La Seyne sur Mer

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La communion des saints, nouvelle

mardi 1er décembre 2020, par René Merle

Je continue à alimenter en archives ma rubrique Écriture personnelle : nouvelles, romans, poésies, préfaces...
Nouvelle parue dans L’Humanité (16 juillet 2004) dans la série "Polars de l’été" (18/36) (36 nouvelles publiées à l’occasion du centenaire du journal).

« La communion des saints par René Merle
Heureusement, ce n’était pas du mousseux, comme Bénédicte l’avait craint, quand la mamie avait sorti la bouteille. Vraiment du brut. Elle l’aurait préféré en apéritif, comme il se doit. Mais elle avait levé sa flûte avec d’autant plus de soulagement que cela signait la fin du repas. Un repas sympathique certes, où chacun des trois avait mis du sien, mais où elle s’était toujours sentie en représentation : la nouvelle compagne de Mathieu, le petit-fils prodigue. Avec un peu de chance, s’ils échappaient au tour promis du jardin, ils pourraient filer vite fait, en prétextant les bouchons de la rentrée sur Paris. Après tout, ils avaient fait leur BA.
Consciencieusement. Ils s’étaient levés tôt pour un dimanche. Périphérique. Porte d’Orléans. La longue marée décroissante des immeubles, sous le ciel gris. La plaine, blés, betteraves, colza, à l’infini, pour une heure d’autoroute. Autoradio. France-Culture ou France-Musique ? Il ne parle pas. Elle écoute distraitement. Des voix d’autrefois. Honegger : en 1936, il soutient le Front populaire. Des extraits de spectacles où il met en musique Romain Rolland, Jean- Richard Bloch. Puis éclate Jeunesse. Le journaliste articule d’un ton neutre : " Les paroles sont de Paul Vaillant-Couturier, rédacteur en chef du journal l’Humanité... "
Mathieu :
— C’est marrant. J’ai mis une étudiante sur ce chantier.
— Honegger ?
— Mais non, Vaillant-Couturier. Pas la guerre de 1914, l’ARAC, la naissance du Parti, mais la période mairie de Villejuif, et l’Huma, jusqu’à sa mort, en 1937.
— Tu lui as conseillé de lire Estoucha, de Georges Waysand, à ta nana ?
Il répond, longuement : " Oui, je sais, c’est compliqué, la dualité, les individus ne sont pas d’une pièce, etc. "
Elle n’écoute plus. Elle ne suit pas Mathieu dans ses pérégrinations d’historien. C’est le présent qui l’intéresse.
— À quoi tu penses ?
— À rien. Mais si, elle pensait. Évidemment.
— J’ai trente ans, je n’ai pas d’enfants. Je suis libre, je n’avais pas de plan de vie, je n’en ai toujours pas, et c’est tant mieux. Et voilà que j’ai tourneboulé ma vie, une fois de plus, sur cette rencontre. Cette fois, j’aurais envie d’un enfant, mais je ne sais pas s’il sera le bon père. Et moi la bonne mère. Et lui, il pense à quoi ? À moi ? À son séminaire de demain ? À son prochain colloque ? À ses bios ? Sans doute, puisqu’il vient de lui dire :
— Tu sais, ma grand-mère, je lui ai envoyé un copain, pour le Maitron. Il n’y a pas eu moyen de la faire parler. Sinon pour dire que, depuis les guerres coloniales, elle ne veut plus entendre parler des socialistes. Remarque, il vaut mieux ne pas lui mettre sous le nez ce qu’il y a dans sa doc, aux archives du PC. J’ai enfin compris pourquoi on l’avait fait dégringoler en 1949, après tout ce qu’elle avait fait en 1947-1948 avec les Jeunesses, contre la guerre d’Indochine. Titiste. Ils se sont imaginé que le groupe des filles était titiste, parce qu’une d’elles avait fait un voyage en Yougoslavie. Et ça a duré un bon moment, la méfiance. Tu imagines. Avec mon grand-père qui était un des responsables du Parti à l’usine.
Non, Bénédicte n’imaginait vraiment pas. Et ça ne la titillait pas de revenir sur ces vieilles lunes, maintenant que " l’homme nouveau " avait donné sa mesure dans les Balkans.
On sort par une zone d’activités passe-partout. Grandes surfaces. Rocade. On contourne la ville, qu’on devine à ses clochers qui pointent. Grands ensembles plantés à l’orée du vide. Faubourgs. Des bâtiments délabrés. La boîte où travaillait le grand-père. Fermée. Une grande inscription : " No future ", et un super panneau publicitaire sur des sous-vêtements féminins. Petits pavillons d’avant-guerre sur fond classique de blocs années soixante-dix. Et plein de places pour se garer. Ils n’ont pas à sonner, car la mamie ouvre la porte au premier claquement de portière.
Elle sourit :
— Alors voilà l’Arlésienne.
Bien envoyé. L’Arlésienne. Celle dont on parle tout le temps, mais qu’on ne voit jamais. C’est vrai que, depuis dix-huit mois qu’ils étaient ensemble, Mathieu n’avait jamais proposé une visite chez la grand-mère. Et Bénédicte n’avait pas insisté. Les quelques rencontres avec les parents de Mathieu lui avaient suffi. Déjà, elle arrivait avec des a priori : cadres administratifs d’une mairie de l’ex- banlieue rouge, ça n’était pas son monde. En fait, des gens charmants. Mais ça n’avait pas pour autant fonctionné. Côté mère, interrogations prudentes sur son vécu de journaliste archiviste en CDD, leur projet de vie commune. Côté père : jeunisme de quinquagénaire attardé, auto-valorisation, ironie qui se voulait complice sur les engouements altermondialistes et le féminisme discret de Bénédicte. Bref, pas de quoi donner envie de remonter dans l’arbre généalogique. Une fois seulement, Mathieu avait dit :
