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Aux couleurs de 1851/L’écheveau emblématique des couleurs

dimanche 30 mai 2021, par René Merle

Encore quelques lignes sur la résistance au coup d’État de 1851.
On ne trouvera pas ici une étude sur un événement bien connu désormais [1], mais le reflet d’une expérience. Quitte à enfoncer des portes ouvertes, je le sais : mais ce n’est pas aux seuls « spécialistes » que je m’adresse ici.
Avec quelques ami/e/s, j’ai été cofondateur et animateur de l’Association 1851-2001, dont le rôle fut important dans le 150e anniversaire de la résistance républicaine au coup d’État du 2 décembre.
De cette expérience, je ne suis pas sorti indemne, tant se sont noués de façon complexe les fils qui de 1851 mènent à notre présent. Ils nous conduisent à reconsidérer la vision de ce présent, et, de ce fait, à reconsidérer nos engagements et notre action sur le sens de la résistance et le rôle décisif, voire irréversible, du Second Empire dans l’orientation de la société française : ce Second Empire n’a pas été une parenthèse à placer aux oubliettes de l’Histoire, entre deux Républiques. La Troisième République n’est pas la continuation en droite ligne de la Seconde. Quelque chose s’est brisé, qui ne reviendra plus [2]
Pour essayer de tirer ces fils, je vais partir de l’écheveau des couleurs emblématiques de cette résistance.
« Tous ensemble, tous ensemble, ouais, ouais… ». Mais, dans les foules du « Tous ensemble » on ne marche pas derrière un unique emblème : chacun porte son drapeau sur l’épaule… Le rouge ne distingue qu’une appartenance syndicale, par rapport à d’autres, bleues, oranges, blanches, tout aussi présentes. Pour l’instant, le mouvement ne semble pas avoir besoin d’un signe de ralliement général, d’un unique drapeau…

Charbonnier est maître chez lui ?

23 mars 1841. L’ouvrier qui monte dans le vieux Marseille vers le rassemblement nocturne des conjurés porte un drapeau roulé : bleu, noir et rouge, les trois couleurs qui, avant d’être celles des Carbonari italiens, furent l’emblème de la Charbonnerie franc-comtoise (« Bons cousins charbonniers »). Noir comme le charbon, rouge comme la braise et bleu comme la fumée, selon l’acception populaire [3].
Cette conjuration manquée n’a jamais été évoquée dans la mémoire de la Cité, sinon par le superbe poème de Victor Gelu, Lou tramblamen, qui en présente les supposées motivations « populacières » (c’est le terme de Gelu) : révolte spontanée, partageuse, sans réel horizon politique, des sous-prolétaires de la savonnerie, Marseillais de souche.
Mais Gelu ne dit rien du déroulement de l’événement, et de ses suites. Et depuis nul ne s’en était inquiété. Bel exemple de l’oubli des Causes fracassées par l’Histoire. La mémoire de résistance de 1851 en sait quelque chose…
C’est ce blanc de connaissance qui m’a incité à y regarder de plus près, et découvrir une autre réalité marseillaise [4].
La conjuration regroupait des ouvriers, venus de toute la France et pour l’essentiel travaillant sur des chantiers. Leur organisation, liée à la Charbonnerie vauclusienne, atteste de la « descente vers le peuple » d’une Charbonnerie, jusque-là militaire et bourgeoise. Elle témoigne aussi du gauchissement de l’objectif charbonnier : l’idéal de ces prolétaires, que l’accusation dénoncera comme communistes partageux, est la République démocratique et sociale.
Désormais, sur le vieil emblème, le rouge et le bleu nationaux, signifient (même si le roi Louis-Philippe les a repris), l’espérance de la République. Et le noir des charbonniers, qui suture le blanc détesté, fait lien avec le drapeau des Canuts insurgés en 1834…
L’ouvrier au drapeau sait-il que Louis Napoléon, (qui dans trois ans écrira L’extinction du paupérisme), fut combattant de la charbonnerie italienne ? Et comment se douterait-il que, dix ans plus tard, levés contre ce même Louis Napoléon, c’est l’emblème rouge noir bleu de leur vieille charbonnerie comtoise que porteront les paysans investissant Poligny (Jura), à l’appel des bourgeois démocrates [5].
Chargés (bien à tort) des pires méfaits de la jacquerie rouge par les suppôts du coup d’État, ces paysans, sensibilisés aux antiques pratiques communautaires (fruitières), ces vignerons victimes de l’usure, reprenaient à leur façon la revendication prolétarienne de la République démocratique et sociale. Ils ancraient dans l’espérance électorale de 1852 un horizon concret de « socialisme pratique », selon l’expression de leur dirigeant démocrate socialiste, l’économiste fouriériste Wladimir Gagneur [6].
Bel exemple de cette paysannerie révolutionnaire dont Marx pointait, à chaud, la réalité au lendemain du coup d’État. Après avoir montré comment la masse des paysans parcellaires avait porté Louis-Napoléon, Marx écrit :
« Mais, objectera-t-on, et les insurrections paysannes dans la moitié de la France, et les expéditions militaires contre les paysans, l’incarcération et la déportation en masse des paysans ? Depuis Louis XIV, la France n’a pas connu de semblables persécutions des paysans « pour menées démagogiques ». Mais entendons-nous. La dynastie des Bonapartes ne représente pas le paysan révolutionnaire, mais le paysan conservateur ; non pas le paysan qui veut se libérer de ses conditions d’existence sociales représentées par la parcelle, mais le paysan qui veut, par son énergie, renverser la vieille société en collaboration étroite avec les villes, mais, au contraire, celui qui, étroitement confiné dans ce vieux régime, veut être sauvé et avantagé, lui et sa parcelle, par le fantôme de l’Empire [7] ».

Le drapeau rouge de la déesse de la Liberté.

