La Seyne sur Mer

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René Merle - Papy Noël (nouvelle)

samedi 28 novembre 2020, par René Merle

Je continue à alimenter en archives ma rubrique Écriture personnelle : nouvelles, romans, poésies, préfaces...


Papy Noël - Nouvelle publiée dans la série des 10 contes de Noël 2004 du quotidien La Marseillaise

" Le papy sort son pilulier, il recompte ses pilules, il les avale, et puis il dit :
— Qu’est-ce qu’il a le petit, qu’il fait les brègues...
Le “petit” (1 m 80 pour ses quinze ans) se passe la main dans ce qui reste de cheveux après la coupe rasibus obligatoire, et se tire un peu la boucle d’oreille. Pas de réponse. D’ailleurs, est-ce qu’il sait même ce que ça veut dire, “faire les brègues”...
Pas de réponse des autres non plus. Tout le monde a plongé dans le hors d’œuvre... Oui, d’un coup tout le monde se tait, y compris le chien qui le regarde avec un air de deux airs, ce qui en chien peut signifier :
— Papy, réfléchis un peu avant de parler.
De toute façon, il ne va quand même pas se mettre à râler, le papy : encore heureux qu’à Noël, pour une fois, tout le monde soit là, ou presque. Il y a sa fille et son fils, et donc le beau-fils et la belle fille. Il y a aussi la petite-fille et le petit-fils (qui fait les brègues) : les enfants de sa fille. Tout le monde est là ou presque, puisque l’autre petit-fils (l’enfant de son fils) est aux Seychelles avec sa copine, et que sa sœur, l’infirmière, est de garde à la clinique.
Comme tout le monde se tait, on n’entend que les fourchettes sur les assiettes. Et puisqu’on est sur la terrasse, - il fait un ciel bleu incroyable pour ce Noël, trente-cinq au soleil, tout le monde en tee-shirt, c’est comme ça qu’on attrape la crève - on entend aussi, derrière la haie de cyprès taillés bas, la rumeur des autres repas du lotissement, et plus bas encore le ronron de l’autoroute, et tout au loin, mais là on n’entend pas, on voit la mer...
Sa fille ne dit rien. À sa moue, le papy comprend que sa remarque a dû l’énerver. Il a toujours du bonheur et de la peine à la regarder, tellement elle ressemble à sa mère. Sauf pour la couleur. Jamais sa mère ne se serait fait faire des reflets rouges. Mais sa mère n’était pas coiffeuse, comme sa fille. Et surtout sa mère plus là. Ce qui fauche tant de pauvre monde est venu la faucher, à l’improviste.
L’an dernier encore, c’est sa mère qui aurait fait le repas de Noël. Pas le Gros Souper, pas les treize desserts auxquels elle tenait tant. Depuis longtemps elle s’était résignée à ce que les enfants se défaussent de la veillée. Mais le repas du 25 à Midi, le grand classique. La fête de famille, quand même... À condition que les enfants ne soient pas partis à Praloup ou à Vars... De toute façon, ça devait commencer à les bassiner ces comparaisons, du style : “Et nous de notre temps, on n’avait qu’une orange”.
Mais cette année, on a du pot, la neige n’est pas encore arrivée.
Oui, sa fille ne dit rien, mais tout le monde se remet à parler, et la belle-fille en profite pour se pencher vers lui :
— Mais enfin, papy, vous devez comprendre... Ce survèt, et ces chaussures, c’est pas la bonne marque. Vous savez, les jeunes maintenant, ils se font moquer d’eux par les copains si c’est pas la bonne marque...
— Pas la bonne marque... Je t’en foutrais de la bonne marque... Un minot que j’ai mené jouer au ballon chaque semaine quand il était petit, pour qu’il apprenne... Pour une fois que j’achète un truc tout seul, ça m’apprendra...
On avait fait un sort au gigot et aux pommes de terres rissolées. Le rosé était très bon. Mais le “petit” et sa sœur avaient bu du coca, naturellement. Attention, du coca light avait dit la mère. La glace à peine liquidée, le minot était allé regarder un DVD dans sa chambre. La petite avait filé sur son scooter comme si la maison allait exploser. Et le papy qui se demandait s’il avait bien fait de participer, le mot est faible, à l’achat dudit scooter, à la fin de l’année scolaire. La frousse qu’il a chaque fois qu’il la voit mettre son casque.
