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Duplicité historique du PS ? Possibilité d’un réel changement à gauche ? – I

jeudi 19 novembre 2020, par René Merle

Je reviens sur le commentaire apporté par Daniel Besse à un article récent [1], à partir de deux axes de réflexion noués dans un même contexte :
Peut-on parler de la duplicité historique du PS ?
Peut-on envisager aujourd’hui la possibilité d’un réel changement à gauche ?
Je traiterai aujourd’hui du premier point et je reviendrai avec un article ultérieur sur le second.

Peut-on donc parler de la « duplicité historique » du PS ?
Encore une fois, je le répète, cet article pas plus que ses précédents n’apprendra rien aux historiens. Il est essentiellement destiné aux plus jeunes des lecteurs de ce site.
Le rétroviseur de la jeunesse est plutôt le reflet du passé immédiat. La mise en perspective historique est pourtant indispensable si l’on veut essayer de répondre à la question, réponse à laquelle de nombreux articles de ce site apportent une abondante documentation. (Vous pouvez accéder facilement à tous les épisodes et personnages cités dans cet article en utilisant les mots-clés).

Le parti socialiste SFIO est né en 1905 de la fusion des différentes formations socialistes qui, après l’écrasement de la Commune, s’étaient lentement constituées à partir de la fin des années 1870.
La fragile unité de 1905 suturait la vive opposition de deux courants nés dans les années de maturation, courants incarnés in fine par Guesde et par Jaurès.
Les Guesdistes voulaient un parti révolutionnaire, parti de classe (classe ouvrière, petite paysannerie laborieuse) refusant les compromissions avec les formation de gauche considérées comme bourgeoises, - la nébuleuse radicale -, qui ne se préoccupaient que de la République démocratique, alors que les socialistes voulaient la République démocratique et sociale.
Les Jauressiens se regroupaient dans une formation socialiste de progrès démocratique et social, qui se voulait largement ouverte. Partisans de nécessaires compromis, ils étaient convaincu de la possibilité d’une alliance avec les radicaux au premier chef, pour faire aboutir des réformes avancées. S’il n’était pas question de participer à un gouvernement radical, il n’était pas non plus question de « Grand soir » révolutionnaire. Ce jauressisme s’inscrivait pleinement dans une double logique. Logique politique : les socialistes sont l’aiguillon nécessaire pour pousser plus à gauche les radicaux. Logique électorale : au premier tour on se compte, au second tour on se rassemble à gauche.
La guerre de 1914-1918 brouilla définitivement les cartes : reniant par « réalisme » et par patriotisme (nationalisme ?) leurs positions internationalistes et pacifistes d’avant 1914 [2], les deux courants socialistes participèrent au gouvernement d’union nationale et œuvrèrent à sa mise en place d’une économie de guerre.
Le recul devant l’obstacle, matrice de bien d’autres reculs à venir, signait ainsi de façon indélébile l’incapacité du Parti socialiste à mettre ses actes en conformité avec ses paroles.
Et s’ils saluèrent la révolution soviétique « démocratique » russe de février 1917, les dirigeants des deux courants socialistes demeurèrent circonspects, puis hostiles, devant la révolution soviétique bolchevik de novembre. Ce qui troubla nombre de militants.
Le schisme du Parti socialiste SFIO, fin 1920, en est la conséquence.
La majorité acquise à la participation à l’Internationale communiste née de la révolution soviétique, prit le nom de Parti communiste.
Mais la minorité, héritière de l’appellation Parti socialiste SFIO, domina vite électoralement le jeune parti communiste, totalement isolé sur la scène politique française.
Bien que, peu avant sa mort, Guesde les ait condamnés, les communistes se considéraient d’une certaine façon comme héritiers de Guesde, de son parti révolutionnaire, de son refus de toute alliance d’état-major avec les partis de gauche « bourgeois » ennemis de la classe ouvrière. Et dorénavant ils classaient parmi ces ennemis les socialistes SFIO, baptisés dédaigneusement « réformistes », ou plus cruellement « sociaux traitres ».
Pendant ce temps, le Parti socialiste SFIO s’affirmait clairement partisan de compromis permettant des réformes positives. En 1924, il participa avec les radicaux, (alors premier parti à gauche, et de loin), au Cartel des Gauches, mais maintint le refus d’une participation à son gouvernement. On demeurait dans la filiation jauressienne : tout en affirmant sa volonté d’aboutir au socialisme par des voies pacifiques, le Parti socialiste réformiste voulait pousser le plus possible vers la gauche les modérés radicaux, bien implantés dans les couches moyennes et la paysannerie.
À partir de 1933, la montée du fascisme, la menace des ligues factieuses, l’accession de Hitler au pouvoir, rapprochèrent les frères ennemis socialistes et communistes, bientôt unis dans un Front populaire antifasciste et de progrès social, que rejoignirent sans enthousiasme les radicaux.
Après la victoire électorale du Front populaire, en 1936, la donne changea radicalement, si j’ose dire, dans un jeu inattendu de chaises musicales. Les socialistes acceptèrent non seulement de former le gouvernement avec les radicaux, mais ils en revendiquèrent la direction. Cependant que les communistes se retrouvaient désormais dans une situation jauressienne : on soutient le gouvernement sans y participer, et on essaie de le pousser plus encore vers la gauche.
L’échec rapide du Front populaire est-il dû à une duplicité socialiste ? Là encore, comme en 1914, c’est au nom du réalisme et de la prudence, (prudence à laquelle incitaient plus que vivement les radicaux), que les socialistes renoncèrent à poursuivre les réformes sociales que l’immense grève du lendemain électoral de 1936 avait imposées.
Qui plus est, dans un contexte international très inquiétant (réarmement allemand, expansionnisme mussolinien, soulèvement franquiste anti républicain en Espagne), socialistes et radicaux d’un côté, communistes de l’autre, prirent des positions bien différentes. Les accords de Munich avec l’Allemagne nazie approuvés par les premiers, condamnés par les seconds, entrainèrent une rupture définitive qui se solda en 1939, avec le pacte germano-soviétique conséquence logique du lâchage de Munich, par la mise hors la loi du Parti communiste.