J’ouvre une fois de plus, dans la vénérable bibliothèque des Amis du Vieux Toulon, la collection du très conservateur journal Le Toulonnais.
C’est à chaud que l’avocat Maquan, Blanc parmi les Blancs, présente aux lecteurs, désormais rassurés par la victoire de l’Ordre, les horreurs de l’insurrection, jacquerie archaïque et violente, telle qu’il l’a vue avec ses amis, les notables « blancs » de la ville de Lorgues (Var), réfugiés dans leur mairie :
« Les défenseurs de l’Hôtel de ville, se pressant aux fenêtres et sur le balcon, voient défiler, immobiles et muets, les bandes anarchiques traînant après elles de nombreux prisonniers, parmi lesquels ils ne peuvent remarquer, sans frémir d’indignation, un prêtre et un pauvre vieillard grelottant de froid sur une charrette. Ces bandes sont sordidement vêtues et mal armées de mauvais fusils, de faux, de haches, de bâtons, de vieux sabres, de faucilles. Une jeune femme, coiffée du bonnet phrygien, couverte d’un large manteau bleu, marche entourée de cantinières aux éclatantes écharpes et porte un immense drapeau rouge [8] ».
On reconnaît Césarine Ferrier, la jeune passionaria de l’insurrection [9], qui inspirera Zola pour le premier roman de sa saga, La fortune des Rougon.
Ainsi va la colonne des Rouges, vers la catastrophe finale, après laquelle Césarine partira refaire sa vie aux Etats-Unis…
Le portrait à charge de Maquan focalise sur le rouge, emblème de la plus détestable jacquerie. Ce rouge, vilipendé par le Parti de l’Ordre, était de fait la couleur que les Démocrates socialistes avaient avalisée dès 1849, le rouge que « Frères et Amis » portaient fièrement en cravate, en foulard, en brassard, à toute occasion publique, le Rouge qui les faisait arroser de vin l’arbre de la Liberté.
En levant le drapeau rouge, les prolétaires parisiens avaient signifié leur isolement de classe dans la nouvelle France républicaine. Ils le paieront dans l’écrasement sanglant de juin 1848.
Mais, alors que bien des prolétaires, cruellement déçus par la République, regardaient ailleurs désormais, ce rouge était ensuite devenu, en quelques mois, l’emblème d’un front de classe unissant dans nombre de départements paysans, artisans, petits-bourgeois, dans le refus de la République conservatrice en place et l’espérance d’une « vraie République », démocratique et sociale.
Comment les Rouges de 1851 mariaient-ils leur écarlate au tricolore ? Le vêtement bleu de Césarine est en soi une réponse… Bleu et rouge, en effaçant le blanc haï, celui des aristos d’hier et des gros d’aujourd’hui.
Mais c’est bien le rouge que Césarine a choisi de brandir.

Décembre 1851. Les deux drapeaux des insurgés

Les archives de la répression et les souvenirs de l’insurrection attestent abondamment de la présence du drapeau rouge. Retenons seulement quelques exemples.
Le journaliste républicain Eugène Ténot, qui publie courageusement en 1865 une première présentation d’ensemble de la résistance [10], veut mettre à bas la thèse de la Jacquerie. Il n’en cache pas pour autant l’omniprésence du rouge. Les exemples abondent dans ses pages.
À Digne (Basses Alpes), lors de l’entrée de l’immense colonne insurgée, c’est à leurs brassards rouges que l’on reconnaît les chefs des contingents communaux. Et les enfants se pressent autour d’un insurgé qui porte sur son chapeau un inattendu oiseau rouge…
À Capestang (Hérault), c’est en criant « Viva la Roja » et drapeau rouge en tête que les insurgés prennent possession de la ville, dont ils seront maîtres pendant six jours.
C’est le drapeau rouge qui flotte sur la colonne des démocrates du Donjon (Allier) marchant en armes sur la sous-préfecture de La Palisse.
Tenot montre encore les bandes de villageois armés convergeant vers Clamecy (Nièvre), « tambour battant, drapeau rouge en tête, mais sans se livrer à aucun excès ». Mais il prend soin de préciser que ces colonnes « rouges » ne sont pas seulement le fait de la plèbe rurale : celle d’Entrains, par exemple, est dirigée par un riche propriétaire.
En fait, si le rouge est partout, le tricolore l’accompagne. Même si, comme s’en indignent les archives de la répression varoise, par exemple, le drapeau peut être roulé sur la hampe pour ne laisser voir que le rouge

L’iconographie de l’insurrection est fort maigre, et pour cause.

