailleurs, à l’Ouest, au-delà de grands terrains vagues, et d’un fort, ligne avancée de défense de la ville (l’envahisseur étranger, autrichien et savoyard, était toujours venu de l’Est), au-delà encore des premières constructions de ce Champ-de-Mars, (jadis champ de manœuvres et de guinguettes). On pénètre enfin en ville par une porte à pont-levis trouant les fortifications. (Cette porte d’Italie est désormais monument historique, mais, depuis les « Trente Glorieuses », les espaces nus ont disparu sous les immeubles modernes, les bâtiments administratifs, un début d’autoroute…).
De l’autre côté de la ville, le faubourg Ouest, celui du Pont du Las, est l’exact pendant de Saint-Jean du Var : même séparation de la ville par la contrainte d’un no man’s land militaire, même alignement de maisons populaires le long de la grand route de Marseille...
Mais L.R ne dit rien de ce quartier. Enfant, il ne fait que le traverser pour aller voir son grand-père paternel, qui habite seul, au-delà, dans les calmes jardinages où se disséminent quelques maisons bourgeoises. C’est là que l’adolescent vivra quelque temps après la mort de la grand-mère. Désormais solitaire dans ces écarts sans jeunesse, il n’y trouvera jamais vraiment ses marques. Le quartier de son cœur reste celui de l’Est, celui de sa grand-mère.
Certes, pendant son enfance, L.R ne pouvait ignorer la Ville. On l’y avait accompagné, ne serait-ce que les jours de fête où se tiraient les feux d’artifice, sur le port.
Mais il ne la connaîtra vraiment que plus tard, quand il quittera l’école primaire. L’instituteur, fidèle à la légende des Hussards noirs, a insisté auprès de la grand-mère pour que cet élève échappe au destin de sa classe d’âge (le certificat d’études et l’entrée dans la vie active). L.R ira donc au lycée. Or le lycée, bien évidemment, est en ville.
Pour autant, est-ce vraiment la ville que L.R découvre en entrant en sixième ? Le lycée a été construit en 1867, à l’extrémité du boulevard tracé sur l’emplacement des remparts Nord. Il tourne le dos à la ville ancienne et fait face à la ville haussmannienne. Mais seuls quelques mornes bâtiments ecclésiastiques et administratifs le séparent des remparts de l’Est. Pour s’y rendre, une fois franchie la Porte d’Italie, l’enfant n’a qu’une courte rue à suivre. 
Ce faisant, il laissera sur sa droite le quartier chaud, « quartier réservé » qui fascine les yeux adolescents, mais où il n’est pas (encore) question de s’aventurer.
Comme il laissera sur sa gauche les rues du très plébéien Besagne, qui descendent vers le port : Besagne, où, selon les prolixes philosophes du rugby toulonnais, le R.C.T a puisé ses ancestrales vertus combattantes (le stade est immédiatement voisin). 
Il n’est pas non plus question pour le jeune lycéen de s’aventurer dans Besagne, au risque d’y rencontrer la terrible bande adolescente, ultra-violente, dont il évoque la chanson (sur un air de farandole martiale) : « 118, 119, la raille la raille la raille, 118 119, la raille du Cul-de-Bœuf », chanson mythique, et fortement connotée (ma grand-mère, femme du peuple s’il en est, me disait : « il ne faut pas chanter ça, ès pas poulit » (ce n’est pas joli, c’est populacier).
Ainsi, sur le chemin du temple de l’éducation (laïque celle-ci, car bien des familles bourgeoises et militaires lui préféraient les établissements religieux), l’enfant de Saint-Jean du Var rencontre la double mythologie du « mauvais » Toulon : celui des marlous et des filles à matelots, celui du « bas quartier » et de sa plèbe dévoyée. C’est bien la vision qu’en avait le grand-père paternel, qui, à l’écart de la cité, lui opposait sa vision d’une « pureté » rurale.
Que le visiteur actuel ne cherche pas trace de ce vieux Toulon péjoré. La rénovation urbaine a achevé ce que les bombes de nos amis américains avaient initié. Le « quartier réservé » a été rasé au profit d’H.L.M couleur locale. Le Nord de Besagne, qui fut génois, est dorénavant un quartier maghrébin plutôt paisible : familles, femmes voilées, enfants qui jouent dans la rue, vieux « chibanis » attablés devant leur éternel café... Le Sud de Besagne et son Cul-de-Bœuf ont disparu sous un vaste complexe commercial.
