La Seyne sur Mer

Accueil > Histoire, de la Préhistoire à aujourd’hui > XIXe siècle (jusqu’en 1914) > Seconde République > Le coup d’État du 2 décembre 1851, la dimension mémorielle de l’événement. (...)

Le coup d’État du 2 décembre 1851, la dimension mémorielle de l’événement. Participation à la table ronde, colloque Adiamos 89, 2001

mercredi 3 juin 2020, par René Merle

Michel Cordillot [dir.], Le Coup d’État du 2 décembre 1851 dans l’Yonne. Résistance et répression. Actes du colloque du 17 novembre 2001 organisé par ADIAMOS-89, Auxerre, Société des sciences historiques et naturelles de l’Yonne, 2002.
Présentation de l’ouvrage :
http://www.1851.fr/publications/col...

[N.B : ce texte imprimé dans les Actes du colloque est la transcription littérale des trois interventions improvisées dans la discussion. On voudra bien donc tenir compte dans la lecture qu’il ne s’agit pas d’une communication a priori ou a posteriori rédigée]


Il est très intéressant de vous rencontrer et de fédérer ainsi des initiatives qui, jusqu’à maintenant, sont restées des initiatives régionales ou départementales. 
Je suis président d’une association, association 1851-2001 pour le 150e anniversaire de la résistance au coup d’État de 1851, qui s’est créée en 1997, avec des enseignants, des chercheurs, des universitaires et au-delà, dans la "société civile", des amis de sensibilités diverses qui ont voulu agir en citoyens afin d’honorer ces "gens de peu" qui se sont levés en décembre 1851, d’approfondir la connaissance de l’événement, mais aussi de montrer que les idéaux de la République démocratique et sociale ne sont pas, pour nous, lettre morte aujourd’hui. C’est un élément essentiel de notre désir de communication. Nous avons essayé de sensibiliser les collectivités publiques, les créateurs, les chercheurs, et, tout simplement, les citoyens, dans une zone, celle du "complot de Lyon", qui va de la Saône-et-Loire au Var, du Var à l’Aveyron, soit une quinzaine de départements où la résistance a été très forte et s’est même parfois transformée en insurrection des plus combatives, comme dans la Drôme, le Var, les Basses-Alpes, etc. 
Or, nous constatons que dans ces départements, il n’y a pas partout correspondance entre la force de la répression et son souvenir. Et quand la mémoire existe, il n’y a pas toujours correspondance entre cette persistance de la mémoire et le désir de célébration : par exemple, la commémoration est inexistante dans le Gard, extrêmement modeste dans la Drôme. Au contraire, il peut y avoir une réinjection très forte de mémoire : elle ne peut pas entraîner immédiatement une commémoration très active, mais peut engendrer une vraie dynamique : c’est, par exemple, le cas de l’Hérault. Des événements commémoratifs, en liaison avec différents niveaux de mémoire, familiale, locale, départementale, se voient un peu partout, mais il y a deux départements où, en liaison avec une résurgence ou une "re-création", en tout cas une revivification de mémoire, la commémoration est arriveé à un point d’enthousiasme populaire tel que nous ne savons plus comment faire face à la demande. Rares sont les jours, depuis des semaines, où il n’y ait pas une pièce de théâtre, un spectacle de marionnettes, la projection du film que nous avons aidé à réaliser, une tournée de chansons traditionnelles, un groupe de rap qui célèbre l’insurrection en provençal, etc. Nous en sommes à refuser des conférences faute de temps dans les Alpes de Haute-Provence et dans le Var. 
Que se passe-t-il ? Il y a évidemment conjonction entre l’action d’une équipe commémorative associative (unie par des liens amicaux, des sensibilités régionales, peut-être régionalistes et politiques) et l’engagement de deux conseils générau. C’est un élément décisif car ces deux conseils généraux se sont engagés dans la médiatisation de l’événement (brochures, contacts avec les créateurs) et dans l’aide à ces créateurs : ainsi le conseil général du Var a débloqié trois millions de francs que gère un conseil scientifique auquel nous participons. Le conseil général des Alpes de Haute-Provence, plus modeste, s’en est tenu à une somme dix fois moindre, mais il faut dire que la population de ce département est également moins importante. Il y a donc conjonction entre cette sensibilisation réalisée par une équipe associative et la réponse de deux conseils généraux, dont les majorités politiques vont dans des sens opposés : celui du Var est depuis fort longtemps à droite et celui des Alpes de Haute-Provence est de très peu à gauche. 
La question de la mémoire a joué d’une façon extrêmement intéressante et, semble-t-il, capitale dans ces deux départements, mais de façon différente. Nous le voyons d’autant mieux que c’est notre équipe associative commémorative qui agit sur les deux départements. 
