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Campdoras : de l’espérance républicaine brisée au destin américain. De l’Insurrection de 1851 à la guerre de Sécession

mardi 2 février 2021, par René Merle

Cf. : Campdoras avait de qui tenir

Je ne me lasserai jamais de reprendre le résultat d’une recherche que j’avais menée en 2003 sur un personnage alors pratiquement inconnu de l’insurrection républicaine varoise de décembre 1851.

René MERLE, "Campdoras : de l’espérance républicaine brisée au destin américain", Bulletin de l’Association 1851-2001, 23, 2003


Parmi ceux qui ont eu la chance de lire l’édition originale (1869) de l’Histoire de l’insurrection du Var en décembre 1851 de Noël Blache, beaucoup sans doute (et c’est mon cas) ont rêvé sur cette note, que la réédition de 1983 ne donne pas :
“Si tous les soldats et les chefs de la Révolution, avaient été de la trempe des hommes alors réunis à la Garde-Freinet, l’insurrection du Var eut été formidable dans ses résultats. Il est nécessaire, avant d’aller plus loin, d’esquisser ici rapidement la figure intéressante d’un citoyen dont les anciens insurgés ont gardé le plus touchant souvenir. Je veux parler de Campdoras (1).
(1) Note de Blache : Je ne sais si Campdoras est encore de ce monde, et je le souhaite du profond de mon cœur. Il s’est réfugié, après les événements de décembre, en Amérique, et j’ai là, devant mes yeux, des lettres écrites par lui de New-York, lettres où palpitent l’intelligence la plus élevée et le cœur le plus généreux, à côté parfois du découragement le plus profond ! C’est ainsi qu’à la date du 3 octobre 1852, il écrivait ces lignes : “Tu me raconteras, je t’en prie, la manière dont s’est passé ton séjour à Toulon, les platitudes débitées par les flagorneurs, les apostasies, l’enthousiasme payé - enfin tout ! - O triste France, pays de lâches, je ne sais si j’ai pour toi de l’amour ou de la haine !... Mon cher, il faut que vous en preniez votre parti ! Hommes de l’ancien, du vieux monde, votre temps est fini ; vous êtes en décadence. La France, qui, dit-on, est le cœur et le cerveau de l’Europe, est morte. Il n’y a plus rien à espérer d’elle, et sa résurrection est impossible ! C’est ici, c’est en Amérique qu’est passée l’âme de l’humanité”.
Ces lignes, empreintes du plus amer scepticisme, sont presque les dernières écrites par Campdoras. Depuis, nul n’a plus eu de ses nouvelles... et pourtant la mémoire de ses anciens amis est restée fidèle au chirurgien du Pingouin. Si jamais ce livre tombe, dans quelque coin du globe, sous les yeux de Campdoras, qu’il n’oublie pas l’appel qu’au nom de ses camarades de jadis, lui adresse l’inconnu qui a signé cet écrit”.
Cette note a inspiré cet article qui, à partir d’un recensement des sources, grandement dispersées entre France et États-Unis, permet de suivre le destin de Campdoras, et corollairement celui du proscrit varois Sardou. Je ne prétends pas ici éclairer au plus juste la vérité des âmes : il serait hasardeux, au-delà de la sécheresse et trop souvent de la brièveté des sources, voire de leur inexistence, d’imaginer des sentiments, des réactions, des motivations... Mais la mise en perspective de données objectives, pour la plupart mal connues ou ignorées, est un premier pas vers la connaissance.