Après la mort de la grand-mère maternelle, L.R va habiter chez son grand-père paternel. C’est alors par la Porte de France, à l’Ouest de la cité, qu’il pénètre en ville pour aller au lycée : il lui faut traverser toute la « vraie » ville, la ville « normale ». Puis il habitera cette « vraie » ville, dans une famille d’employés intégrée à la respectabilité petite-bourgeoise, puis, on l’a vu, dans la chambre d’un hôtel voisin (!). Mais de ce Toulon où il résidera jusqu’au baccalauréat, et où il vit en toute liberté, une liberté plus que rare pour un garçon de son âge, L.R ne nous dit rien, ou si peu : tout au plus évoque-t-il le quai du port où il aimait aller pêcher… (Mais c’est en quittant la ville pour les criques voisines du littoral Est, qu’il redécouvrira vraiment la mer où la « raille » allait quelquefois nager).
Ce Toulon-ville, où le lycéen semble désormais bien solitaire, ne participe donc pas de son horizon initial et fondamental.
Cet horizon, c’est Saint-Jean du Var.
Une fois posée l’altérité géographique du faubourg, c’est par l’évocation de ses habitants que L.R revisite son enfance. C’est d’abord le souvenir sélectif, et admiratif, de l’enfant impressionné par la puissance des travailleurs de force, débardeurs, charretiers… Mais c’est aussi la réflexion de l’adulte sur ce qui apparaissait naturel à son regard d’enfant : la coexistence conviviale des immigrés (de l’intérieur et de l’extérieur), qui sont en majorité dans le quartier. Il y a ceux que la Marine a amenés, comme les Bretons : bien des pavillons de la périphérie toulonnaise se baptisent alors « Ker Moco » (« Ker », en breton « la maison », « Moco », le surnom populaire des Toulonnais). Il y a ceux qui sont venus en nombre travailler à l’Arsenal, comme les Corses. Il y a surtout les Italiens, qui ne peuvent pas être embauchés à l’Arsenal, où l’emploi est réservé aux « nationaux ». À eux donc les métiers du nettoiement, du débardage, de la construction navale, et les métiers du bâtiment, où beaucoup se lanceront avec succès dans l’entreprise artisanale. Parmi ces Transalpins, L.R distingue très justement les « vrais » Italiens (ceux du Sud), des Piémontais : ceux-ci sont déjà un peu de la famille, d’autant que beaucoup, originaires des proches vallées alpines, parlent un dialecte voisin du provençal des vieux Toulonnais.
Dans l’imaginaire de l’enfant, le sentiment d’être entouré de gens venus d’un peu partout, se renforce du peu qu’il sait de sa famille maternelle : la grand-mère est née à Nice, alors terre piémontaise. Elle avait épousé un Garnier dont la famille était « descendue » de l’Oisans, comme tant de « Gavots » qui peuplèrent la Provence…
S’ouvrir à la vie dans ce « melting pot », aux antipodes de la provençalité et de la francitude chromosomiques, a sans doute vacciné à jamais L.R contre le refus de l’Autre. L’Autre était sien, puisqu’il était celui de sa famille, de ses voisins, des parents des copains de la « raille »…
La « raille »… Que le lecteur n’imagine pas dans son évocation le souvenir pittoresquement recomposé d’une « guerre des boutons » méridionale. La presse toulonnaise du temps ne cesse de déplorer les excès de ces bandes rivales de gamins et d’adolescents, organisées dans le cadre de chaque quartier. Et, depuis, les « railles » toulonnaises ont fourni matière à quantité de récits biographiques, de romans, et même d’un film.
Certes, le phénomène de la bande de jeunes n’a rien de spécifique à Toulon, il est partout inhérent à cette couche d’âge, et il perdure à l’évidence dans les banlieues de nos grandes villes.
L.R., d’autant qu’il est enfant unique, élevé seul par une vieille dame seule, y trouve à l’évidence le bonheur de ne pas être seul, de vivre pleinement avec ceux de son âge, d’être intégré à une structure égalitaire, sous l’autorité d’un chef que sa force, son courage, son autorité naturelle ont désigné.
Il y découvre la loi de l’affrontement : la « raille », par définition, défend son territoire et guerroie avec les « railles » des quartiers voisins, La Loubière et Siblas : batailles rangées à distance, lance-pierres et caillassages. Le combat rapproché des voyous de Besagne n’est pas de mise ici. Alors que la guerre, la vraie, est à peine évoquée (sinon dans le souvenir de l’énorme fête spontanée qui accompagne à Toulon la nouvelle de l’armistice), c’est à la guerre que jouent ces gamins, que l’école laïque, patriote voire nationaliste, a depuis sa création initiés aux « bataillons scolaires ».