Dans les Alpes de Haute-Provence, il n’y a pas eu vraiment pendant longtemps de mémoire (populaire) de l’événement dans la fierté. Ce que nous avons constaté, c’est une résurgence de mémoire dans une espèce d’accablement, presque de honte. Ceci est d’autant plus paradoxal que les Alpes de Haute-Provence (alors Basses Alpes) sont le seul département où l’insurrection où l’insurrection ait été victorieuse et où la préfecture ait été tenue pendant trois jours par les insurgés. D’autant plus paradoxal que c’est un département où, fièrement, à l’entrée du carrefour de la Bléone et de la Durance, s’élève, depuis l’avant guerre de 1914, le monument des Mées (l’unique monument...). D’autant plus fièrement qu’en 1934 la manifestation antifasciste du 9 février avait bien, en tête du cortège, à Digne, devant des milliers de manifestants, des descendants des proscrits de 1851. D’autant plus fièrement que Jacques Duclos est venu, devant 10 000 personnes, dans cette même ville de Digne, célébrer le le centième anniversaire de l’événement en 1951. Nous voyons très nettement qu’il s’est passé là quelque chose qui a relèvé, au départ, d’une part de l’accablement d’une population paysanne saignée par l’exode rural, consciente que cet exode rural a été le fait de la modernisation apportée par l’Empire et donc, d’une certaine façon, reconnaissane vis-à-vis de l’Empire du développement des routes, etc., et d’autre part, s’autoculpabilisant en même temps d’avoir combattu pour une cause qui était perdue, une population déléguant par la suite aux partis politiques, et, en l’occurrence, depuis la guerre avant tout au parti communiste, le seul rôle de célébration de l’événement. À l’heure actuelle, il y a un retournement de tendance, une résurgence de mémoire et une délivrance de cette fierté bloquée par une chape de honte. 
Ce qui se passe dans le Var est assez différent. Avec des hauts et des bas, le Var n’a jamais oublié 1851. Par exemple, il y a une vague de mémoire, de commémorations et donc de monuments et de plaques dans les années 1880 lorsque la République redevient la république des républicains et, ensuite, on oublie et le cinquantième anniversaire n’est pas tellement célébré. Il y a une résurgence au moment du Front Populaire et il y a véritablement une résurgence de mémoire au moment de la Libération, quand, sur les monuments de 1851 érigés dans les années 1880, on accole les plaques en l’honneur des Résistants varois assassinés par les nazis et par les collaborateurs. Mais en revanche, le centième anniversaire qui se déroule dans un climat d’affrontement interne à la gauche, un affrontement haineux entre socialistes et communistes, occulte la réalité de l’événement, ou alors chacun le tire de son côté : d’aucuns en ayant une lecture ouvriérist, les autres une vision "inter-classiste" et, me semble-t-il, plus conforme à la réalité. 
Ce qui s’est passé dans la mémoire de l’événement, et qui a mobilisé dans ma génération, c’est la rencontre avec des gens pour lesquels, en toute simplicité et en toute affectivité, cet événement est un événement personnel et familial, revécu presque indéfiniment. Un vieux monsieur me disait en provençal : "Nous avons tellement entendu parler de cette insurrection de 1851 par nos anciens que c’est comme si nous l’avions vécue". Ceci est un phénomène très réel, très mobilisateur, mais très minoritaire parce que la population du département a beaucoup augmenté, énormément changé et la célébration ne peut en aucun cas être chroosomique, d’autant que la partie rurale qui s’est insurgée s’est dépeuplée ou s’est repeuplée autrement : la population est sur la côte, région qui ne s’est pas insurgée. 
Pour ma génération, il y a eu la rencontre de trois éléments pour qu’avec une telle substitution de population la mémoire soit aussi forte. 
Il y a eu le livre de Maurice Agulhon, La République au village, qui a été en son temps un révélateur de l’événement, presque romantique : nous avons saisi cette fin de l’ouvrage, cette marche de la colonne républicaine, comme une sorte de réhabilitation de la mémoire varois. 
Il y a eu une rencontre du courant "rouge" régionaliste (et pas du tout conservateur et maurrassien), avec une sorte de fierté tripale, (mais en même temps dangereuse parce qu’elle risquait d’être déviée vers un anti-parisianisme ou une forme d’autonomisme). "Cela s’est passé chez nous et notre meilleure tradition, c’est la lutte pour la démocratie". D’où l’éclosion, dans les années soixante dix, de pièces de théâtre qui ont fait le tour du Var, d’où l’éclosion de chansons en l’honneur des insurgés au moment du renouveau de la chanson occitane. C’est donc quelque chose qui a touché une partie de la population. 
Le troisième élément, plus récent, explique l’engagement du conseil général. Il ne pouvait y avoir engagement de celui-ci s’il n’avait pas eu la certitude que cet engagement rencontrerait une mémoire. Mais cet engagement est aussi lié au fait que le Var, autrefois "rouge", a été pendant des années par un socialisme départemental d’ores et déjà gangrené par l’affairisme, et par son passage à ce que vous savez, ce département a eu aux yeux de l’opinion nationale une image absolument dévalorisée qui s’est manifestée doublement par la chute du système Arrecks et l’élection d’une municipalité Front national à Toulon. Il convenait donc, y compris pour des gens qui disaient peut-être il y a dix ans qu’ils défendaient la République mais que c’était quand même une insurrection, de rattraper la mémoire de cette insurrection dans une sorte d’œcuménisme républicain qui fait que dans le Var le mot "républicain" ne signifie plus seulement le parti de Mr Léotard mais signifie tout simplement le bien commun de la plupart des Varois.

