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Préface à « Lettres de captivité »

vendredi 20 novembre 2020, par René Merle

Je continue avec cette préface de 2007 à compléter la rubrique Écriture personnelle : nouvelles, romans, poésies, préfaces... de ce site. J’avais écrit cette préface à la demande amicale de l’éditeur Bernard Giusti, et cette démarche m’a permis une heureuse rencontre avec Mme et Mr Ferrier, initiateurs de l’ouvrage en reconnaissance filiale.

Emma et Robert Gladin, Lettres de captivité, correspondance 1939-1945. Éditions de l’Ours Blanc [1], 2007. 


« Quelques kilomètres au Sud du pays qui fut minier de Decazeville-Aubin, sur la route de Villefranche-de-Rouergue, l’automobiliste qui remarquera, émergeant des structures de la toute nouvelle zone d’activités du Fargal, la haute tache de verdure de ce qui fut la ferme des Gladin, aurait sans doute quelque peine à imaginer ce qu’était, dans les années 1930, sur ce plateau de Montbazens alors voué l’élevage, l’environnement pleinement rural de cette ferme dont, à partir de l’été 1939, Emma Gladin, toute jeune maman, doit, comme tant de femmes en situation de guerre, assurer la gestion en l’absence de son mari mobilisé, puis prisonnier en Allemagne. Cette ferme et ce foyer vers lesquels iront sans relâche les pensées de l’absent, dépossédé.


Avec ces Lettres de captivité, second ouvrage de la collection « Documents », L’Ours Blanc a fait le choix délicat, mais combien passionnant, de proposer l’essentiel des lettres échangées, de 1939 à 1945, entre les deux époux, échange dont la remarquable introduction de Monette et Vincent Ferrier, fille et beau-fils des correspondants, nous restitue en lucide piété la dimension personnelle et collective. Échange au plus intime de deux jeunes mariés brutalement séparés, mais échange par définition violé dans le regard de la censure militaire, puis de la censure allemande (la Croix-Rouge assurant l’acheminement des lettres, jusqu’à la fin du conflit, en 1945), et donc échange qui s’interdit le plus vrai de l’effusion tout autant que les considérations sur l’actualité. Mais échange dont les époux eux-mêmes assumeront la perpétuation par la conservation des lettres, de la Lettre, pour l’enfant qui doit comprendre plus tard... 

