La Seyne sur Mer

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Treize reste raide - Entame

dimanche 6 décembre 2020, par René Merle

Cf. échos de presse René Merle, "Treize reste raide" - 1997 Échos de presse

Gallimard - Série Noire - 1997 - réed. 1997 - 1998
Entame

« lundi.
L’enterrement monte vers le cimetière quillé en bordure du plateau, comme si ils avaient voulu que les morts continuent à regarder la ville. Ce fouillis de toits de tuiles pas beaux, d’usines cassées, de blocs standard années 60 à repeindre d’urgence, ce désordre qui coule des collines jusqu’aux quais vides (sauf trois ferries blancs), jusqu’aux grues mortes, aux jetées, à la mer ... La route est comme la mort, presque rassurante de laideur. Grise. Cimenteries escagassées, grands murs même pas taggués, avec les inscriptions au goudron vieilles vieilles, qui ressortent après la pluie : “P.P.F, Doriot vaincra”, “Libérez Henri Martin”, “Paix en Algérie” barré de “Paix aux Morts”. Souvenirs historiques, à classer d’urgence. Mais du chinois pour les jeunes générations qui de toute façon ne sont pas là. Pourtant, comme chantait le pauvre Georges, Grand-Père aurait été content. Le petit cortège a une allure de manif, les drapeaux devant : rouges P.C., C.G.T, tricolore anciens résistants, plus celui raies blanches et bleues (non, pas l’O.M) des anciens déportés. Et derrière les casquettes larges, les bleus de Chine qui prennent la largeur de la route, les souliers cirés à mort. La sape Vieille Garde qui descend sur le pavé.
En queue, Laurent Laugier se regarde marcher comme s’il était au ciné.
Voilà, tu enterres Manzani. Tu vas jamais aux enterrements et là tu te pointes, parce que tu enterres ton enfance. Tu enterres un monde qui n’est plus le tien. Tu enterres ton père une fois de plus. Parce que Manzani c’était le collègue de ton père. Parce qu’il faisait caguer tout le monde avec ses souscriptions, ses journaux, ses pétitions. Parce qu’on respectait ses certitudes. Même si plus personne n’y croyait de cette façon et peut-être même pas lui. Parce que tu revois les tortues qu’il vous montrait dans leur enclos, au coin du jardin, ces tortues qui baisaient en faisant un drôle de bruit. Quand vous étiez minots, ça vous gênait, des tortues qui baisent, ça vous faisait rire et un peu peur.
Le murmure des conversations d’enterrement.
Mais tu marches sans parler. Leur dire quoi à ces vieux ? Et même aux collègues de ton âge qui ont pu venir. Les rares qui sont restés dans le coin. C’est pas le moment de parler de la connerie de ce monde. Manzani dans son jardin l’autre matin, massacré, achevé la tête fracassée à coups de tortue. Ils l’ont eu, malgré son aphorisme : “Avec les cons, un coup de tronche. Tu discutes après”. Ça sert à quoi tout ce qu’il a fait, Manzani ? Pour finir comme ça. Lui qui croyait à l’homme, comme on dit. »

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