Un jeune militaire démocrate
Campdoras Marie Antoine Eugène Jacques, est né à Thuir (Pyrénées Orientales) le 6 septembre 1825. Son père, Sylvestre, est officier de santé. Sa mère, Justine Jaubert, est un très jeune femme de bonne famille. Son père, “patriote” convaincu, lui inculque ses idéaux républicains mêlés de bonapartisme. Cette culture historique est à la source de l’énergie militante de Campdoras, dont Noël Blache écrit : “Ses convictions républicaines, m’écrivait un de ses amis, étaient ardentes et éclairées par une histoire approfondie de notre histoire révolutionnaire”.
Après des études au collège de Perpignan et à la faculté de médecine de Montpellier, qu’il achève avec succès, est-ce la nécessité (il est l’aîné de sept enfants), l’esprit d’aventure, le patriotisme, l’idéalisme qui le poussent vers la Marine Nationale ?
En 1848, il est chirurgien de marine auxiliaire à l’hôpital de Toulon. C’est depuis cette ville qu’il vit les débuts de la Seconde République, mais il embarque sur cinq unités entre 1848 et 1851 et accomplit plusieurs voyages. Il passe l’essentiel de 1849 (janvier-octobre) sur la corvette à roue l’Infernal. Il accomplit ensuite avec La Provençale, transport à voile de 600 t., une mission particulière au Sénégal, dont il débarque le 11-4-50.
Sa fonction (infériorisée par rapport au statut des médecins) le place dans un rapport ambigu entre les officiers, dont il porte l’uniforme sans participer vraiment de la caste, et l’équipage, qu’il est appelé à soigner quotidiennement. L’équipage est en quelque sorte la représentation du Peuple, à la cause duquel il est tout dévoué. Un des correspondants de Blache écrit à propos du jeune chirurgien : “Brave, généreux, son amour pour le peuple était sans bornes, sa bonté sans limites”. Cette ouverture au grand large et à l’aventure coloniale n’a sans doute pas permis à Campdoras de suivre au quotidien le déroulement des événements de France entre 1848 et 1851. Mais son engagement politique est plus qu’attesté. À partir d’avril 1851, il est chirurgien-major (3e classe) sur l’aviso à vapeur Le Pingouin, basé à Toulon, chargé d’une mission de surveillance de la pêche entre Toulon et Nice. Campdoras est signalé par les autorités maritimes réunissant des amis dans sa chambre de Toulon afin de propager ses “opinions exaltées”, et il est puni d’un mois d’arrêt de rigueur. Le Pingouin est la plupart du temps fixé à Saint-Tropez, et depuis cette ville Campdoras entre en contact avec les militants démocrates-socialistes de la région du Golfe, notamment le dirigeant varois Arrambide, désormais fixé à Cogolin, et le charron Ferrier, de Grimaud.

Le Pingouin, une unité “rouge” ?
Lors des initiatives autour du 150e anniversaire de la Résistance, notre ami et adhérent Gérard Rocchia avait, à partir des archives communales, pointé la méfiance des très conservatrices autorités municipales de Saint-Tropez à l’égard du Pingouin, méfiance transformée en véritable phobie en décembre 1851. Les Archives maritimes non seulement confirment cet état d’esprit, mais attestent d’un épisode à ma connaissance totalement ignoré des publications sur l’insurrection varoise.
Dès le 10 décembre, le Préfet Maritime avait signalé au ministre la disparition de Campdoras : “D’après les opinions exaltées que ce chirurgien a manifestées dans diverses circonstances, j’ai tout lieu de croire qu’il a passé aux insurgés”.
Mais c’est tout l’effectif du petit aviso qui est accusé de mollesse devant l’événement, voire de sympathie vis-à-vis de la Résistance.
Suite à une dénonciation de la municipalité et du juge de paix de Saint-Tropez, et après enquête diligentée par les autorités maritimes, par arrêté du 14 décembre, le capitaine du Pingouin est blâmé, démis et placé aux arrêts, ainsi que deux enseignes de vaisseau. Un troisième est “mis en non activité”. L’équipage est débarqué et soumis à surveillance.
Dans une lettre au Préfet Maritime (13 décembre), le Major Général indique que le capitaine Pagel n’a pas su “empêcher impérativement la manifestation d’opinions subversives du principe émané du pouvoir exécutif. [...] L’officier qui devait seconder M.Pagel a beaucoup de torts à se reprocher, il a laissé souvent s’établir à bord, dans le carré ou sur le pont, des conversations extravagantes, aussi nuisibles à l’ordre qu’à la discipline. M.Terrigi, enseigne de vaisseau [...] n’a pas fait exécuter avec sévérité la défense expresse du capitaine de chanter des chansons séditieuses, et sa tolérance à ce sujet doit faire qu’elles ne lui étaient pas désagréables, triste exemple d’une mauvaise éducation et d’un oubli de devoir qui ruinerait la discipline en pervertissant nos bons et laborieux matelots”. Mais l’accusation principale porte sur Campdoras : “Tous s’accordent à dire que ce chirurgien professait des opinions d’une telle exaltation qu’on ne serait pas surpris en apprenant qu’il a quitté le poste où l’honneur et le devoir devaient le retenir, pour aller se jeter à corps perdu dans un parti qui ne rêve que meurtre et pillage. Ce chirurgien du Pingouin a fait beaucoup de mal à bord ; homme d’une faconde assez entraînante, il a eu sur des esprits faibles et peu éclairés l’influence funeste que le mal a souvent sur le bien, et qui prélude à la corruption du cœur. Je le dis à regret, Amiral, ce qui vient de se produire à bord du Pingouin est de nature à ne plus mériter votre confiance, officiers et équipage (moins ceux cités différemment [il s’agit de deux “mouchards”]) ont méconnu le véritable et seul culte du devoir ; en leur ôtant à tous leur bâtiment, cette mesure leur imprimerait un blâme sévère qui ne serait pas sans efficacité dans la Marine”.
Si l’on compare l’attitude de l’équipage du Pingouin avec l’intervention, décisive pour l’écrasement de l’insurrection hyéroise du 5 décembre, de l’équipage de la frégate Uranus, ancrée aux Salins d’Hyères, et la chasse à l’homme meurtrière qu’il mène le 11 décembre, on mesure l’efficacité du travail militant de Campdoras.

