La Seyne sur Mer

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À la porte des "Chantiers", nouvelle

samedi 5 décembre 2020, par René Merle

Nouvelle publiée dans la série des "Nouvelles de Noël" dans Var Matin La Seyne - 24 décembre 2004.

" Samedi. Sur le rebord de la fenêtre, le blé de Noël a déjà poussé, signe que la vie renaît au plus noir des longues nuits
Mais elle sent aussi la vie dans son ventre. Et elle a peur. Moins de ses parents encore que de ceux du garçon : comment ils vont prendre la chose, ceux-là, et avec une fille d’Italiens, en plus !
Avant-hier, sous le prétexte de lui rapporter du linge, elle est allée parler à la matrone, qui a mis au monde tous les enfants de la rue.
— Paoure pichoune, crèsi qu’aqueste coou t’a ben aganta, aqueou mouastré [1].
La matrone a demandé ce qu’ils allaient faire, maintenant. Il n’y avait qu’une chose à faire, puisqu’elle avait confiance. Et c’était pour ce soir.
Maintenant il fallait y aller. En sortant, elle avait jeté un regard sur la petite pièce, en se demandant si elle la reverrait : la pile, la cuisinière, l’alcôve au fond et le rideau pour cacher la toupine.
Sa mère passait les pantalons de la marine à la machine à coudre, près de la fenêtre.
— Dove vai ?
Elle ne parlait qu’italien à sa fille, comme avec les voisins. Son italien de Buti. 

— Je vais porter le linge au pharmacien...
Elle était donc montée au boulevard du 4 septembre, un autre monde, elle avait redescendu le Cours. Mais elle ne voulait pas prendre le port, avec ses cafés. Des hommes, rien que des hommes, qui vous regardent. Et cette pissotière au milieu... Elle était passée derrière, par la rue du maréchal-ferrant, et pris le quai jusqu’à la place de la Lune. Pourquoi la Lune ? Les honnêtes femmes ne vont pas place de la Lune. C’est les femmes de vie qui y vont.
Elle s’était postée devant la porte des Chantiers [2], en retrait.
Ça y est. “Il” siffle. La sirène des chantiers qui annonce la sortie.
Son père, elle ne risquait pas de le voir, heureusement : il s’est mis “en promenade”, le premier mai, et il s’est fait remercier. Maintenant il travaille à Toulon, il arrivera par le bateau, plus tard.
Elle avait vu sortir son amoureux, avec deux garçons qu’elle connaissait de vue, et qui avaient l’air très graves.
— L’anam.
— Mounte anam ?
— Au cabanon d’un collègue. À la Rouve.
Ils avaient marché vite. Ils avaient passé les murs de la Présentation, les derniers estaminets des Mouissèques. Ça sentait la mer et la vase.
Ils avaient un peu grimpé dans les pins. C’était une très vieille maison. Il y avait table mise et des fleurs sur la table, des fleurs d’hiver. Et un grand feu de cheminée.
Ils ne disaient rien. On n’entendait que le vent dans les arbres et sous la porte. Les deux jeunes étaient repartis. Maintenant ils devaient être arrivés chez sa mère, pour dire, cérémonieusement :
— Madame, nous venons vous dire que votre fille, elle a enlevé notre ami. Maintenant, vous savez ce qui reste à faire...
P.S - Le petit est né en juin 1910. Ils l’ont appelé Noël. Il doit y avoir une bonne dizaine d’arrière petits-enfants qui ne savent pas, qui ne sauront jamais pourquoi leur aïeule a attendu devant la porte des Chantiers, ce soir de décembre 1909.
René Merle."

Notes

[1Les adeptes de la graphie mistralienne et ceux de la graphie occitane m’excuseront d’écrire ce provençal en version phonétique... "Pauvre petite, je crois que cette fois il t’a bien attrapée, ce "monstre"...

[2Chantiers navals de La Seyne

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