Les insurgés convergent vers Nérac (Lot-et-Garonne), par forts contingents municipaux précédés de tambours et brandissant des drapeaux rouges [11], drapeaux évidemment stigmatisés après la défaite de l’insurrection. Dessinée à chaud, la gravure de la puissante colonne insurgée traversant Nérac (Lot-et-Garonne), en route vers Agen, n’en est que plus intéressante. Hubert Delpont en a présenté et analysé les différents acceptions : « reportage » local ou témoignage à charge [12] ? Quoiqu’il en soit, si les oriflammes rouges apparaissent dans la foule, c’est bien le drapeau tricolore qui est porté en tête.
L’exemple sanglant de Montargis (Loiret), relaté par Ténot, est particulièrement intéressant : « La manifestation de Montargis a été complètement défigurée dans les récits publiés par les journaux de l’époque. Le rassemblement aurait été armé, porteur d’un drapeau rouge, poussant les cris les plus odieux ». Sur la foi de témoignages incontestables, Ténot rétablit avec soulagement la vérité : le respectable démocrate en tête de la colonne ne portait pas un drapeau rouge, mais bien un drapeau tricolore sur lequel était écrit « Respect à la propriété » et la foule criait : « Vive la République ! Vive la Constitution ! ».
De même à Bonny-sur-Loire (Loiret), où en quelques instants, après la messe, le tocsin réunit « plus de quatre cents hommes armés, et, au milieu d’eux, bon nombre de femmes. Le rassemblement se dirigea vers la Maison commune aux cris de Vive la République ! vive la Constitution ! Il s’empara des armes qui y étaient déposées ainsi que du drapeau tricolore de la commune. Une jeune femme, mère de famille, le porta en tête du rassemblement ».
Les démocrates socialistes l’avaient souvent déclaré : le drapeau rouge exprime les aspirations légitimes du Peuple, le drapeau tricolore est celui que l’on porte aux frontières quand la patrie est en danger.
Or avec le coup d’État la patrie était en danger.
Rien ne gênait donc les « Rouges » dans la coexistence des deux drapeaux. D’autant que, dans la plupart des cas, la résistance avait eu au départ un aspect municipal et que le drapeau porté en tête des colonnes municipales était tout naturellement celui de la commune, le drapeau tricolore. L’exemple de Bonny-sur-Loire est confirmé par des dizaines d’autres. Ainsi, le tricolore national est dans le même temps le signifiant d’une communauté locale dans laquelle, plus ou moins clairement, les démocrates voyaient la base de la République à venir.
Dans sa présentation de l’événement au Haut Comité aux célébrations nationales, Maurice Agulhon écrivait [13] :
« Vainqueur dans la capitale, le pouvoir autoritaire le fut plus aisément encore dans les départements, où quelques soulèvements républicains, surtout dans le Midi, tinrent la campagne jusqu’au 10 décembre, arrivant à contrôler quelques sous-préfectures et même une préfecture, celle de Digne (Basses-Alpes). Ceux-ci attirèrent vivement l’attention par leur origine provinciale, archaïque, paysanne.
On pouvait y voir un effet de la politisation des » ruraux » amorcée depuis 1848 par le droit du suffrage, mais aussi une résurgence de » jacqueries » économique et sociale habilement exploitée par quelques leaders populaires. La nature exacte – en termes sociaux, idéologiques ou » mentalitaires » – du soulèvement populaire, là où il eut lieu, est restée un objet classique de discussion académique ».
Mais si ces débats « académiques » ont pu en effet passionner bien des historiens, de la Troisième République à nos jours, l’entreprise n’avait, on l’a vu, rien d’académique pour Ténot. Son insistance à faire émerger le tricolore se comprend en rapport à la mission politique qu’il se fixait par sa publication de 1865 : le tricolore dignifie les motivations légalistes des résistants, défenseurs du Droit.
Au moment où le parti républicain se réorganisait et tentait de proposer des horizons électoraux crédibles, il s’agissait de le dégager de l’image de l’archaïsme de la jacquerie et du péril rouge de la revanche sociale. C’est à quoi, avec bien d’autres s’emploie Ténot, quitte à ignorer, volontairement ou pas, les causes économiques et sociales de la mobilisation populaire de 1849-1851, et à prendre ses distances, au présent, avec les premières luttes ouvrières.
Cette vision de la résistance de 1851 sera plus tard, de nombreuses études l’ont montré, la pratique constante des Républicains sous la Troisième République [14] : focaliser sur la défense du Droit pouvait faire consensus dans une opinion désormais acquise majoritairement à la République, mais toujours hantée, depuis la Commune, par le spectre de la Révolution sociale…
Cette historiographie « officielle » ne pouvait évidemment pas entièrement satisfaire la recherche historique.
Philippe Vigier cernait bien le problème [14] :
« A la thèse de la jacquerie véhiculée par les historiens conservateurs, Tchernoff ou Seignobos opposent celle de la « lutte pour le droit », c’est-à-dire d’une protestation « spontanée » du peuple pour la défense de la république et de la Constitution.
Or la réalité est plus complexe […]
La question fondamentale est (même si elle a été occultée par les fondateurs de la IIIème République, soucieux de pourfendre la thèse de la jacquerie et de désarmer ce que Gambetta appelle « le parti de la peur« ) d’apprécier la part respective du politique et du social dans les mouvements protestataires. A priori en effet, on ne comprend pas pourquoi les paysans, les artisans et les bourgeois démocrates se sont soulevés pour défendre la Constitution de novembre 1848, élaborée par une Assemblée qui se préoccupait peu de leurs problèmes…
En revanche, tout s’éclaire – grâce aux nombreuses recherches historiques menées depuis une quarantaine d’années – si l’on fait intervenir le rôle décisif joué par les organisations républicaines locales, les sociétés secrètes à affiliation. Dans les zones insurgées, elles ont « enrégimenté » une bonne partie du peuple des campagnes, dans l’espoir de faire triompher, aux élections de 1852, la république démocratique et sociale, cette république des paysans et des « petits« , pour laquelle les adversaires de Louis-Napoléon Bonaparte n’hésitent pas à verser leur sang ».
Vigier montre en effet combien, dans la seconde moitié du XXe siècle, la recherche historique s’est enrichie d’apports majeurs, français et anglo-saxons.
Mais en focalisant sur la réalité et l’importance des sociétés secrètes, particulièrement dans le Midi, en s’interrogeant sur les types de sociabilité, les mentalités, les situations économiques et sociales, le rôle des intermédiaires culturels, etc. qui en avaient permis le succès, ces recherches posent bien entendu en filigrane un autre problème : pourquoi les sociétés secrètes n’ont-elles pas réussi à s’implanter dans d’autres régions, y compris celles qui votaient « rouge » ? C’est le problème auquel se heurte déjà Marx, à chaud, en 1852 [15].
« Dans les soulèvements qui se produisirent au lendemain du coup d’État, une partie des paysans français protestèrent, les armes à la main, contre leur propre vote du 10 décembre 1848. L’expérience réalisée depuis 1848 les avait assagis. Mais ils s’étaient donnés aux enfers de l’histoire, et celle-ci les prit au mot. D ‘ailleurs, la majorité d’entre eux étaient encore à tel point prisonniers de leurs propres illusions que c’est précisément dans les départements les plus rouges que la population paysanne vota ouvertement pour Bonaparte. Pour eux, l’Assemblée nationale l’avait empêché d’agir, et il n’avait brisé que maintenant les liens dans lesquels les villes avaient enfermé la volonté des campagnes. Ils nourrissaient même, par endroits, l’idée grotesque de placer à côté de Napoléon une Convention ».
On connaît les travaux passionnants, notamment ceux de Maurice Agulhon sur le Midi provençal et d’Alain Corbin sur le Limousin, qui, dans des directions différentes, ont récemment contribué à éclairer ce questionnement.
Cette interrogation ne nous était pas non plus indifférente. D’autant que la carte de la commémoration reprend naturellement cette opposition entre une zone d’initiatives et une zone de passivité.
Si on pouvait allumer sur une carte de France nocturne les lieux où se sont produits, autour de 2001 et par la suite, des initiatives de commémoration, on verrait au Nord, outre le clignotement parisien [16], la belle tache de lumière de l’Yonne et de la Nièvre, puis, bien plus bas, à partir de la Drôme, le réseau serré des illuminations du Sud-Est, grandement prolongé dans l’Hérault. Quelques clignotements vers l’Ouest dans le Gard, l’Ardèche et l’Aveyron. Puis ]], s’allumeraient d’autres foyers autour du Tarn-et-Garonne [17].
La nuit serait noire ou presque ensuite à l’Ouest comme au Nord. Seule s’allumerait en Limousin la lampe de la petite localité de Linards [18] (Haute-Vienne), où les insurgés furent défaits sur le champ de foire. Linards où un double lien fut fait. Lien en aval, vers l’engagement « rouge » du Limousin, par la contribution des animateurs de l’Association Mémoire ouvrière en Limousin et le clin d’œil de la municipalité qui fit servir à l’apéritif, « boisson de circonstance » dit le compte-rendu, des « communards [19] ». Lien en synchronie avec la puissante commémoration du Sud-Est, puisque la projection du Film de FR3-Provence, réalisé par Christian Philibert avec la collaboration de notre association 1851, fit salle comble.
Ainsi, cette carte de la commémoration interrogerait à la fois sur la puissance de la résistance sur les zones étudiées par Maurice Agulhon, Raymond Huard, Philippe Vigier, et sur la faiblesse, voire l’inexistence de cette résistance dans ce grand croissant périgourdin et limousin, (cher à Alain Corbin) aujourd’hui électoralement à gauche. Elle interrogerait aussi sur les causes de l’oubli relatif qui, malgré des initiatives individuelles de commémoration, a frappé la résistance, qui fut importante, en Midi Pyrénées et en Aquitaine.