Campdoras pendant l’insurrection
Au lendemain du coup d’État, Campdoras rejoint les démocrates du Golfe. Il est probablement le seul militaire passé à l’insurrection sur tout le territoire national ! Le 4 décembre au soir, la colonne des démocrates du Golfe, menée par Campdoras, le serrurier Martel de Saint Tropez et le charron Ferrier de Grimaud, arrive à La Garde Freinet. Ils sont armés : en passant par Gassin, Campdoras a fait enlever les fusils détenus par la municipalité. Puissamment grossie par les démocrates de la Garde Freinet, la colonne descend sur Le Luc. Elle est à Vidauban le 6 au soir. Se découvrent et se concertent alors les chefs des différents détachements communaux varois massés dans la localité. Les partisans de l’action et ceux de l’attentisme s’affrontent. Campdoras est des premiers, il préconise la marche immédiate sur la préfecture de Draguignan, il fait même arrêter le docteur Décugis, d’Ollioules, taxé de défaitisme, et se heurte avec Maillan, un des chefs montagnards de Vidauban. C’est alors qu’arrive le journaliste de Marseille Camille Duteil, qui, devant la division des chefs, est choisi par défaut comme “général” de l’armée républicaine. Et ce à la fureur de Campdoras qui ne supporte pas l’indécision immédiatement manifestée par le “général”.
Qu’on n’imagine pas un Campdoras exalté dans l’inconscience de la jeunesse : les mesures qu’il propose le sont en pleine connaissance de cause. Campdoras a été chargé de dépouiller les courriers interceptés et de ne pas les communiquer à la colonne s’ils sont porteurs de mauvaises nouvelles. Or, dès le début, les nouvelles sont mauvaises. C’est donc dans l’appréhension des difficultés de la situation que Campdoras préconise une offensive audacieuse, seule tactique efficace avant que l’étau de la répression ne se resserre sur la colonne.
Il n’en démordra pas jusqu’à la défaite finale. Dans la marche zigzagante sur Salernes, dirigée par Duteil, Campdoras est chargé du rôle ingrat de tenir l’arrière-garde, de stimuler les traînards. Il continue à avoir la charge du dépouillement du courrier et sait que les nouvelles sont de plus en plus mauvaises. Le 9, à Aups, Duteil est discrédité et Campdoras se voit proposer le commandement en chef. Il refuse, arguant de son jeune âge (26 ans !), et surtout de l’effet déplorable qu’aurait sur la colonne la destitution de son chef. Lorsque la troupe surprend les insurgés à Aups, le 10 au matin, Campdoras et les hommes de la colonne des Maures sont parmi les rares qui ne cèdent pas à la panique, se replient sous le feu sur une position élevée, tiennent en échec provisoirement les assiégeants, avant de battre en retraite vers le Nord.

