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Le Ganchou, nouvelle. Marseille 1859

vendredi 4 décembre 2020, par René Merle

Je continue à alimenter en archives ma rubrique Écriture personnelle : nouvelles, romans, poésies, préfaces...

René Merle, Le Ganchou - Recueil collectif de nouvelles, De mer, de pierre, de fer et de chair, Histoires du Port Autonome de Marseille, Marseille, Cheminements, 2006
Il a fait son lundi [1], peut-être pour la dernière fois, avec ses trois collègues. Deux maçons, un garçon boulanger. Des Gavots [2]. Pour eux, il est “le Ganchou [3]”. Avant, c’était “Bachin”. Qui il était ? Un “Bachin”, un Génois, un moins que rien... Celui qui vient voler le travail aux “vrais” Marseillais. Celui que les soldats revenus de Crimée agressaient : 

— Pendant que les Français se font trouer la peau là-bas, toi tu viens sauter leurs femmes ...
Mais depuis cette bagarre monstrueuse où il avait sorti son crochet, c’est “le Ganchou”. Une dizaine de nervis qui étaient tombés sur les trois de la table voisine, à la guinguette.
— Pas de Gavots ici...
Sa peur qui lui disait “n’y va pas n’y va pas”. Mais il ne pouvait pas les laisser massacrer, même s’il ne les connaissait pas... Il sortait du travail, il avait son crochet, et il s’en était servi... Il avait fait le vide. Depuis ils sont collègues.

Maintenant c’est David au Casino qui chante, avec la voix de fausset qu’il prend quand il joue Misé Blesquin :
« Van démouli leis vieis quartiers ! Que devendra lou paoure mounde ! L’a toujour qoouqu’un que lou tounde En li dian qu’es soun interès »... [4]
— Ooù le Ganchou, tu t’en vas ?
Oui, il s’en va, ça il ne peut plus le supporter. On va démolir le quartier pour percer cette rue impériale ! À peine en ménage, à peine installé, il va falloir déguerpir... Qu’est-ce qu’on lui donne, un an, deux ans de sursis ? En 62 au plus tard il sera mis dehors... Il va falloir trouver quelque chose, peut-être du côté d’Arenc, là où les maisons grises montent sur les prés et les jardinages, là où les ruisseaux des lavandières et les guinguettes ne seront bientôt plus qu’un souvenir. Quelque chose de pas cher en tout cas.
Il est sorti du Casino, il a laissé la foule du dimanche, il est parti à grandes enjambées vers Saint Jean, sous les beauprés qui s’avancent sur le quai, il a longé ce fouillis des mats, de figures de proues, ce bazar de baraques, d’échoppes, d’étalages, et ces odeurs, ces pavillons, ces têtes et ces costumes de tous les pays où il n’ira jamais.
Sur le quai d’en face, il voit les voiles des bateaux sur lesquels il ne travaillera plus désormais, ceux que l’on vide de leur blé pour les remplir de savon. Il ne fera plus trembler la planche le dos plié sous le poids... Fini d’être le bon “ribeiroù” des maîtres portefaix. Leur société bat de l’aile, elle va crever... Mais il ne les plaint pas, ils ont mis du bien au soleil, la maison en ville et le cabanon au Roucas blanc... Mais voilà, maintenant ils ne pourront plus se passer le métier de père en fils. Devant lui, il voit le Pharo, ce palais qui monte, pour l’Empereur soi-disant... Il a tourné le fort et maintenant il arrive au bassin de la Joliette. six ans déjà qu’il est ouvert, un autre monde. Les vapeurs, les remorqueurs, les barges qui accostent et le défilé incessant des charrettes. Au delà, il y a cette jetée qui s’allonge, qui s’allonge, le Lazaret, et Arenc... C’est le progrès. Ils ont amené le train, ils ont amené l’eau, maintenant ils révolutionnent le port. “Ils”, c’est les Gros, des gens qu’il ne connaîtra jamais, des gens qui viennent d’ailleurs. Toujours plus de bateaux, qu’il faut décharger au plus vite, toujours plus de marchandises, qu’il faut entreposer et surveiller... Fini les portefaix qui refusaient les machines pour assurer l’emploi des porteurs, et qui croyaient à tout jamais réceptionner les marchandises... Il voit les bâtiments neufs de la compagnie des docks et entrepôts. Quatre ans, cinq ans qu’ils sont là. Quatre ans, cinq ans qu’il hésite entre son maître portefaix et ces nouveaux maîtres... Et maintenant la société des embarcadères de servitude, qui vient de naître... Voilà, demain il sera là, dans la file d’attente, il aura encore le ganchou à la main, le crochet. Il attendra l’embauche, homme à tout faire si on veut bien de lui. C’est eux qui décident, ils ont le monopole du déchargement dans leur concession. Il sera dans la file. Bachins devant, bachins derrière, chacun pour soi, Dieu pour tous, en le priant qu’il vous garde un dos solide. Pour le moment, chacun pour soi... Pour le moment seulement.
René Merle

Notes

[1Tradition en perte de vitesse de ne pas travailler le lundi et de se distraire

[2Habitants des montagnes de la Haute Provence, du Dauphiné et des Cévennes

[3Le ganchou, le crochet des portefaix

[4Feuille volante, “Lou Désespoir de Misé Blesquin, vo la Démoulitien deis vieis quartiers. Paroles de J.Gal. Chanté par M.David, au Casino”. Graphie originale.
Je traduis : « Ils vont démolir les vieux quartiers ! Que deviendra le pauvre monde ! Il y a toujours quelqu’un pour le tondre en lui disant que c’est son intérêt ». Misé Blesquin est une vieille Marseillaise dont le provençal est la langue quotidienne

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