Il y découvre aussi le plaisir de la transgression (qui n’est pas délinquance en ce qui concerne la « raille » de Lucien, mais qui peut l’être pour d’autres) : la « raille » « fait la maraude » dans les jardins clos de hauts murs, hérissés de tessons, et les solides bastides bourgeoises. Sans culpabilité le plaisir est moins de se gorger de fruits que de se servir chez autrui. Cette activité ludique nous apparaissait encore toute naturelle dans les premières colonies de vacances de l’immédiat après-guerre, au grand dam des paysans ardéchois ou hauts-alpins….
Avec la « raille », L.R y découvre enfin, et surtout, le goût de la dépense physique, jusqu’à l’excès. Ne parlons pas encore de sport, au sens moderne du terme. Ce que la société toulonnaise du temps propose aux enfants relève des jeux de force et d’adresse des fêtes locales, où la course pédestre prime. Briller dans ces jeux est une performance individuelle, pour laquelle l’entraînement collectif peut être une excellente préparation. (L’épisode de l’entraînement de la « raille » pour participer au tour pédestre de Toulon vaut son pesant de dopage, tout comme la préparation à la boxe contre des sacs de pommes de terre)…
Ce que la modernité sportive pouvait proposer à ces ados n’était pas vraiment à leur portée : engouement pour le sport hippique, avec la proximité de plusieurs hippodromes ; engouement pour le sport cycliste, avec la proximité de plusieurs vélodromes : c’est sur l’un d’eux que sera plus tard aménagé le stade de rugby. Mais si la course cycliste existe déjà, et depuis longtemps, ces jeunes ne possèdent pas de vélos.
Quant aux jeux collectifs, il est remarquable que L.R ne parle pas encore du football, « le ballon » comme on disait alors, les patronages laïques et surtout religieux avaient grandement répandu. Mais la « raille » de Saint-Jean du Var ne fréquente pas les patronages !
Le Rugby Club Toulonnais naît en tant que club en 1908. De ce rugby, encore confidentiel, mais déjà prestigieux, les gamins de la « raille » ne connaissent que le nom, mais ils le pratiquent entre eux à leur façon, (le combat), dans les prés qui bordent la rivière.
Si sociologiquement le quartier apparaît comme le lieu d’une cohérence populaire, (quartier de travailleurs manuels mêlés de quelques employés), linguistiquement, il apparaît comme le lieu d’un compromis provisoire. Le provençal n’en finit pas de mourir, alors que depuis longtemps, à travers l’administration, la presse, l’école obligatoire, le français avait gagné. Au point que l’on ne reconnaissait plus dans la dénomination officielle de « rivière des amoureux » l’antique dénomination de rivière « deis amouriés » (les mûriers). D’autant que les amoureux aimaient se cacher sur ses bords discrets… Le quartier est alors le lieu du mélange sans avenir des accents et des lexiques, celui d’un compromis provisoire entre le provençal agonisant, le français qui s’est imposé, et les différents parlers des immigrés, presque tous latins.
Mais, le phénomène est bien connu des sociolinguistes, à cette macédoine linguistique des adultes s’oppose la cohérence du parler de la jeune génération, soudée par la fréquentation de la même école et du même groupe convivial. Ce parler est clairement et entièrement français.
D’ailleurs c’est en français que chante la « raille » de Besagne, et que se surnomment les « railleux » de Saint-Jean du Var (« Belles Mirettes » et « Beau Réal » par exemple)….
Mais le français que parlent L.R et ses copains s’apparente à ce que les sociolinguistes appellent aujourd’hui un « francitan » (français imprégné d’occitan), plus au niveau de la prononciation qu’à celui du lexique.
Leur français se parle en effet avec cet accent que les jeunes cordes vocales ont hérité du provençal des anciens. L.R ne prendra vraiment conscience qu’après son départ de Toulon, puis de sa Khâgne de Marseille, lors de son entrée à l’E.N.S, du fait qu’il a un accent, et que cet accent est péjoré. Il s’en débarrassera sans état d’âme apparent…
Cet accent est victime de la même péjoration qui fut jadis celle du provençal par rapport au français. S’il a longtemps perduré à Toulon, il a disparu aujourd’hui dans la jeunesse, pour des raisons d’imprégnation de la norme télévisuelle et de la prégnance des codes de prononciation apportés par les récentes vagues d’immigration (la double immigration venue d’Afrique du Nord, la vague héliotrope d’Outre-Loire). 
Quant au lexique de la « raille », il est facile d’y repérer les mots hérités du provençal, mais gauchis, autrement utilisés que dans les dictionnaires provençaux, où d’ailleurs certains sont absents. Ainsi de la « raille », qui vient sans doute du provençal « raiar », « couler », et qui évoque bien la bande qui passe à toute vitesse… Ainsi de ce « cambaler » dont L.R évoque la pratique sur les tramways, etc, et que l’on cherchera en vain chez Mistral.