Le chien l’avait regardé d’un air mélancolique, ce qui pouvait signifier :
— Mais enfin papy, tu en faisais bien du scooter quand tu étais jeune. Et alors voilà, la mode est revenue... Même pour les filles.
Les hommes discutaient. D’abord le fils et le beau-fils avaient parlé boulot. La plomberie et le fonctionnariat, pas évident. Conflit de cultures. Maintenant ils s’empaillaient sur le ballon. Et le papy n’avait plus envie de parler de ballon, il n’arrivait plus à se passionner pour des mercenaires.
Maintenant il va faire un tour dans le jardin, il regarde les arbres qu’il a aidés à planter et qu’il est le seul à savoir tailler.
— Et merde...
Il fait la bise à tout le monde. Sa fille s’inquiète :
— Tu pars bien vite... Tu es sûr que ça va ?
— Mais oui. Ti fagues pas de marrit sang. Ça va bien. Seulement il faut que je rentre...
— Que je rentre et que je sorte...
Il est passé chez lui se changer. Dans la cuisine, sur le coton de la coupelle, le blé avait encore poussé, dru, en signe de résurrection. Putain, c’était Noël. Il s’était mis à rire tout seul, quand les paroles de la chanson de son grand-père lui étaient revenues :
“Il est né le divin enfant, / Fant de petan qu’il a le cul sale”...
Et il avait éprouvé une grande tendresse. Et une grande tristesse aussi. 
 Mais ça veut dire quoi, de mettre un minot au monde... Un beau petit qui naît, qui ne sait rien, qui sourit à tout le monde, aux gentils comme aux salauds
Il avait repris la voiture, tourné un bon moment dans les rues vides avant de se décider. Et puis il avait pris la route de la mer. Pas celle de la plage où on devait se bousculer au soleil, sur la promenade : poussettes, vélos, rollers, en trottinette électrique même... Sans doute aussi quelques courageuses seins à l’air et jambes dans l’eau. Non, il avait pris la route qui se perd du côté des marais, pour finir en cul-de-sac sur les roseaux et les tamaris. Et juste avant, le parking de cette boîte... Avant, c’était une guinguette un peu bordel du temps des amerloks, à la Libération. Combien de fois, quand il était jeune, il était venu danser ici, en espérant que la soirée se terminerait par une étreinte dans les cannes. Ce qui arrivait parfois. Quant elle ne se terminait pas par une bagarre générale.
Mais maintenant c’est autre chose, qui faisait déborder le parking, des voitures qui descendent de tout le département. Les vieux beaux et les vieilles belles qui ne renoncent pas.
Les amateurs de la vraie danse, qui se fait à deux, et pas à se guingasser tout seul avec les autres...
À vrai dire, depuis son veuvage, ce n’était vraiment pas son truc. Malgré les copains qui voulaient l’entraîner :
— Pourquoi tu viens pas, mais fais gaffe à pas te faire coincer. Y en a des tas qui cherchent un bon remariage.
Et donc il était rentré. Pour inviter tout de suite une vieille belle en ensemble noir et rouge, à l’espagnole. Elle était rétive dans le mouvement :
— Il faut m’excuser. J’ai trop l’habitude de danser avec des femmes, c’est moi qui mène.
— Mais maintenant vous dansez avec un homme. Laissez-vous guider.
Il se disait : “J’ai fait ce que j’ai pu, pour les autres... Maintenant, je vais vers la fin, et pour le moment, la vie, pour moi, c’est ce paso”...
Il avait été le roi du paso. Enfin, c’est ce qu’il pensait.
Jusqu’à ce qu’elle s’effondre un peu.
— C’est quoi ?
C’est mon genou. Pas grave.
Ils étaient sortis la main dans la main.
La nuit s’annonçait claire et froide. Il avait mis son parka sur le dos de la Belle. Ils avaient pris le chemin à travers les cannes, jusqu’à la mer. Il y avait une grande barre rouge au couchant.
Et puis une bande de jeunes en scooters était arrivée, à tout berzingue sur le sable, et l’eau qui giclait. Et parmi eux la petite, qui avait fait comme si elle ne l’avait pas vu. Il s’était mis à rire, tout seul.
La Belle en noir et rouge s’était inquiétée :
— Qu’est-ce qu’il t’arrive...
— Mais il m’arrive rien. Tout va très bien...

René Merle "

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