Les premières années américaines
Après la défaite d’Aups, Campdoras fait partie de la petite troupe (dont Duteil et Ferrier), qui, en passant par les Basses-Alpes et Puget-Théniers, se réfugie dans le royaume sarde (14 décembre).
Après une brève détention à Villefranche, il séjourne à Nice et Gênes, d’où il s’embarque le 5 mars pour New York, où il arrive le 22 mai 1852. Rupture et espérance, Campdoras fait donc partie de ce tout petit nombre de jeunes proscrits varois qui, convaincus de l’impossibilité d’un avenir républicain en France, tentent l’aventure américaine, avec le désir de refaire leur vie dans un monde neuf et démocratique.
Saura-t-il seulement que cette année 1852 sera celle de sa destitution pour absence illégale, et de sa condamnation par le Conseil de Guerre à la déportation à perpétuité à Cayenne ?
Sans doute, puisque, Noël Blache en atteste en citant de nombreux extraits de ces lettres, Campdoras correspond avec des amis varois (demeurés dans le Var ? réfugiés dans le royaume sarde ? Blache, qui publie sous l’Empire en 1869, est prudent, et ne donne pas plus de précisions. Retrouvera-t-on jamais cette précieuse correspondance dont Blache avait pu prendre connaissance ?).
L’Amérique, mais quelle Amérique ? New-York, où Campdoras va tenter de vivre en exerçant sa profession pendant plus de deux ans, est une grande ville française : des milliers de proscrits et d’émigrés s’y retrouvent. Le jeune chirurgien ne doit pas se sentir vraiment dépaysé dans ce milieu urbain, européen, et fortement politisé. Est-ce à New-York qu’il fait la connaissance du proscrit varois Charles Sardou, arrivé début 1854 (son fils, Freeman Sardou, serait né sur le bateau qui l’amenait) ? L’avait-il déjà côtoyé dans l’exil en royaume sarde ? Sardou, fabricant de bouchons à Hyères (où il est né le 2 novembre 1824) était un des plus actifs militants de la démocratie socialiste hyéroise. Le 5 décembre au soir, alors qu’une compagnie de débarquement de la Marine Nationale a dispersé les insurgés, la plupart des militants se fient à la promesse du lieutenant de vaisseau qu’il n’y aura pas de répression. Ils seront tous arrêtés, sauf quelques-uns qui ont préféré la fuite immédiate : Sardou en fait partie.
Pourquoi Campdoras quitte-t-il ensuite New-York pour la Louisiane, où s’étaient établis la plupart des proscrits varois ? Attrait de la francophonie ? Contacts personnels ? Possibilité d’une existence plus assurée ? Il y enseigne pendant quelques mois le français et l’espagnol dans un collège français, le Louisiana State College. Mais la vie en Louisiane n’a pu que le mettre en contact direct avec les réalités de l’oppression raciale et de l’esclavage. Et de plus, comme le souligne sa nécrologie de 1881, cette occupation d’enseignant ne convenait pas à sa nature ardente et agitée.
En 1855 il gagne Saint-Louis (Missouri) et de là Topeka (Kansas). On peut penser que ce choix du Kansas impliquait un profond désir de rupture avec ces bouts d’Europe, New York ou Louisiane, transplantés outre Atlantique. L’adhésion au mythe américain de la conquête de l’Ouest, individualisme conquérant et responsable, se doublait d’un engagement éthique et politique, au sens large, car le Kansas est alors l’enjeu d’une lutte fondamentale qui annonce le déchirement ultérieur des États-Unis.