Seconde intervention : 
Concernant l’appropriation de la mémoire par un parti politique, l’intérêt croissant pour la commémoration est corrélatif à la chute croissante de l’intérêt pour le politique. Des énergies se sont transférées de l’investissement politique vers l’investissement commémoratif parce que cette Seconde République est de plus en plus ressentie comme la matrice d’événements contemporains, comme la première fois où le politique est confronté à l’économique et la première fois où le politique est passé sous les fourches caudines de l’économique, et ce dès 1848. Si le politique ne fait rien, aujourd’hui pour que l’économique aille vers le social, il est perdu. C’est en ce sens que beaucoup de gens, au-delà de leur mémoire personnelle et familiale, se réinvestissent dans l’événement de 1851 : c’est une révolte pour le Droit, mais aussi pour le bonheur social et la fraternité. Il y a dans le désaveu du poliique et des leaders politiques, cette conviction que l’on voyait pour la première fois dans la France moderne, que c’est le peuple qui fait l’histoire, le peuple dans toutes ses composantes sociologiques, y compris une partie de la bourgeoisie. 
Ce peuple a perdu, puis il s’est initié au suffrage universel rétabli par Napoléon III, en intériorisant l’infériorité féminine puisque seuls les hommes votaient. Nous ressentons avec une grande intensité cette matrice de la société moderne : nos auditoires sont grandement féminins, et lorsque nous évoquons le suffrage féminin, les discussions sont extrêmement importantes, à juste titre. 
Très clairement, nous avons fait une commémoration politique, mais pas au service des politiques.

Troisième intervention, [en réponse à des questions posées notamment sur l’éducation civique, sur le rôle de la langue occitane, sur la déportation, sur la localisation du monument bas-alpin évoqué].
La Première Républlique est morte sur un coup d’État. La Seconde République est morte sur un coup d’État. La IIIe République est morte en 1940 dans les conditions que vous savez. La IVe République est morte en 1958 sur ce que l’on pourrait appeler un coup d’État militaro-gaulliste. Les Républiques sont mortelles et l’éducation civique doit effectivement contribuer à les rendre vivantes. 
Nous préférons le mot "résistance" au mot d’"insurrection" parce qu’il n’y a pas eu partout insurrection, mais il y a eu presque partout résistance. Puisque le pouvoir était violenté en haut lieu par celui même qui aurait dû le défendre, il fallait rétablir la légalité républicaine dans le cadre le plus naturel et le plus immédiat, qui est la Commune. C’est cette notion de proximité qui me paraît importante dans l’éducation civique, proximité qui s’appuie sur des principes : quand une proximité est défendue sans principes, c’est une proximité stérile ou aventuriste. 
En ce qui concerne la défense de la République, à une époque où dans le Midi comme dans de nombreuses régions, la plupart des gens ne parlaient guère la langue française, il était évident qu’il fallait utiliser la langue populaire pour faire passer ses idées, et c’est une façon de respecter le peuple que de respecter sa langue. Cela montre que les citoyens ne sont pas seulement dans la capitale. Donc, il n’y a absolument aucune opposition capitale / régions, même si cette insurrection est née dans les régions après l’écrasement de la résistance parisienne. Notre association va publier dans les jours qui viennent, avec la Municipalité de Paris, une brochure sur la résistance parisienne et l’écrasement de l’insurrection parisienne : cela montre bien que nous ne voulons pas séparer Paris et province, mais nous respectons les spécificités des uns et des autres. 
En ce qui concerne la déportation, il y a une mémoire pied noir intéressante de la déportation des républicains et des communards, mais elle s’est de plus en plus "généalogisée" parce que ceux qui avaient été déportés pour avoir défendu la liberté chez eux se sont trouvés confrontés avec des peuples dont on violentait la liberté, et cela n’a pas été clair pour eux. De la même manière qu’un maquisard de 1944 pouvait se retrouver au Viet Nam, les armes à la main, en 1945, pour ne pas parler de l’Algérie dix ans après. Tout cela est donc compliqué, mais il y a effectivement une mémoire, mais une mémoire troublée, revalorisée à l’heure actuelle par certains Pieds Noirs qui demandent qu’on ne les traite pas de colonialistes, parce que leur arrière-arrière grand père était déporté. 
Enfin, concernant le monument que j’ai évoqué, lorsque vous empruntez la vallée de la Durance, qu’il y a ces superbes rochers sculptés entre Manosque et Sisteron... il se trouve au carrefour de la Durance et de la Bléone. Il s’agit du monument des Mées où l’armée républicaine a tenu en échec celle du coup d’Etat qui remontait de Marseille et qui essayait de reprendre Digne. On peut parler d’armée républicaine : sur 45000 électeurs, 10000 se sont mobilisés. C’est aux Mées que, symboliquement, nous avons fixé le siège de notre association.

Répondre à cet article

| Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | SPIP