— Il faudrait quand même que je te la présente, la maman de ma maman. Des grands-parents, c’est la seule qui reste. Et elle a quatre-vingts ans.
— Dis plutôt que tu me présentes. Tu lui en as peut-être trop présenté avant moi, non ? On ne doit pas apprécier dans sa génération. Elle vit seule ?
— Elle ne veut pas entendre parler de maison de retraite. Tu la sors du quartier, tu la tues.
— Et avec tes parents, ça se passe comment ?
— Ça n’est pas le grand amour avec mon père. Je crois qu’elle aurait rêvé d’un autre beau-fils. Elle qui est toujours restée une battante, elle le trouve, comment te dire, en perte d’idéal.
— Alors là, il n’est pas le seul, par les temps qui courent.
Et puis la semaine dernière, Mathieu avait décidé :
— J’ai eu des nouvelles, pas très bonnes. Il ne faudrait peut-être pas tarder. On y va ce dimanche si tu veux.
Ils étaient arrivés juste pour un repas de dimanche dans la tradition, rosbif-haricots verts- pommes sautées. La mamie parlait beaucoup mais pas vraiment d’elle. Elle avait éludé sur sa santé :
— J’ai été infirmière en clinique pendant trente ans. Maintenant ne me faites plus parler de maladie.
Elle ne posait pas de questions, sinon sur le travail de Mathieu. Elle avait commenté les souvenirs qui ornaient le salon, ces évasions de retraite, avant le cancer du mari. Sicile, Grèce, Cuba, Leningrad pas encore rebaptisé. Elle n’avait rien dit des photos alignées sur le vaisselier. Des visages et des costumes d’avant, des enfants, un jeune couple devant une Quatre-Chevaux. Curieusement, une photo était presque tournée face vers le mur. Ils avaient donc vidé leurs flûtes, et ensuite ils avaient compris qu’on avait fait le tour.
— Bon, c’est pas tout, avait dit Mathieu, il faut qu’on y aille.
— J’ai préparé des confitures. Tu viens choisir avec moi, Mathieu ?
En revenant, la mamie avait trouvé Bénédicte plantée devant la photo retournée : un groupe de filles souriantes, en robes légères, la coiffure haut relevée sur le front. L’une d’elles tenait une grande ardoise : " En avant jeunesse de France, faisons se lever le jour. "
— Mais c’est vous, là, au milieu.
— Oui, c’est mon groupe de l’UJFF, fin 1946. J’avais dix-sept ans.
— C’est une très belle photo, très gaie. Mais si je puis me permettre, pourquoi vous l’aviez repoussée ? C’est le groupe qui avait été sanctionné ?
Silence.
— Tu as fait une boulette, ma petite, se dit Bénédicte.
— Oui, c’est le groupe. Je l’ai retournée quand ce professeur est revenu l’autre jour, pour que je raconte ma vie à un dictionnaire. Je n’avais pas envie que les copines me voient épinglée comme un papillon sur un bouchon. En plus, ça le titillait ce qu’on nous avait fait en 1949- 1950. Pourquoi j’étais restée, malgré tout.
— Vous lui avez dit quoi ?
— Rien. J’aurais pu. Vous savez, la communion des saints.
Puis la mamie met le doigt sur l’ardoise, elle fredonne, ça ressemble à l’air de tout à l’heure, à la radio : " En avant Jeunesse de France Faisons se lever le jour. "
— En 1946, on chantait encore les chansons du Front populaire à l’UJFF. On y croyait. On venait de faire presque 30 %...
— Mais c’est quoi, l’UJFF ?
— L’Union des jeunes filles de France.
Silence perplexe de Bénédicte.
— Attendez, ne me dites pas que vous n’aviez pas une organisation mixte, quand même ? Vous sépariez les sexes ?
Autre gros silence.
— Mais vous ne pouvez pas comprendre. Nous avons abordé la vie de façon si différente, votre génération et la mienne, alors à quoi bon en parler.
— Mais si justement, là, vous m’intéressez.
Mathieu avait répété :
— Tu sais, il faudrait qu’on parte, maintenant.
— Attends une minute.
Deux heures après, ils reprenaient l’autoroute.
— À quoi tu penses ?
— À rien.
Évidemment, elle pensait. La communion des saints, avait dit la mamie. L’église comme structure c’est une chose, la communion de ceux qui ont le même idéal, c’est autre chose. Et dans la structure, il y a aussi des gens sans idéal. Elle se disait qu’en définitive ça n’avait pas été une si mauvaise journée.
René Merle
Historien à la plume alerte, spécialiste du coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte, c’est aussi l’auteur du remarquable Treize reste raide (" Série noire "), une plongée implacable et décapante dans le Marseille populiste et frelaté de la période Sabiani.
Derniers ouvrages parus : Gentil n’a qu’un œil (Éditions de La Courtine) et Le Nombril du monde (L’Écailler du Sud). »
Fin de la publication dans l’Humanité [1].