Le Topeka que trouve Campdoras
À l’ouest de l’état du Missouri, au centre des grandes plaines du “désert américain”, le territoire indien des Kanzas n’est alors qu’une immense prairie où les seuls Blancs établis sont des “indians traders”, des militaires, des voyageurs aventureux, des missionnaires... Début 1854, à l’emplacement de ce qui allait devenir Topeka, sur les rives boueuses du fleuve Kansas, le voyageur aventuré sur les “trails” de la Californie ou de l’Oregon ne rencontre qu’un bac, une poignée de pionniers plus ou moins métissés de Français et d’Indiens, quelques baraques laissées par l’exode des Pottawatomies, chassés de l’Osage vers le nord de la Kansas River. La région a été cédée par traité (1846) par les Indiens Kanzas au gouvernement fédéral, mais seulement pour accueillir des Indiens chassés de l’Est, et non des colons blancs. On connaît la cynique indifférence du gouvernement fédéral à l’égard de ses promesses. Le 30 mai 1854, le Congrès promulgue le Kansas-Nebraska Act : les terres indiennes à l’ouest des états de l’Iowa et du Missouri, sont décrétés territoires (Kansas entre le 37e et le 40e parallèle, Nebraska au nord du 40e parallèle), ouverts à la colonisation, dans la perspective de la construction de chemins de fer. Dès lors Topeka va devenir un point extrême de la “civilisation”, une des portes blanches sur le Kansas. Aux confins d’un monde indien déjà en déroute, de premiers “achats” de Missourians entament la défaite définitive des “Fils du vent”. Le gouvernement laissait les pionniers décider si oui ou non ils introduiraient l’esclavage dans les nouveaux territoires. Cette mesure “démocratique” cachait en fait un compromis prudent : on pensait à Washington que, par afflux “naturel” de colons venus des deux états voisins, l’Iowa ferait pencher le Nebraska vers le “Free State”, et le Missouri vers l’esclavage. Le recours à la souveraineté populaire avait pour but de satisfaire le Sud sans porter atteinte au Nord.
Aussitôt des sociétés s’organisent en Missouri afin d’installer deux communautés pro-esclavage, au Nord-Est de Topeka, sur les deux sites où l’installation de villes blanches était légalement possible, un près de Fort Leavenworth, l’autre sur ce qui allait devenir Atchison.
C’était compter sans les anti-esclavagistes de la côte Est. La Massachussetts Emigrant Aid Society, l’Emigrant Aid Society de Boston décident d’envoyer des milliers de colons “Free-State” au Kansas. Lawrence, au Sud-Est de Topeka, est fondée en août 1854 sur un territoire indien normalement non ouvert aux Blancs et devient le centre des activités “Free-State”. Poussant jusqu’au fleuve, quelques pionniers “Free-state”, guidés par un efficace agent d’affaire de la Emigrant Aid Society, repèrent le site de Topeka, y construisent leurs cabanes et y tracent des lots. Parmi eux, deux Français, arrivés ensemble le 28 août, qui s’installent sur des terrains voisins dans la section 28, rive nord : Gilbert Billard et Charles Sardou, le Hyérois. Billard, un agriculteur qui joua un rôle décisif dans l’insurrection de l’Allier, avait réussi à s’évader du bagne de l’Île du Diable, en Guyane.
Le 5 décembre 1854, neuf pionniers forment la Topeka Town Association, afin d’occuper le site, de le lotir et le mettre en vente. Et ce, même s’ils donnent au lieu le nom indien de Topeka (pomme de terre sauvage), en pleine illégalité et usurpation du territoire indien. L’idéalisme proclamé des “Free-State” se nourrit aussi d’un sens aigu des affaires et d’un égoïsme assumé. La fertilité du sol de la prairie nourrit leur optimisme. La Topeka Town Association va devenir “légalement” propriétaire par un tour de passe passe. Le traité avec les indiens Wyandotte (chassés de l’Ohio), leur avait accordé en plus de leur réserve en territoire Kanza 22 “floating sections” localisables à leur guise. L’Association leur “acheta” une section qu’elle localisa sur le site de Topeka !
Cependant, pour faire pièce à l’entreprise, les Missourians installent au Sud-Ouest de Topeka une bourgade “Pro-Slavery”, Tecumseh.
Donc, sur le territoire de ce qui allait devenir le Shawnee County, deux camps sont en présence dès le début, Topeka et Tecumseh. Microcosmes : fin 1854, le futur Shawnee County ne compte que 252 habitants (161 hommes, 91 femmes). Aux 215 citoyens des États-Unis s’ajoutent 12 étrangers et 6 esclaves.
En 1855, on signale parmi les nouveaux “settlers” de Topeka Township : Dr. M. A. Campdoras. Il sera accueilli pendant plusieurs mois chez les Sardou et commence à exercer la médecine sur cette rive Nord. La vie est extrèmement difficile pour ces pionniers, pour la plupart non préparés aux très rudes hivers du Kansas. À trois reprises, la cabane des Sardou est détruite : inondation, tempête, incendie... Puis Sardou doit affronter l’usurpation de sa propriété par des squatters.
Au même moment, en mai 1855, la famille Cole, originaire de Greenfield, près de Coal Center, Pennsylvanie, quitte La Harpe (Illinois), où elle était fixée depuis 1841. Mme Cole avait élevé les deux enfants de sa sœur, Mme Reader : Eliza avait deux ans à la mort de sa mère, et Samuel Jones quatre mois. En 1855, Samuel a 17 ans et Eliza 19 ans : elle a déjà été institutrice. Après avoir traversé le Missouri en chariot, les Cole s’établissent comme fermiers en juin 1855 près d’Indianola (immédiatement au nord-est de Topeka, maintenant North Topeka), alors qu’y sont mis en vente les premiers lots. Tout naturellement, le “Doctor” Campdoras va faire la connaissance de ces nouveaux voisins et bientôt s’éprendre d’Eliza.
Les affrontements de 1855-1856
Campdoras se retrouve immédiatement plongé dans des affrontements d’une grande violence.
Le 28 mars 1855, les 101 électeurs du Shawnee County sont convoqués à Tecumseh pour élire la la première législature du Territoire. Mais depuis plusieurs jours, chariots et cavaliers ont afflué du Missouri voisin. Le jour de l’élection, 400 civils en armes envahissent la ville, molestent les “Yankees”, votent abusivement : 101 inscrits, 372 votants, dont seuls 32 étaient inscrits. “Pro-Slavery” : 366, “Free-State” : 4, nuls : 2.
Le gouverneur casse l’élection, et le 22 mai les “Free-State” l’emportent, par 148 voix sur 149, mais les “Pro-Slavery”, déclarant le scrutin illégal, s’étaient abstenus. La législature pro-esclavagiste née des premières élections reste en place, reconnue par le Président Pierce, cependant qu’un gouvernement “Free-Soil” est créé à Topeka fin 1855. Toutes les conditions de l’affrontement étaient réunies. L’année 1856, celle du “Bleeding Kansas”, est une année de violences et d’atrocités. Dans le Shawnee County, “Free-State” et “Pro-Slavery”, locaux ou Missourians (Ruffian Borders), s’affrontent dans une série de raids et d’escarmouches, cependant que le Missouri organise le blocus de la zone définitivement “Free-State” (élections de 1856 : Topeka, “Free-State” 335, “Pro-Slavery” 57 ; Tecumseh, “Free-State” 153, “Pro-Slavery” 57) et y rend la vie matérielle extrêmement difficile. Campdoras et les Cole-Reader sont “Free-State” : le jeune Reader, avec la Second Kansas State Militia, participe à la bataille de Hickory Point (13-14 septembre 1856) contre les Ruffian Borders. Le Kansas anticipait la grande “Civil War” de 1862 avec cette “Border War” que le gouverneur réussit à suspendre fin 1856. Mais la question de l’extension de l’esclavage dans les nouveaux territoires avait été posée devant tout le pays.