Les drapeaux de l’Association commémorative

Le débat sur la signification des deux drapeaux, sur le lien qui pouvait exister entre eux, sur l’éclairage qu’ils pouvaient donner de la situation en 1851 a été aussi le nôtre lors de la création de l’Association 1851-2001.
Dès sa naissance, elle a choisi d’associer le tricolore et le rouge, en deux plans superposés, sur un fond de carte représentant le département des Basses-Alpes, le seul où l’insurrection ait pleinement triomphé, en attendant que le reste de la France suive… Ce logo, dessiné par Richard Bonnet, a accompagné toutes nos initiatives de commémoration et de publications. Il était présent dès la première Journée – Colloque de l’Association, à Château-Arnoux (Alpes de Haute Provence, anciennement Basses Alpes), en 1997.
Il est sans doute inutile d’insister sur l’évidence du tricolore de la Nation républicaine, socle et garant de nos conquêtes démocratiques, laïques et sociales, comme l’indique notre Constitution.
Et comme la création de l’association s’inscrivait au lendemain des élections municipales de 1995, qui avaient vu le Front National emporter d’importantes municipalités dans le Sud-Est, il ne nous apparaissait pas vain de rappeler à ceux qui ne voulaient lui opposer que le drapeau Black – Blanc – Beur, que le tricolore n’appartenait pas au F.N, et qu’il procédait des meilleures traditions démocratiques du Midi.
Le choix du drapeau rouge procédait d’une empathie totale avec les insurgés.
Si la levée insurrectionnelle de décembre 1851 n’était que l’ultime avatar des poussées révolutionnaires « d’ancien régime », alors, à l’évidence, elle ne pouvait nous concerner au présent que dans l’empathie avec des courageux levés contre un destin fatal.
Par contre, si la politisation des ruraux « rouges » impliquait véritablement prise de responsabilité citoyenne de ces petits, de ces sans-grades, attachement à la démocratie communale, organisation « horizontale » rompant avec la structure hiérarchisée et « descendante », conviction que le Peuple doit faire son Histoire et ne la déléguer à personne, structuration d’un front de classe (unissant propriétaires individuels de la terre, du commerce, de l’artisanat, prolétaires ne vivant que de leurs bras, petits bourgeois propagateurs du savoir et de la santé), conviction qu’une action militante résolue peut amener à la Démocratie les plus aliénés, si elle propose des objectifs concrets de mieux être et de dignité, alors ces valeurs et ce drapeau rouge étaient les nôtres…
Il ne s’agissait pas plaquer d’antiques schémas sur notre réalité absolument nouvelle, d’agiter un grelot vide en reconstitution historique, mais il s’agissait de mettre encore plus en circulation citoyenne ces valeurs portées par les résistants de 1851, de signifier que, au présent, la république ne saurait être démocratique si elle n’était pas sociale.
Il est évident que ce choix impliquait une réflexion sur le sens donné à la commémoration, et ce dans deux directions, étroitement liées : le lien avec l’état de la recherche, le lien avec les engagements citoyens actuels.