Comment les socialistes de 1939, qui approuvaient l’arrestation des militants communistes, le jugement de leurs dirigeants et l’interdiction de leur presse, pouvaient-ils imaginer que les plus lucides d’entre eux allaient se retrouver aux côtés des communistes dans la résistance au pétainisme et au nazisme ?

Après la Libération de 1944-1945, le Parti communiste, auréolé par son rôle dans la Résistance, faisait électoralement jeu égal avec le Parti socialiste, alors que le radicalisme était réduit à la portion congrue. Ils auraient à eux deux pu former une majorité de gauche. Mais sous la houlette du général de Gaulle, l’heure était à l’union nationale pour la reconstruction du pays. Unis aux socialistes, les communistes firent avancer la mise en place de réformes fondamentales dont nous bénéficions encore aujourd’hui, malgré les rudes coups qui leur sont portées.
Cette très brève phase unitaire se termina brutalement en 1947, avec les prises de position inconciliables des deux partis en matière de politique étrangère et de politique coloniale.
Les socialistes dénonçaient l’inféodation des communistes à l’URSS, les communistes dénonçaient l’inféodation des socialistes à l’atlantisme à la sauce US. Les socialistes soutenaient l’intervention militaire française en Indochine et la violente répression de l’insurrection malgache, et les communistes en tenaient pour une politique de respect du droit des peuples à disposer d’eux mêmes dans une Union française à bâtir.
À cela s’ajouta la question sociale dans une France encore soumise aux restrictions et aux privations. Les socialistes brisèrent militairement les grandes grèves de 1947-1948, ce qui créa un fossé de haine et de sang dans la classe ouvrière.
Une fois les ministres communistes chassés du gouvernement, en 1947, le parti socialiste, ancré définitivement comme parti de gouvernement, se retrouvait aux prises avec une force communiste conséquente sur sa gauche (20 à 25 % des suffrages) et une force gaulliste conquérante sur sa droite, avec le RPF du Général.
Duplicité ou réalisme ? Le choix fut celui de la politique dite de « Troisième force » : les socialistes gouvernèrent avec les centristes droitiers démocrates chrétiens MRP, avec les radicaux, avec une partie de la vieille droite, en tenant à distance par un mode électoral injuste (« apparentements ») ses adversaires communistes et gaullistes.
Ce fut l’époque du « splendide isolement » communiste avec un socle électoral maintenu, tant dans la classe ouvrière que dans la petite paysannerie de certaines régions, et un important ralliement d’enseignants. Dures années de luttes pour la défense des salariés, en liaison avec une CGT clairement tenue par des communistes, protestation contre les guerres coloniales, actions contre le réarmement atomique et pour la paix…
Après diverses expériences de gouvernements dirigés par la droite, le retour aux affaires des socialistes (Guy Mollet) et des radicaux (Mendes France), qui promettaient progrès social et négociations en Algérie, fut soutenu par les communistes, qui allèrent même jusqu’à voter les pleins pouvoirs à Guy Mollet aux débuts de la tragédie algérienne.
Ce début de réconciliation se fracassa sur le retournement de Guy Mollet après « la journée des tomates » d’Alger et l’enfoncement dans la guerre.
Voici ce que j’écrivais à ce propos dans un article déjà ancien :
« Après la fin de la tragédie algérienne, l’enterrement de la SFIO et la naissance d’un nouveau parti socialiste (1971), il fut de bon ton chez les nouveaux dirigeants socialistes de prendre toutes leurs distances avec Guy Mollet « le mal aimé ». Enfoncer Guy Mollet était un moyen facile de dédouaner la social-démocratie française de ses tragiques responsabilités antérieures : elles n’auraient pas été le résultat inévitable d’une faille constitutive de la social-démocratie française, mais ne relevaient que des errements d’un seul homme, trop longtemps secrétaire général de son parti…
