La Seyne sur Mer

Accueil > φιλοσοφία > Stephen Greenblatt, "Quattrocento"

Stephen Greenblatt, "Quattrocento"

mercredi 11 novembre 2020, par René Merle

J’ai la fâcheuse habitude de me détourner immédiatement de ce qui est amplement médiatisé, et d’ignorer les sirènes de la mode. Ainsi, en matière de lecture, j’ai toujours considéré comme assez ridicule le prix décerné annuellement par le magazine Lire au « meilleur livre d’histoire de l’année », comme si la publication romanesque et historique devait s’évaluer en terme de compétition sportive ou de concours de Miss Univers.
Bref, quand Lire sacra en 2013 meilleur livre d’histoire de l’année le Quattrocento [1], (Flammarion, 2013) de Stephen Greenblatt [2], malgré mon fort tropisme italien, je l’ai ignoré, et j’ai eu bien tort.
Récemment, en lisant comme je le fais régulièrement le blog de Pierre Assante, je suis tombé sur un extrait de l’œuvre qui m’a passionné. Je me suis donc donné quelques gifles de pénitence et j’ai aussitôt commandé l’ouvrage à mon libraire préféré [3]. Et je ne l’ai pas regretté.
Je ne peux que vous conseiller d’en faire autant.
Voici ce qu’en dit la présentation de l’éditeur :
« Et si la Renaissance était née d’un livre ? Un livre perdu, connu par fragments, copié par quelques moines et retrouvé par un humaniste fou de manuscrits anciens ? L’idée, audacieuse, vertigineuse, ouvre les portes de l’histoire de Poggio Bracciolini, dit le Pogge, qui découvrit dans un monastère allemand une copie du De rerum natura de Lucrèce.
C’était à l’aube du XVe siècle. Le Pogge n’était pas seulement un bibliophile passionné et un copiste hors pair.
Il aimait les arts et avait écrit des facéties grivoises. Il aimait les femmes et était père de dix-neuf enfants. Il n’aimait pas l’Eglise, mais était secrétaire d’un pape diaboliquement intelligent et corrompu. Sa découverte allait précipiter les temps modernes et influencer des esprits aussi puissants que Botticelli, Montaigne ou Machiavel. »
Et la remarquable traductrice Claude Arnaud ajoute « Fin connaisseur de la Renaissance, Greenblatt est un conteur d’exception : tout le savoir tourne au roman et l’érudition au plaisir »

Le titre américain, The Swerve [4] , dit mieux que le titre français « l’écart, l’embardée » par rapport à l’idéologie dominante que fut la redécouverte de la philosophie d’Épicure, grâce aux magnifiques vers latins d’un Lucrèce oublié depuis des siècles.
Et le sous-titre précise : « How the World Became Modern »
Oui, le monde allait devenir moderne avec la lente diffusion de cette vision matérialiste du monde, un monde où les dieux, qui ne l’ont pas créé, n’ont pas à intervenir, un monde sans anthropomorphisme téléologique, sans causes divines et finales, un monde dont l’immanence nie toute transcendance et dans lequel la bonne voie est la recherche du bonheur du corps et de l’âme unis et tous deux mortels, bref un bonheur en rupture avec en rupture totale avec la mortification chrétienne et la crainte de ce qui adviendra après la mort.
J’y reviendrai sans doute, tant par rapport à Lucrèce que par rapport à Épicure. Je dirai simplement aujourd’hui qu’il ne faut pas passer à côté de ce livre magnifique qui se lit comme un roman. Que l’on n’imagine pas une longue dissertation philosophique et historique didactique : la quête du Pogge nous fait vivre une multitude de personnages, connus ou inconnus, nous fait voyager dans la réalité charnelle et idéologique de l’Europe du temps, tout en nous confrontant aux déchéances et aux convulsions de l‘empire romain finissant.
Passionnant !

Notes

[1Quattrocento (1400), désignation italienne de ce qui est pour nous le XVe siècle

[2Stephen Greenblatt, né en 1943, est un universitaire, romancier et critique littéraire étatsunien, théoricien de l’Histoire et spécialiste de Shakespeare

[3Librairie Le Carré des Mots 30 rue Henri Seillon à Toulon (derrière la Mairie) - 04 94 41 46 16 – Pendant le confinement la vente continue en livraisons. : lecarredesmots@orange.fr

[4L’ouvrage a obtenu le prestigieux prix Pulitzer de l’essai en 2012

2 Messages

Répondre à cet article

| Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | SPIP