La Seyne sur Mer

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Nouvelle... anonyme

mardi 24 novembre 2020, par René Merle

Je continue à compléter mes archives d’écriture personnelle[Écriture personnelle : nouvelles, romans, poésies, préfaces...]avec ma participation (anonyme !) à l’originale publication Lettres anonymes, Colophon, Grignan, 1998.

« Bureau des Affaires Anonymes - Classé sous le n° A10 - reçu le 3 juillet 1998 - pp.30-31
Cher Monsieur,
Je n’ai pas aimé que vous veniez vous installer dans la commune. Mais j’ai fait avec. Après tout des gens qui rachètent des vieilles maisons, on commence à être habitué. Et que beaucoup de ces gens-là n’aient pas un vrai nom français, on est habitués aussi, malheureusement. Je me demande pourquoi d’ailleurs vous n’avez pas changé de nom, vous ou vos parents, après la guerre, comme tant d’autres. Au moins on ne vous reconnaîtrait pas au nom. Pour le reste laissez-moi rire. On vous reconnaît aussi sec : le plus con des miliciens ne vous aurait pas manqué.
Pour revenir aux vieilles maisons, vous savez, des gens qui rachètent les vieilles maisons, on en a eu plein plein, on a eu ceux qui élevaient les chèvres, et puis les RMIstes venus au soleil, sauf qu’ils se les caillent sérieusement l’hiver je vous prie de le croire, on a eu ceux qui se retapent la maison, en général dix ou vingt ans après ils attrapent mal au dos ou ils divorcent ou les deux, on a eu les sérieux qui balancent la piscine tout de suite. Etc.
Mais vous j’ai compris tout de suite que c’était spécial. Avec votre petit air de ne pas y toucher, poli avec tout le monde, et même l’apéro au café quand il faut à écouter les chasseurs de sangliers, et le loto de l’équipe de foot, et j’en passe côté populaire, mais aussi le bridge et le tennis avec le docteur, le parapente avec les fondus qui viennent de partout sous prétexte qu’on a de bonnes falaises et de bons courants. J’ai espéré un moment que vous vous planteriez quelque part sur un rocher comme le kiné qui reste sur sa petite chaise maintenant, bien tranquille. Mais non. Vous faites du cheval aussi, et de la moto, et je me demande quand vous avez le temps d’écrire vos livres que je n’ai jamais lus d’ailleurs.
Mais j’ai commencé vraiment à ne plus supporter quand j’ai tout compris pour vous et madame Mestre.
Au début je ne méfiais pas et je me disais ce type a une gueule de pédé, une dégaine de pédé, il reçoit des tordus qui ont l’air de pédés. Ce qui ne vous rendait pas sympathique, parce que des pédés ici on n’en a jamais eu. Mais je ne méfiais pas.
J’ai tout compris déjà du temps où vous n’aviez pas de portable, ni elle ni vous. La mode est venue après.
Parce qu’il suffisait que je téléphone chez vous quand son poste était occupé pour réaliser que votre téléphone aussi sonnait occupé. Et quand vous partiez, toutes vos manigances de partir à des heures différentes, etc etc. Mais vous savez que dans un village tout se voit, tout se sait. Jusqu’au jour où je vous suis tombé dessus en ville. C’était clair.
Ne craignez rien, je ne parlerai pas à son mari, parce que son mari est quelqu’un qui a fait beaucoup pour la commune, et qui fera encore beaucoup. Et si on a la chance d’avoir encore quelques emplois on peut dire que c’est grâce à lui. Je ne lui dirai rien parce qu’il serait capable de vous tuer. Vous, je veux dire tous les deux parce que vous vous je m’en féliciterai, mais vous deux, je n’ose y penser. Je ne veux pas qu’il touche à cette femme.
En attendant, sachez que je vous regarde tout le temps, que je vous écoute, vous savez qu’on vend d’excellents matériels pour ça aujourd’hui. Vous n’êtes jamais seul. Et bientôt vous ne supporterez même plus d’aller pisser dans votre jardin le soir, parce que vous vous direz : ce type est là qui me regarde.
Je vais vous dire, maintenant il vaudrait mieux que vous partiez du secteur. Parce que si je ne parlerai pas à son mari, je pourrai lui parler à elle, et je sais tout ce qu’il faut dire à une femme pour la dégoûter d’un homme.
Je ne signe pas mais c’est tout comme, et sachez que mon nom est français, au moins. »

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