Recherche historique et commémoration

En ouvrant en 1997 la première assemblée publique de l’Association 1851-2001, Maurice Agulhon nous déclarait :
« Nous sommes ici réunis pour un double projet, l’étude historique et la commémoration. Ce sont des choses distinctes. L’histoire relève du travail scientifique, objectif, tandis que la commémoration est une activité sociale et civique plus ou moins déterminée ou orientée par l’idéologie ou le sentiment. Mais ces choses distinctes sont aussi liées. La commémoration est souvent l’occasion d’appeler au travail historique, et de faire ainsi avancer la connaissance ; et la connaissance aide à cultiver et à entretenir le souvenir ».
De fait, l’anniversaire de l’événement a encouragé la recherche. Assez peu stimulés par le cent cinquantième anniversaire de la naissance de la Seconde République (1848) les chercheurs l’ont bien plus été par celui de sa mort : colloques, numéros spéciaux de revues, publications nouvelles, mémoires universitaires, recherches locales, etc.
Et dans le même temps, s’appuyant sur ce socle de connaissances et y contribuant, à l’appel de notre association et en coordination avec elle, des collectifs citoyens ont, avec des succès divers, initié des entreprises de commémoration locales, départementales, voire régionales, entreprises auxquelles bien des historiens ont efficacement participé.
L’amicale mise au point de Maurice Agulhon s’adressait sans doute plus à ces « commémorants » qu’aux chercheurs…
Sauf cas d’espèce (le sujet de recherche imposé par un maître et poursuivi sans autre préoccupation que le profil de carrière : connaissance privée de vertu), l’œuvre de connaissance s’accompagne d’une empathie avec les Républicains insurgés.
Mais à juste titre, l’historien se méfie, dans la retombée célébrative, d’une empathie citoyenne qui est parfois reconstitution d’histoire, quand elle ne perçoit pas naïvement la politique du présent directement à travers celle du passé.
Lors de la création du site de l’Association, conçu et géré par Frédéric Négrel [20] j’écrivais ces quelques lignes de présentation :
« L’Association 1851-2001 a été créée en 1997 par un groupe de Bas-Alpins et de Varois depuis longtemps attachés au souvenir de l’insurrection républicaine de 1851, et convaincus que les idéaux de la démocratie socialiste qui animaient les insurgés sont toujours porteurs de dignité et d’espérance. L’Association s’attache donc à sensibiliser les collectivités locales, départementales, régionales, les associations, les enseignants, les chercheurs, etc. Elle aide dans la mesure de ses moyens aux initiatives en cours, elle développe la collecte de documents, et stimule la recherche. Elle publie un bulletin bimestriel et organise chaque année depuis 1997 une journée d’étude qui rencontre un franc succès.
La création du site internet s’inscrit dans cette entreprise de mise en perspective historique de l’événement et de préparation d’une vraie commémoration citoyenne du 150e anniversaire. Nous souhaitons que ce site soit nourri de vos contributions, qu’il enrichisse votre documentation, qu’il noue des liens entre les amis connus et inconnus à l’œuvre sur l’ensemble des départements insurgés, et au-delà… »
On le voit, c’est dans cette zone (confuse ?) de contacts entre recherche universitaire et recherche « civile », initiatives officielles et commémoration associative, que nous inscrivions nos efforts.
Par définition, notre action se situait initialement, on l’a vu, dans les zones où avait eu lieu la résistance. Et si nos colloques annuels, nos publications, faisaient lien entre ces zones, « sur le terrain », c’est localité par localité, département par département, que se sont développées les initiatives. Comme si la carte de la commémoration, déjà évoquée, reprenait celle de la résistance, qui fut le plus souvent au départ municipale, on le sait, et qui fut départementale dans la mesure où les insurgés voulaient converger vers sous-préfectures et préfectures pour y rétablir la légalité républicaine.
En quoi consistait cette action commémorative ?
Essentiellement d’abord dans le rappel de l’événement.
Pour susciter ou faire aboutir ce travail de vulgarisation, au bon sens du mot, nous pouvions nous appuyer sur un noyau de passionnés informés par des lectures (l’impact d’un ouvrage comme La République au village, de Maurice Agulhon avait en son temps largement dépassé le cercle des spécialistes), et par des héritages : héritages politiques de militants de gauche ou de militants régionalistes dont les organisations et les journaux avaient plus ou moins régulièrement salué les insurgés, héritages familiaux dans la mémoire d’un aïeul victime de la répression, héritages locaux dans des localités où un monument honore les insurgés, etc.
Mais, au-delà, il fallait bien convenir que la mémoire des insurgés ne faisait pas partie de la mémoire collective. Même dans le Var où je vis, et où l’insurrection a été si puissante, nombre de cercles ruraux se sont appelés, jusqu’à une époque récente, cercles du 24 février (date de la proclamation de la Seconde République). À ma connaissance, aucun ne faisait référence à la défaite de 1851…
Ce fut un des grands bonheurs de notre entreprise volontariste que d’avoir fait accomplir à tant de citoyens ce voyage en terre inconnue, dont ils gardent la fierté, comme ils gardent leur reconnaissance à ceux des historiens qui ont pris sur leur temps pour participer à ces assemblées populaires.
Mais nous ne pouvions que nous interroger ce blanc de mémoire, qui n’est pas innocent.
On le sait, ce que l’Histoire ne tient guère à raconter est pratiquement exclu de la mémoire collective. Or, en l’occurrence, les historiens étaient depuis longtemps à l’œuvre, et fort efficacement. Si la résistance au coup d’État n’était pas inscrite dans les mythes nationaux, ce ne pouvait être de leur fait. Il s’agissait donc de lacunes dans la transmission de l’événement, d’un manque de relais politiques, culturels, et au premier chef de relais officiels : la mémoire de l’événement, souvent précocement brisée dans la culpabilité et le sentiment de l’échec, mémoire fluctuante, a été bien peu entretenue officiellement au siècle passé.
