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Cuatro estaciones en la Habana, Netflix

mardi 17 novembre 2020, par René Merle

En me promenant parmi les annonces de Netflix, j’ai été attiré, - tropisme pour la langue espagnole, et intérêt pour Cuba -, par le titre d’une série : Cuatro estaciones en la Habana. J’ai été encore plus séduit quand j’ai vu que les quatre épisodes étaient inspirés par quatre romans de Leonardo Padura, et que Padura en était co-scénariste.
Le journaliste et romancier Leonardo Padura, on le sait ou on ne le sait pas, connaît un vrai succès de lectorat dans le monde « hors Cuba » [1], alors qu’à Cuba, où il est viscéralement enraciné et où il tient à demeurer, son regard désabusé et critique sur le régime n’a pas vraiment contribué à une reconnaissance par un pouvoir qui, cependant, ne l’empêche ni d’écrire ni de publier [2].
J’aime ses romans dits policiers, qui, comme chez ses grands contemporains (le Barcelonais Montalban, le Sicilien Camilleri par exemple) sont en fait de vrais romans noirs, où l’intrigue policière est en définitive prétexte à une radiographie mélancolique, mais gorgée de vie, d’humour discret et de sensibilité, des êtres et des lieux d’une société.
J’ai donc évidemment regardée la série, et je ne regrette absolument pas d’en avoir suivi les quatre épisodes, excellemment mis en scène, filmés, et interprétés.
Une réserve cependant.
Il est souvent difficile, on le sait, de passer de l’alchimie d’une fiction romanesque au prosaïsme d’une fiction télévisuelle. Tant d’excellents auteurs en ont fait la mauvaise expérience ! Alors, quid en l’occurrence de Padura ? Je ne vais pas me lancer ici dans l’analyse de son abondante et séduisante production romanesque, et je me limite au traitement par Netflix de ces quatre romans écrits dans les années 1990.
Un bon roman doit nous plonger dans la vie intérieure des personnages, dans le flux de leurs pensées, dans la dynamique du surgissement des émotions et du souvenir, comme il doit nous faire vivre les couleurs, les odeurs, l’atmosphère, la pulsation de la vie dans le lieu de l’écriture.
Avec le passage à l’image, l’imaginaire de Padura romans subit la redoutable épreuve de la mise en images, qui est souvent une mise à plat.
Mise à plat du décor déjà. Le personnage principal, l’inspecteur Mario Conde, habite (comme Padura) un quartier bien représentatif de la ville, et même si le film nous amène aussi dans les tristes immeubles péri urbains de la nouvelle Havane, ou vers les belles maisons littorales des nantis d’antan, aujourd’hui récupérées par la nomenklatura, pour l’essentiel le décor utilise le délabrement de cette ville magnifique, usée par le temps et la résignation, ses voitures d’un autre âge et ses façades aux couleurs d’un autre temps.
Et ce au risque souvent de la mise en exotisme facile, tentation que l’on peut retrouver dans bien des fictions « noires » contemporaines.
J’ai souvent par exemple ressenti une certaine irritation (c’est un euphémisme) dans la mise en images de Marseille par une foultitude de séries et de films, Marseille réduite à un décor en exotisme intérieur. Il est vrai qu’un certain polar dit marseillais des années 1990, paix à son âme, avait à ce propos donné le bâton pour se faire battre.
Mais plus que le traitement du décor, qui ma foi n’est pas sans charmes – ah, la beauté du panorama diurne ou nocturne de la ville -, c’est la mise à plat des personnages qui peut me laisser sur ma faim par rapport à la lecture.
Certes, en choisissant pour héros principal l’inspecteur Mario Conde, Padura, comme tant d’auteurs actuels, bons ou moins bons, s’inscrit dans la filiation du vieux roman noir étatsunien : l’enquêteur solitaire et désenchanté dans un monde sans perspectives.
Avec le passage à l’image s’efface quelque peu la complexité du personnage de Conde : sa solitude, son scepticisme mélancolique, son désarroi souvent, mais aussi sa force et son plaisir de vivre, malgré tout. Comme dans les romans, l’inspecteur Conde tient par l’alcool, le jazz, et le désir inabouti d’écriture, mais le recours à des signifiants visuels convenus (les pas hésitants d’après boire, le mauvais réveil, les doigts qui tapent sur la vieille machine) tirent la vérité de Conde vers le stéréotype. Et les amours, les souvenirs amoureux et les fantasmes de Conte, « macho-marxiste », se réduisent à des galipettes prolongées qui nous mettent plutôt en situation de voyeurisme.

Padura est né à la Havane en 1955, quatre ans avant la victoire castriste. C’est dire qu’il a grandi dans le régime. Son flic désabusé, quelque peu alter ego, retrouve presque quotidiennement pour un verre, pour un repas ou pour un retour nostalgique à la musique américaine de leur jeunesse, quatre compagnons de lycée - le petit débrouillard aux limites de la légalité, l’ancien combattant mutilé par la guerre en Angola [3], l’historien sans perspectives, le médecin tenté par Miami… Une amitié qui aide à supporter le malaise ambiant d’une société enkystée : la dénonciation du régime n’est pas celle d’un régime de terreur, mais celle d’un régime de la survie, où la servilité, l’opportunisme et la débrouillardise sont la loi.
Le contexte est celui de l’après 1989, années terribles où a disparu l’aide soviétique, et où les Etats-Unis resserrent l’étau de leur embargo mortifère. Mais le téléspectateur, s’il n’a pas de culture politique sérieuse, ne connaîtra pas les raisons de ce délabrement, et il s’en tiendra au constat d’une société en panne, comme cette vieille voiture dont on voit continuellement le capot levé pour un bricolage de survie.

Quoi qu’il en soit, que vous ayez lu ou pas encore les romans de Padura, je ne peux que vous inviter à regarder la série.
Et, si vous voulez en savoir plus sur Padura, ses romans, et sur cette série Netflix, je vous renvoie, entre autres, à trois excellentes présentations :.

https://www.leventsombre.org/films/télévision/viscarret-félix/cuatro-estaciones-en-la-habana

http://www.maremurex.net/padura.html

https://journals.openedition.org/etudesromanes/1406

Notes

[1Il a obtenu en 2015 le prestigieux prix Princesse des Asturies

[2J’avais salué dans un blog précédent un ouvrage sien dont on ne sort pas indemne, L’homme qui aimait les chiens, Métailié, 2011, à propos de l’assassinat de Trotsky

[3Padura fut pendant deux ans correspondant de guerre auprès des troupes cubaines engagées victorieusement en Angola contre l’intervention sud-africaine

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