Le mariage de Campdoras
Le calme, entrecoupé de sursauts de violence, est provisoirement revenu. Le Shawnee Comty compte maintenant 3500 habitants !
Le 22 février 1858, le révérend Holliday bénissait le mariage de Campdoras et Eliza M. Reader, de huit ans sa cadette, au domicile de l’oncle Cole, à Indianola. Le Doctor Campdoras s’établit à Indianola.
Trois enfants, deux garçons et une fille, vont naître en 1858, 1860, 1862. Cependant que les temps nouveaux s’annoncent : en 1858 un premier pont est jeté sur le fleuve, la ville devient capitale en 1859, la société de chemin de fer qui doit relier Atchinson à Santa Fe, par Topeka est fondée, le Kansas entre dans l’Union comme Free-State en 1861. Le Homestead Act de 62 annonce le boom de la colonisation.
Mais en attendant, les difficultés des fermiers (sécheresse en 1860, puis mévente) font que les visites du docteur sont mal payées, et Campdoras a du mal à faire vivre sa famille.
À son arrivée en 1855, en tant que femme célibataire, Eliza avait eu droit à une concession à North Topeka. Le jeune couple s’y installe et y bâtit sa maison, cependant que le jeune Reader demeure fermier à Indianola. North Topeka compte encore nombre d’Indiens Kaws. Je ne sais ce que Campdoras pouvait penser de la question indienne, mais lorque sa fille Grace, évoqunt les souvenirs de sa mère Eliza, parlera des voisins Indiens, ce sera pour s’effrayer de leurs “hideous faces” ! Avec une réserve cependant : “The Pottawatomies were less repulsive than the Kaws” !