Qu’est-ce qui pouvait bloquer dans le rappel de l’Insurrection ?
Maurice Agulhon déclarait, lors de la première journée d’études de l’Association 1851 :
« On peut réfléchir aux causes profondes de la désaffection qui atteint nos rebelles préférés. Il y a plus d’un quart de siècle que j’ai écrit et même fait imprimer l’hypothèse suivante : nos héros qui ont pris le fusil pour défendre la loi et singulièrement la Constitution violées se sont heurtés à deux réticences symétriques : prendre le fusil, marcher, s’insurger, assiéger les sous-préfectures, cela fait tout de même un peu inquiétant pour les sensibilités conservatrices et les bourgeoisies vite apeurées ; mais prendre le fusil seulement pour défendre la loi, la loi abstraite, la loi formaliste, c’est un peu insuffisant, ou timide pour ceux qui voudraient voir le peuple établir la Justice sociale. La théorie républicaine qui justifiait nos insurgés était d’un strict formalisme : en démocratie libérale la violence est mauvaise mais elle redevient légitime pour défendre cette démocratie libérale, et pour cela seulement. Encore une fois, c’est un peu trop chaud pour la droite et un peu trop timide pour l’extrême gauche. Les insurgés de 1851 étaient les hommes d’un centre gauche, par nature moins enthousiasmant que les tendances antagonistes. On ne m’a guère contredit sur cette analyse, mais on ne l’a pas beaucoup reproduite non plus ».
Trop « rouge » et révolutionnaire pour des républicains modérés, sans doute. Je me souviens d’un élu départemental me disant d’un ton navré, après une journée commémorative : « Mais c’était quand même une insurrection… ».
Pas assez rouge et révolutionnaire pour d’autres, sans doute. Des célébrateurs attitrés de la Commune, des chantres de « la Sociale » ne nous l’ont pas envoyé dire. À quoi bon renouer avec ce bon vieil idéal sans-culotte, ce mythe d’un monde de paysans et d’artisans vivant enfin dignement du fruit de leur petite propriété ? D’autant que cette couche sociale est en mutation totale, sinon disparition aujourd’hui… Pourquoi ne pas se consacrer à cette classe ouvrière qui devait « accoucher le vieux monde » ?
À ces raisons du peu d’intérêt pour l’insurrection, on peut ajouter, chez beaucoup de personnes de bonne volonté, une certaine déception, quand la première plongée dans la réalité de la résistance de 1851 aboutit à une démystification de l’épopée supposée.
Les émeutes qui réussissent donnent lieu sans problèmes à des célébrations officielles. Ainsi du 14 juillet, même si le peuple qui prit la Bastille est oublié derrière les fastes militaires.
Les insurrections qui échouent peuvent être abandonnées aux seules approches historiennes : ainsi celles des sociétés secrètes républicaines de 1832 et de 1839 à Paris. Même si ces restitutions historiques dévoilent parfois des pans entiers d’une histoire sociale occultée : ainsi de la vague de révoltes fiscales méridionales de 1841 [21].
Mais des insurrections qui échouent n’en sont pas moins toujours célébrées, par ceux qui s’en veulent les héritiers, comme des éléments fondateurs : ainsi des insurrections des Canuts lyonnais, en 1831 et en 1834, ainsi de la Commune, magnifiées pour leur combativité et leurs amples perspectives.
Mais quid des acteurs en mal d’efficacité de la résistance de 1851, dans la tragédie du « que faut-il faire ? ».
Après le froid massacre parisien, destiné à terroriser qui oserait résister, que pouvaient faire les manifestants des grandes villes, rassemblés par milliers, et attendant un ordre ? Impuissance ou réalisme, les dirigeants « rouges » de Bordeaux, Marseille [22], Toulon [23] ou Toulouse ne le donneront pas…
Que pouvaient faire les démocrates de Lyon et du Forez, écrasés lors de leur insurrection « rouge » manquée de 1849, et depuis soumis au talon de fer de l’état de siège ?
De nombreux ouvriers des petits centres industriels avaient participé à la résistance. Les mineurs paysans du Bassin des Bouches-du-Rhône unirent grève revendicative et participation à l’insurrection [24]. Mais que pouvaient espérer les démocrates des grandes zones industrielles (textile normand, bassins miniers du Nord et des Cévennes), devant l’apathie des prolétaires qui n’avaient pas oublié que la République les avait saignés en juin 1848, et qu’elle les avait privés du droit de vote en 1850, alors que le jour même du coup d’État le Président rétablissait le suffrage universel. Les milices patronales ouvrières du bassin du Gard, par exemple, n’eurent pas grand mal à dissuader les mineurs de bouger.
Que pouvaient envisager par exemple les ruraux « rouges » du Loiret après que leurs leaders aient été arrêtés en masse lors de la manifestation d’Orléans, le 3 décembre ? Affronter gendarmes et hussards comme à Montargis où un insurgé est tué ? Prendre d’assaut la mairie et la caserne de gendarmerie comme à Bonny-sur-Loire ? Mais ensuite ? Que faire contre le quadrillage des campagnes par l’armée, sinon abandonner…
Que devaient entreprendre les colonnes insurgées convergeant sur Nîmes ? Elles n’en étaient plus qu’à quelques kilomètres quand les chefs républicains, persuadés de la vanité de l’entreprise, ordonnèrent la dispersion.
Et que purent faire les combattants de la Drôme ou du Var quand ils durent affronter l’armée régulière, sinon plier ?
Que pouvaient espérer enfin les insurgés bas-alpins, maître d’un département alors que la France les abandonnait, sinon rentrer dans leurs foyers et tomber dans la nasse de la répression…
Mais notre propos associatif n’était pas de jouer les stratèges en chambre, évaluer les possibilités ratées, pointer les erreurs de commandement, refaire la prise d’Agen, l’investissement d’Auch ou la bataille d’Aups…
C’étaient, répétons-le, les valeurs qui, selon nous en tout cas, avaient animé les insurgés que nous souhaitions exalter. Nous l’écrivions dès notre premier Bulletin.