Cette nouvelle a été publiée dans l’ouvrage 36 nouvelles noires pour L’Humanité, à l’occasion de la fête de L’Humanité, en septembre 2004.
Vous pouvez lire en 4e de couverture de l’ouvrage :
“36 écrivains, auteurs de romans noirs, offrent leur plume pour rendre au journal de Jaurès un hommage chaleureux... Tous attachés à L’Humanité et à son existence, les 36 auteurs de ce recueil ont, avec leur style et leur passion, bâti une œuvre collective cimentée par la fraternité... Les doits d’auteur de ce livre sont versés au journal L’Humanité pour célébrer son anniversaire”.
Mais vous ne lisez en couverture que 17 noms sur 36.
C’est que la fraternité a ses limites éditoriales. D’où le choix de l’éditeur HC Hors Noir de ne placer en couverture que le nom des auteurs susceptibles d’après lui d’allécher le client... J’ai râlé auprès de lui, en précisant bien que ma réaction aurait été la même si mon nom avait été en première page, je n’ai jamais eu de réponse...
J’ai écrit également au journal : « Et c’est dire qu’à L’Humanité, comme partout, la camaraderie est quelque peu hiérarchisée ».
On m’a répondu par une excuse embarrassée.

Notes

[1.
La publication de cette nouvelle dans L’Humanité du 16 juillet ayant suscité un certain nombre d’interrogations quant au propos de la grand-mère, je renvoie à ce dialogue entre G.Tyras et Montabán :
— Georges Tyras - Utilizas de manera casi obsesiva esta expresión, “la comunión de los santos”. Qué matiz tiene ? ¿Implica une visión ficticia o afectiva de las cosas ?
— Manuel Vásquez Montalbán - Creo que es imposible militar en un partido politico sin una cierta capacidad de ficción. El partido, como máquina, estructura de organización, es una cosa y el partido, como comunion de sus miembros, es otra distinta. La Iglesia hace la misma distinción : por un lado, la jerarquía y la organisación, y por otro, el sentimiento comunitario de pertenencia a una entitad espiritual no localizable...
M.V.Montalbán, G.Tyras, Geometrias de la memoria, ed.Zoela, 2003.
Information supplémentaire : la traduction française de cet ouvrage vient de paraître : G.Tyras, Entretiens avec Manuel Vásquez Montalbán, Tournai (Belgique), La Renaissance du livre, 2004

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