La guerre de Sécession
Dès l’entrée en guerre, en 1862, Campdoras s’engage dans “l’Armée de la Frontière” comme assistant - chirurgien au Second Regiment Kansas Home Guards, “the Indian Regiment”. Cet engagement correspond pleinement à ses sentiments, mais, sa fille le soulignera plus tard, l’apport financier régulier de sa solde lui permet aussi de faire vivre dignement sa famille.
Bien que ses fonctions auraient pu l’en dispenser, Campdoras prend part à plusieurs batailles. Fin 1862, l’armée de la frontière s’est avancée dans le nord-ouest de l’Arkansas : Campdoras est blessé à la bataille de Cane Hill (Boston Mountains, 28 Nov 1862), où son cheval est tué sous lui. Il commence alors à éprouver les premières atteintes du mal qui devait l’abattre plus tard. Après dix-huit mois de service, il doit quitter l’armée.

Retour à la vie civile
Campdoras est pendant quelque temps encore un médecin réputé dans le comté. Quatre filles vont naître en 1864, 1866, 1867, 1873. Mais l’aggravation de son mal l’oblige à abandonner la médecine pour l’agriculture. Campdoras devient fermier dans ce Kansas de plus en plus intégré à l’économie nationale : en 1866 le premier train de l’Union Pacific railway arrive à Topeka North et va pousser vers le Sud-Ouest, où les cow-boys remontent du Texas charger leur bétail pour les abattoirs de Chicago. Dans les prairies du Kansas, les Indiens ont commencé la guerre contre les pionniers, le “Cheval de fer” et les massacreurs de bisons (cependant que, pour la petite histoire, le gang des frères James sévit dans proche Missouri).
En 1870, la nouvelle de la chute de l’Empire parvient jusqu’à Topeka. Grâce à une souscription des Français de l’état du Kansas, Charles Sardou peut gagner New-York et se joindre aux proscrits et émigrants français qui s’embarquent pour grossir les armées de la jeune République. Sardou combattra en France avant de revenir à Topeka en septembre 1871. Peut-être est-ce par lui que Campdoras devait prendre connaissance de l’ouvrage de Noël Blache, paru en 1869, où est exaltée la figure du jeune chirurgien du Pingouin. L’ouvrage en tout cas est connu de la presse de Topeka, qui le citera abondamment au décès de Campdoras.
En 1867, Jules Leroux émigre aux États-Unis et s’installe au Kansas. En 1870, il est à Topeka correspondant officiel du Bulletin de l’Union Républicaine à Topeka. À partir de 1873 publie à Neuchâtel, au nord du Kansas, l’Étoile du Kansas, organe de la République française et universelle !
Campdoras a des contacts avec Leroux, mais il ne le suit pas dans son utopie. Son action est beaucoup plus prosaïque. Il participe activement au mouvement des Granges. Le National Grange est initié en 1867 à Washington par deux employés du gouvernement fédéral comme un mouvement d’éducation des fermiers du Sud, il gagne le Kansas en 1872. En 1873 un appel est lancé aux fermiers de l’état pour qu’ils s’organisent par districts afin de défendre leurs intérêts. En mars 1873, une Convention des Fermiers de l’état se réunit à Topeka. L’agriculture étant la base de la prospérité matérielle, et les taxes et impôts devenant intolérables, les fermiers demandent à contrôler les prix de leurs produits grâce à leurs propres bureaux et agents, ils souhaitent une réforme du système fiscal oppressif et injuste, des économies en matière de dépenses publiques, avec suppression des sinécures et réduction des salaires, la création d’entreprises sur place, ils refusent la spéculation, la pression bancaire, l’appropriation du sol par les monopoles ferroviaires et les requins de la spéculation. Il refusent tout engagement politique et ne soutiendront que les politiques s’engageant sur ces revendications. Les Granges du Kansas mettent l’accent sur l’égalité en toute chose des femmes et des hommes, sur la nécessité d’une éducation sociale et morale et d’une haute culture. Parmi les neuf délégués de Shawnee County à la Convention figure M. A. Campdoras.
En 1879, la santé déjà altérée de Campdoras est définitivement compromise : une chute de cheval suivie d’une attaque au cerveau entraînent la paralysie d’un bras et une aphasie. Campdoras ne récupèrera pas complètement l’usage de la parole. En 1880, il décide de partir en France consulter les plus éminents médecins. Nous ne savons rien de ce séjour, où il dut certainement s’informer de la situation nouvelle et des souvenirs de 1851. Quelques mois après, il est de retour à Topeka. Sa santé s’est apparemment améliorée, mais il souffre du rude hiver, et décède le 6 avril 1881, à son domicile de North Topeka. Il n’avait pas 56 ans et laissait une veuve et sept enfants. Il avait passé plus de la moitié de sa courte vie aux Etats-Unis. La presse de Topeka salue son intense amour de la vérité, de la justice et de la liberté, sa haine de la tyrannie et de l’oppression, sa noblesse de caractère, son dévouement, ses convictions démocratiques et patriotiques. Elle rappelle longuement son engagement de 1851 et cite abondamment N.Blache. En 1882, sa veuve, née Elliza Reader, obtint de la République Française une pension de 1000 fr. au titre de la loi de réparation nationale de 1881. Charles Sardou obtient de même une pension de 800 fr. Mais c’est au pays qu’il la touchera. En 1883, laissant sa propriété à son fils Freeman, il revient à Hyères où il mourra en 1894. Sa veuve reviendra vivre auprès de son fils à Topeka en 1910. À sa mort, Campdoras fut ainsi salué par Jules Leroux, qui depuis la Californie publiait désormais L’Étoile des pauvres et des souffrants. Organe du communisme libérateur des peuples et de l’Individu :
“Nécrologie. J.B.Campdoras (sic). Je l’ai beaucoup aimé, à distance, en silence. Il tomba dans la mer immonde de la vie du siècle, par imprudence et par excès de zèle”.
Dans la “mer immonde du siècle”, Campdoras n’était plus sans doute aux yeux du grand utopiste qu’un “american middle man” plus soucieux des revenus de sa ferme que du communisme libérateur, qu’un citoyen d’une cité de Topeka qui commence à ressembler à une vraie ville moderne.
Pour autant, le destin de ses enfants ne sera pas celui de la grande réussite sociale. Alors que le fils de Billard est devenu un entrepreneur prospère, de même que le fils Sardou, l’aîné des Campdoras demeurera fermier et aidera sa mère à subsister. Le cadet sera employé au chemin de fer. Ses filles (“His daughters are highly educated and refined ladies”, dit la presse en 1881) se marieront et se disperseront, cependant que Grace, professeur de musique, continuera à vivre avec sa mère à Topeka, r 309 Harrison.
En 1912, confondant le commandement de la colonne offert en 1851 et une tout autre destinée, une encyclopédie du Kansas écrit : " Dr.M.A.E.J.Campdoras, a friend of Charles Sardou, was offered the first presidency of France in 1851 " !
René MERLE