Habitant de Saint-Jean du Var, mais aussi élève du Lycée, L.R est à la fois en dedans et en dehors, linguistiquement et culturellement. Il n’est pas « entre deux », il possède deux codes, ce qui est tout à fait différent. À la différence de ses copains chez lesquels il n’y a pas de livres, et qui ne lisent pas, L.R a la chance d’aimer lire, et d’avoir hérité chez sa grand-mère de la bibliothèque de ses parents, et plus tard chez son grand-père d’avoir accès à une remarquable source livresque.
Sans théoriser, l’adolescent sait que son oralité est celle de la « raille », mais qu’il s’en distingue par la maîtrise du français littéraire. Tout comme il réalise sans doute au lycée que l’oralité de la « raille » n’est pas tout à fait de mise avec celle de ses condisciples.
Dans le même temps, L.R accède avec son grand-père à une autre source linguistique, celle de l’oralité provençale du « vrai » terroir du Nord, bien au delà de la ville : La Valette déjà, où le grand-père a une vigne, et surtout les trois Solliès voisins (Solliès-Pont, Solliès-Ville, Solliès-Toucas), dont le grand-père est originaire… Le grand-père parle provençal à son petit-fils, et celui-ci, sans l’avoir jamais parlé auparavant, non seulement le comprend, mais le parle aussi. L’acquisition n’a rien de stupéfiant, car, au-delà de l’immense capacité d’apprentissage de Lucien, la musique du provençal vient naturellement à ses cordes vocales. Avec ce provençal, L.R. accède à une autre pureté : le grand-père a beau jeu de railler ce provençal imbibé de français qui se parle encore en ville. (Les sociolinguistes connaissent bien ce phénomène de francisation qui a pénétré la langue d’Oc tout au long du XIX° siècle). On dit « serruro » à Toulon, quand à Solliès on dit toujours, comme il convient, « sarraïo » (« sarralha » en graphie classique)…
Le jeune Lucien déteste ce Palamède de Forbin, seigneur des Solliès, qui par la ruse sacrifia en 1482 l’indépendance provençale à l’appétit du Roi de France. Qu’on ne voie pas là le réflexe nationaliste anti-français, que l’on pouvait rencontrer alors chez quelques félibres excités. C’est l’acte de trahison que l’enfant déteste. Paradoxe seulement pour qui aujourd’hui assimilerait un peu vite provençalité et conservatisme, c’est en fait par ce détour provençal que l’adolescent a son premier contact avec la politique et avec la république, dont il n’était nullement question au quartier. Tout au plus, alors que sa grand-mère, comme tant de femmes du peuple, en tenait pour ses prières, les jeunes de la « raille » participent de l’indifférence, voire de la raillerie masculine à l’égard de la religion. Ainsi des anguilles que l’on va pêcher à la rivière pour les glisser dans le bénitier de l’église…
Mais, avec le grand-père, L.R découvre le vieux républicanisme provençal, ancré dans le souvenir de l’arrière-grand-père qui au village avait su dire « Non » à Louis Napoléon et à son coup d’État. (Faut-il rappeler la puissance de l’insurrection républicaine varoise de Décembre 1851 ?). Ce Républicanisme perpétué, et clairement assumé par le grand-père, interrogera plus tard le petit-fils : comment ces partisans de la République libératrice peuvent-ils trouver tout naturel qu’elle aille conquérir d’autres terres, et asservir d’autres peuples…
Au bref épisode de la cohabitation avec le grand-père succède bientôt celui de l’accueil dans la famille du grand-oncle, qui cache soigneusement qu’un parent ait pu être élu conseiller municipal socialiste. (À la municipalité de droite, nationaliste et anti dreyfusarde, avait succédé au début du siècle une municipalité socialiste et radicale). Il n’est pas bon de se dire « rouge » dans ce milieu conservateur et bigot.
La fin de sa scolarité lycéenne marque la rupture avec Toulon.
L.R, qui fit sa vie ailleurs, a certes trouvé souvent l’occasion de repasser par Toulon. Il eut le plaisir d’y retrouver son vieux compagnon de lycée à Carcassonne, puis de camarade de Résistance en Languedoc, Jacques Pizard, désormais professeur à Toulon et conseiller général communiste… de Saint-Jean du Var.
Mais s’il n’envisagera pas de s’y installer à la retraite, ses premières pages suffisent à nous montrer combien l’épisode toulonnais initial a joué dans l’affirmation du caractère indépendant, résolu et combatif de celui qui allait devenir un vrai sportif, un vrai intellectuel, un grand résistant, et un grand militant".

Notes

[1Cf. : Roubaud.

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