Commémoration et récupération ?

Se posait donc alors le problème de l’orientation de la commémoration, et de son éventuelle récupération politique, au sens étroit du terme.
Deux ans auparavant, en 1995, nous avions pu lire sous la plume de Philippe Vigier cette remarque qui nous avait quelque peu glacés :
« Nous n’avons pas voulu interpréter ici les faits, mais mieux faire connaître des événements trop souvent ignorés ou méconnus : le fait que dans tel ou tel département insurgé en décembre 1851 la commémoration ait été quasi confisquée par l’extrême gauche républicaine a sans aucun doute nui à l’ »image de marque » laissée par le mouvement [25] ».
Ainsi les milliers de Bas-Alpins rassemblés devant le monument des Mées, en 1951, pour écouter Jacques Duclos célébrer le centième anniversaire de la résistance auraient, sans le savoir, nui à l’image de marque de la résistance… Alors que le passage confidentiel, mais néanmoins remarqué, de François Mitterand devant ce même monument, en septembre 1967, s’inscrivait par contre dans la tradition républicaine (et la lutte contre le pouvoir personnel)..
Effectivement l’hommage aux insurgés, quand il avait pu se produire, avait relevé surtout de la conscience protestataire « d’extrême gauche ». Mais qui empêchait alors les autres organisations républicaines, qui empêchait les pouvoirs publics de donner à l’événement toute sa place ?
Nous ne pouvions que nous poser encore plus la question entre 1997 et 2001, alors que la France était dirigée par le gouvernement de gauche de Lionel Jospin.
Tous ceux qui ont œuvré dans ces années préparant et accompagnant la commémoration ont pu faire le même constat d’indifférence relative ou totale des pouvoirs publics tant aux niveaux des Régions (où la prise en compte de la résistance aurait pu avoir un effet fédérateur) qu’au niveau national. Ce n’était pourtant pas faute de solliciter ces pouvoirs publics. Nous ne demandions pas d’argent, mais un signal d’encouragement, une prise de position citoyenne. Rien n’est venu du plus haut lieu de la République. Il n’y avait pas de souffle dans les quelques mentions consacrées à la résistance, parmi tant d’autres événements. Même la pauvre demande d’émission d’un timbre a été ignorée.
Ajoutons que, alors que la presse de province a honorablement couvert l’événement, la grande presse nationale, hormis L’Humanité, est demeurée parfaitement indifférente à nos informations, y compris l’hebdomadaire qui commençait à guerroyer sous le beau nom de Marianne.
On nous laissait aimablement répéter que les Républiques sont mortelles, que toutes celles qui précèdent la nôtre sont mortes d’un coup de force, en 1799, en 1851, en 1940, en 1958… On ne nous prenait guère au sérieux. L’union sacrée se faisait contre la menace du Front et rassurait sur le sens démocratique des Français. Et, cerise sur le gâteau, le gouvernement Jospin préparait en 2001 l’opération quinquennat et inversion des dates des législatives et des présidentielles, dans la ferme conviction qu’elle ne pouvait que profiter au candidat de la Gauche dite plurielle. Au moment donc où les dirigeants de la Gauche consolidaient de fait le pouvoir présidentiel, il était malvenu de revenir sur un épisode illustrant à l’extrême les dangers de ce pouvoir.
On nous laissa donc gentiment célébrer, et seulement associativement, le souvenir de la résistance de 1851.
Ce n’est que, rarement, au niveau départemental, et souvent au niveau municipal, que les élus ont pris leurs responsabilités.
Il est à la fois amusant et attristant aujourd’hui de repenser à l’indifférence renforcée de morgue de ces dirigeants, qui aujourd’hui, depuis que le spectre du pouvoir personnel est devenu une réalité bien tangible, répètent à leur tour que les républiques sont mortelles et qu’il faut résister…

Les drapeaux de la commémoration

Nous n’avons pas eu besoin de forcer sur le rouge pour exprimer notre souhait d’une vraie république démocratique et sociale. Je ne me souviens pas de présence de drapeaux dans les réunions, les causeries, les conférences, les très nombreuses assemblées que nous avons organisées dans le grand Sud-Est, ou auxquelles nous avons été invités par des associations très diverses. Ainsi, je me souviens avoir été invité par des associations laïques, des services culturels municipaux, des bibliothèques, des cercles ruraux, des groupements provençalistes et occitanistes, un rotary club, des vétérans du P.C.F, etc., sans parler des radios, publiques ou privées, y compris une radio catholique, et de la télé de FR3 régional… Je n’y arrivais pas en portant un drapeau tricolore et un drapeau rouge.
Il n’en a pas été exactement de même lorsque les commémorations sont venues d’initiatives amies, mais autonomes.
Par exemple, je regarde la brochure que le Conseil Général du Var a publiée pour commémorer l’insurrection. Ce Conseil Général (à majorité de droite) a tenu à célébrer officiellement la résistance varoise. On peut lire dans l’introduction :
« La résistance au coup d’État du 2 décembre 1851 fait partie des grandes pages écrites par la population varoise. Aussi le devoir de mémoire s’impose-t-il. Pour éclairer les nouvelles générations comme pour se rappeler les difficultés qui ont vu naître notre démocratie. En règle générale, l’Histoire nous apprend que la vigilance s’impose à tous, et que les régimes politiques ne sont pas éternels. Rien n’est jamais acquis et se souvenir des combattants pour la Liberté est certainement le plus grand hommage que l’on puisse rendre aujourd’hui et demain à cette République à laquelle nous sommes viscéralement attachés ».
Ce conseil général a puissamment aidé par son soutien financier les initiatives les plus diverses : film, pièces de théâtre, publications diverses, y compris une bande dessinée, frappes de médailles, colloque, etc.
La brochure porte sur la couverture et dans ses pages intérieures deux drapeaux tricolores entrecroisés.
Je regarde une photo prise lors de l’inauguration du Rond Point des Insurgés, à Digne, début 2002. Je dois prendre la parole avec le Maire de Digne et le Président du Conseil Général, Jean-Louis Bianco. Derrière nous, la plaque que nous allons dévoiler est recouverte d’un drapeau tricolore.
Je feuillette maintenant le numéro spécial de la revue 36000 communes, organe de la Fédération Nationale des Maires Ruraux, consacré à la Démocratie. Il contient plusieurs contributions unissant Commune, République et Démocratie, notamment deux dans le souvenir de 1851 [26]. La photo d’une écharpe tricolore, posée sur une lause, illustre cet hommage à la résistance de 1851, avec la légende suivante : « L’écharpe tricolore : trois couleurs héritées de la Révolution, emblèmes de notre République ».
Ainsi, lors d’initiatives officielles différentes, conduites par des protagonistes bien divers, le drapeau tricolore joue naturellement son rôle de rassemblement des citoyens autour des valeurs républicaines.
Je lis maintenant un article découpé dans le quotidien auvergnat La Montagne (18 décembre 2001). Il relate l’hommage rendu aux insurgés par la commune de Saint-Léon (Allier) « En costumes d’époque, les enfants, le personnel des écoles et les parents d’élèves ont défilé jusqu’à la rue Gilbert-Billard où une nouvelle plaque a été inaugurée » en présence des élus de la commune, des communes voisines, du conseiller général et du député. « Le cortège conduit par les élèves interprétant “ le chant du départ ” s’est ensuite rendu à la salle des fêtes. Là, J.P.Geay, professeur d’histoire, natif de Saint-Léon, a rappelé les événements de décembre 1851. […] Les élus rappelèrent cet épisode historique en y rattachant l’actualité. […] Chacun remercia l’implication de la commune et de ses habitants dont certains avaient hissé le drapeau rouge, symbole des républicains ».
Apparaissent donc ici deux données nouvelles, la reconstitution et le drapeau rouge, que des exemples varois que j’ai vécus me permettent de préciser.
Je regarde maintenant une photo. Elle présente l’arrivée d’un circuit pédestre organisé à Taradeau (Var), sur les traces de la colonne insurgée de décembre, par l’association « Taradeau Amitié » et par le Foyer rural. Les nombreux participant/e/s sont en tee-shirt, survet et short. Il fait encore bien chaud ce 29 septembre 2001. Chacun/e porte sur sa poitrine un badge avec le nom d’un des insurgés de la région.
La couverture du dépliant, « Journée républicaine à Taradeau », indique les activités de la journée, (animations, conférence, banquet) en marge d’un grand tableau [27] : la longue colonne des insurgés s’avance vers nous. En tête marchent deux paysans à gilet noir, « brayes » claires et « taillole » (ceinture) rouge, brandissent des fusils. Un tambour bat la charge et devant lui marche Césarine, avec son grand drapeau rouge. Derrière, un autre homme brandit un fusil : il porte le haut de forme et la jaquette noire du bourgeois. Autour du rouge du drapeau, le bleu et le blanc des blouses évoquent le drapeau national.
L’évocation historique de la colonne et le recours aux couleurs privilégiant le rouge se doublent donc du désir d’implication des participants, mais sans recours au costume d’époque. On est bien en 2001, par un samedi presque habituel de détente et d’activités sportives.