Sur deux compagnons de Campdoras dans l’aventure du Kansas, deux proscrits républicains, Sardou (Var-Marseille) et Billard (Allier), cf. :
Charles Sardou, de l’Insurrection de 1851 à la guerre de sécession

Sources :
Archives communales Thuir.
Archives du Port de Toulon
Noël BLACHE, Histoire de l’insurrection du Var en décembre 1851, Paris, Le Chevalier, 1869.
Bulletin of the Shawnee County Historical Society, Number Thirty, July 1958.
William S. BURKE, Official Military History of Kansas Regiments During the War for the Suppression of the Rebellion, 1870.
The Commonwealth, Topeka, April 7, 1881.
Michel CORDILLOT, La Sociale en Amérique, Dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux États-Unis, Les Éditions de l’Atelier, Paris, 2002.
William G. CUTLER, History of the State of Kansas, A. T. Andreas, Chicago 1883. Kansas Collection Books.
Denise DEVOS, La Troisième République et la mémoire du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, Paris, Arch. nat., 1992.
Charles DUPONT, Les républicains et les monarchistes dans le Var, Baillière, Paris, 1883.
Kansas, a cyclopedia of state history, Standard Pub. Co, Chicago, 1912.
Marriage Notices from Kansas Newspapers, 1854-1861.
Samuel James READER, The First Day’s Battle at Hickory Point (1856), From the Diary and Reminiscenses [sic] of S.J.Reader. Kansas State Historical Society.
Military Service Records, Part 25, 341 Campdoras, Eliza.
Prosper ROSSI, Mes Souvenirs, Toulon, 1889.
Topeka, Division of Census Records, 1880, Kansas State Historical Society.
Topeka Weekly Times, April 29, 1881.
Georges VIDAL, Han Ryner, l’homme et l’œuvre, Editions anarchistes, Libr. Internationale, 1924.

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