L’Ours Blanc m’ayant fait l’honneur de me demander quelques lignes d’introduction historique, je renverrai d’abord à cette introduction, où le lecteur trouvera une mise en place, très explicite et éclairante, de l’horizon spatial, affectif et idéologique, des deux époux, horizon que les correspondants n’ont évidemment aucun besoin de décrire, tant il est pour eux connu. 
Je dirai ensuite avec quelle prudence et avec quel respect je me permets d’aborder cette rencontre avec deux personnes que je n’ai jamais vues, que je ne verrai jamais. Il n’est pas question de ramener l’irréductibilité de deux vies, dans leur complexité affective exacerbée et rongée par l’absence, à la posture du Représentant : le Prisonnier, la Fermière, et de ne voir que l’Histoire dans ce murmure à deux voix, qui ne sait pas, d’année en année, quelle sera sa fin... 
Le lecteur ne trouvera donc dans les lignes qui suivent que quelques données susceptibles de l’aider dans sa lecture. 
En 1939, au moment où commence cette correspondance, nous sommes ici aux limites de deux mondes. Le plateau de Montbazens est aux portes du bassin minier et métallurgique de Decazeville, Aubin, Viviez, Cransac, où les idées de gauche et d’extrême gauche se sont implantées à travers des luttes ouvrières au retentissement national, depuis les tragédies de la meurtrière fusillade de 1869 à Aubin (qui inspirera le Germinal de Zola), et de la longue grève de Decazeville, en 1886, où fut défénestré l’ingénieur et sous-directeur haï Watrin. Le socialiste Paul Ramadier, maire de Decazeville depuis 1939, est ici élu député du Front Populaire en 1936. 
Au Sud du plateau, c’est une gauche républicaine plus modérée qui domine à Villefranche-de-Rouergue. 
Mais, (même si Montbazens est le berceau de la grande famille républicaine des Cavaignac), le monde rural du plateau est au contraire parfaitement représentant d’un Aveyron traditionnel, qui donne massivement ses voix au puissant parti de la droite catholique, conservatrice, violemment anticommuniste, la Fédération républicaine (trois députés sur quatre en 1936), qui n’accueillera pas avec enthousiasme, en 1937, le plus jeune préfet de France envoyé par le gouvernement du Front Populaire, Jean Moulin. Le jeune couple Gladin participe très clairement dans cette idéologie conservatrice, soutenue par une foi qui n’a rien d’artificiel ou de convenu, et qui sera pour eux, dans l’épreuve prolongée, d’un vrai secours. 
On comprend mieux, dans cette dialectique, les allusions au contentieux idéologique avec la cousine de Villefranche, porteuse d’une autre vision du monde et de la politique que celle dominante dans ce monde rural. 
Mais comment évoquer ce monde rural de l’Ouest Aveyron sans évoquer le film qui en porta la révélation à la France à peine libérée. Goutrens est tout proche, quelques kilomètres plus à l’Est, Goutrens où en 1946 Georges Rouquier tourna Farrebique, superbe chronique de la vie quotidienne, rythmée en quatre saisons, dans une vraie ferme du Rouergue à la charnière de l’archaïsme et de la modernité, dans la dialectique de l’amour, porteur de vie, et de la mort inéluctable. 
Ce qui se joue à la ferme du Fargal entre 1939 et 1945 pourrait y ressembler. Sauf que Emma y est seule, malgré l’aide occasionnelle de ses frères et de voisins, à mener cette petite exploitation d’élevage. Emma qui s’exténue à pomper l’eau du puits, dans un habitat sans eau courante, Emma qui doit gérer une stratégie de survie modifiée par la guerre, sous l’œil parfois désapprobateur du vieux beau-père, Emma qui doit assumer une cohabitation parfois difficile et de rudes antagonismes familiaux, tout en éveillant à la vie sa petite Monette. Oui vraiment, la symphonie pastorale de Farrebique est ici traversée de rudes orages. 
On n’imaginera donc pas l’Arcadie. Et encore moins je ne sais quelle « authenticité » rouergate, figée dans l’archaïsme. Ces agriculteurs sont au fait de la modernité, même si la dureté des temps leur en refuse le plein usage. Et l’on ne s’en étonnera pas si, bientôt, dans ce monde aveyronnais de familles nucléaires et d’individualisme, la Jeunesse Agricole Catholique, née en 1929, amènera tant de paysans à un syndicalisme de progrès. 
Et, pour s’en tenir au vécu de nos correspondants, comment ne pas signaler cet amour du « ballon » qui poussera Robert Gladin à créer la première structure footballistique du plateau ? 
Cette correspondance décevra sans doute quelques urbains fascinés par la supposée « réserve » dialectale du Rouergue. Emma et Robert Gladin, occitanophones naturels, n’imagineraient pas que leur « patois » puisse s’écrire. Leur maîtrise du français est totale, un français qui n’a rien de guindé ni de négligé. Et la langue d’Oc ne pointe, en une unique occasion, que là où, comme disait Montaigne, le français ne saurait aller. On mesurera donc tout le rôle de l’école, cette école dont Emma Gladin aurait tant souhaité devenir une institutrice, avant que de précoces responsabilités familiales ne l’en empêchent, cette école dont son futur mari suivra le cursus secondaire. 
Tel est le monde que la guerre va bouleverser, en envoyant au front tous les hommes jeunes. À leur grande surprise, alors que le souvenir de la grande tuerie de 1914-18 est encore frais, ce sont des mois d’une « drôle de guerre » qu’ils vont vivre d’abord, jusqu’au printemps 1940, sans combats. À cet égard, les lettres de Robert Gladin apportent un témoignage très éclairant sur cette vie militaire masculine dans une Lorraine désertée par ses habitants. Le bouleversement brutal du printemps 1940, la défaite et la capture, rompent un temps une correspondance qui ne sera reprise que dans le prosaïsme des lettres de captivité, si fortement marquées par ce contact direct avec la population allemande, où le captif peut à l’occasion retrouver ses marques de ruralité et de conservatisme. 
En juillet 1940, Paul Ramadier a été bien seul des députés aveyronnais à avoir dit non aux pleins pouvoirs accordés au Maréchal Pétain. L’Aveyron conservateur se reconnaît dans l’avènement du Maréchal. Aussi, sur l’autre versant de la correspondance, passe naturellement en filigrane l’acceptation de la première période de la « Révolution nationale » de Vichy, d’autant plus acceptée qu’elle semble pouvoir permettre le retour des prisonniers. 
L’occupation allemande, à partir de la fin 1942, et l’instauration du S.T.O, changent la donne. Sabotages dans le bassin minier, où se distinguent les Espagnols républicains, création de nombreux maquis de diverses obédiences (le futur président Vincent Auriol y passera), l’Aveyron devient une terre de résistance. Résistance qui touche même l’armée allemande, avec à Villefranche-de-Rouergue, le 17 septembre 1943, cette révolte des Croates et Bosniaques incorporés de force, impitoyablement réprimée. Le 14 juillet 1944, les FTP défilent dans le bassin minier provisoirement libéré. Mais la réaction allemande est terrible. Et l’attaque d’un convoi par un groupe A.S à l’entrée de Montbazens, le 21 juillet 1944, entraîne le saccage de la ferme du Fargal par les soldats allemands. 
Il va de soi que Emma ne pouvait évoquer ce climat dans sa correspondance, sinon par allusions : ainsi à propos de la chute de Mussolini ou du premier débarquement. Mais dans le paroxysme des dernières semaines avant la libération percent les mots de « sabotages », « bombardements », et cette incidente douloureuse sur la petite que l’on n’ose plus envoyer à l’école, parce que la route n’est plus sûre... 
Montbazens libéré, il faudra attendre encore neuf mois pour que revienne le prisonnier, neuf mois de correspondance raréfiée, et encore plus prudente... L’introduction de Monette et Vincent Ferrier vous dira alors ce que sera ce retour, et quelles en seront les suites. Je leur laisse la parole...
René Merle »

Notes

[1L’Ours Blanc, 28, rue du Moulin de la Pointe, 75013 Paris - France

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