Une saine lecture, celle de l’ouvrage incontournable de François Lafon [3], met au contraire en évidence que Guy Mollet, loin d’être considéré comme un tenant de l’aile droite de la social-démocratie, était l’héritier de l’aile gauche guesdiste révolutionnaire, qui défendit constamment l’évidence de la lutte des classes contre le « confusionnisme » des modérés du Parti, Blum au premier chef.
C’est dire que les « errements » algériens de Guy Mollet, loin de s’expliquer par la panique d’un homme mis brutalement devant des responsabilités historiques, relèvent de la nature même de la social-démocratie française, y compris dans ce qu’elle a de plus « avancé ». »
Le retour au pouvoir de De Gaulle en 1958 fut la conséquence directe de ces errements.
Initialement, les socialistes non seulement soutinrent de Gaulle, mais participèrent à son gouvernement, avant de prendre leurs distances. Mais c’est l’aventurier politique Mitterrand, dirigeant d’une plus que modeste formation politique vaguement classée à gauche, et ancien ministre des gouvernements socialistes, qui porta en 1964 la condamnation la plus éclatante du pouvoir gaulliste avec son ouvrage Le Coup d’État permanent.
Ce qui lui permit en 1965, première élection présidentielle au suffrage universel, d’être le candidat unique de la gauche, y compris d’un Parti communiste qui allait payer cher par la suite sa confiance mal placée.
On peut effectivement et très clairement parler à partir de ce moment de duplicité socialiste, ou plutôt duplicité mitterrandienne puisque Mitterrand réussit à profiter de l’agonie du Parti socialiste de l’après 1968 pour prendre la tête en 1971 d’un Parti socialiste renaissant de ses cendres.
J’ai souvent cité cette déclaration au Congrès fondateur d’Épinay, en 1971 :
" Réforme ou révolution ? J’ai envie de dire - qu’on ne m’accuse pas de démagogie, ce serait facile dans ce congrès - oui, révolution. Et je voudrais tout de suite préciser, parce que je ne veux pas mentir à ma pensée profonde, que pour moi, sans jouer sur les mots, la lutte de chaque jour pour la réforme catégorique des structures peut être de nature révolutionnaire. 
Mais ce que je viens de dire pourrait être un alibi si je n’ajoutais pas une deuxième phrase : violente ou pacifique, la révolution c’est d’abord une rupture. Celui qui n’accepte pas la rupture - la méthode, cela passe ensuite -, celui qui ne consent pas à la rupture avec l’ordre établi, politique, cela va de soi, c’est secondaire..., avec la société capitaliste, celui-là, je le dis, il ne peut pas être adhérent du Parti socialiste."
On peut rester stupéfait quand on connaît la suite.
J’en traiterai dans le billet qui suivra, consacré à la possibilité d’une vraie alternative à gauche.

Notes

[1Cf. : [Du racisme anti arabe à l’islamophobie - I : « Il est bon de rappeler que F. Mitterrand a signé le Programme commun pour prendre 2 à 3 millions de voix au PCF et ne pas l’appliquer . Et en 1982 il joue la carte du FN en écrivant a Antenne 2 pour que le père Le Pen passe sur la chaine . « On a intérêt a ce que le FN soit fort , ca rend la droite inéligible . C’est une chance historique pour le PS » a dit Pierre Bérégovoy . C’était tactique a dit Roland Dumas. Depuis la droite, le PS avec la complicité des médias utilisent l’extrême droite pour assurer leur élection ou réélection. Jusqu’a la catastrophe. »
].

[3François Lafon, Guy Mollet, Paris, Fayard, 2006.

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