Je regarde maintenant la couverture de la brochure publiée par le Comité local pour la commémoration de l’insurrection de 1851 à La Garde-Freinet (Var) [28], brochure remise à tous les foyers de la localité. Elle est entièrement occupée par un tableau. Arrivant au clocher campanile, la longue colonne des insurgés, hérissée de fusils et de sabres et de drapeaux rouges. La plupart des hommes portent la blouse bleue et le large chapeau des paysans et des bouchonniers, quelques-uns portent le haut de forme des bourgeois. Les femmes portent la longue robe et la coiffe provençale. Un tambour mène la marche. Au premier plan, un homme en blouse bleue et foulard rouge tient un fusil, et Césarine brandit un immense drapeau rouge…
Je regarde maintenant une photo. C’est le même village, le même cortège, de blouses bleues, grands chapeaux noirs et coiffes provençales. Mais tous et toutes portent le foulard rouge et beaucoup des fanions rouges. Je reconnais en tête l’homme à la blouse bleue et au fusil, c’est mon ami Gérard Rocchia, président du comité et descendant d’insurgé, comme tant d’autres ici. Et je reconnais Césarine qui porte un drapeau rouge. À ses côtés, je me reconnais dans l’autre homme en blouse, sans armes : je porte un drapeau rouge que l’on m’a remis d’office en tant que président de l’association 1851…
J’entends à nouveau les détonations des fusils de chasse et des tromblons des bravadeurs, mêlés au roulement des tambours et aux fifres provençaux du Golfe de Saint Tropez, jouant « La Carmagnole » ; et j’en ai la chair de poule.
Ce que j’aurais pu craindre être une de ces innombrables et folkloriques reconstitutions en costume, style médiévales, a été en fait une des plus belles et sincères manifestations d’hommage aux insurgés auxquelles il m’a été donné de participer.
J’ai encore en mémoire le propos de Gérard Rocchia, s’adressant aux ombres des insurgés qui nous écoutent, quelque part dans les branches des platanes de la place où nous sommes maintenant rassemblés. Il les appelle un à un par leur nom. Pendant quelques secondes, un silence nous saisit, comme si le contact s’était physiquement établi entre Eux et nous. Puis Gérard reprend en s’adressant à la foule :
« Ils sont partis par une froide journée de décembre défendre un idéal. Ils ont laissé derrière eux femmes, mères et travail pour faire ce qu’ils croyaient juste. Ils ont voulu défendre leur liberté et ils n’ont eu pour toute récompense que la paille des cachots ou la terre de l’exil.
Certains se sont pliés sous le joug des vainqueurs, d’autres, moins nombreux, ont voulu garder leur dignité en refusant toute compromission avec un ordre qui n’était pas le leur.
Cette République qu’ils avaient tant espérée, ils en ont semé la graine. Leurs enfants en ont récolté les fruits.
Les raisons de l’histoire et les compromissions politiques ont effacé leur sacrifice de la mémoire collective.
Aujourd’hui, il était du devoir de leurs descendants d’honorer et de rouvrir la page qu’ils avaient écrite de leur sang et de leur souffrance, car il y a pire que la mort : il y a l’oubli.
Ce dernier vient d’être réparé. Souvent enfin leurs noms, leurs exploits retrouvent les rues de ces villages qu’ils ont tant aimés et défendus. Tous ces anonymes méritaient que nous leur consacrions quelques instants de notre temps et si, après nous, le silence sur ces événements revenait, c’est que nous ne sommes plus digne de porter leur nom ».
Comment expliquer que ce rouge (qui n’est pas négation du tricolore) ait submergé ces célébrations (auxquelles notre association était invitée sans en être l’organisatrice), célébrations œcuméniques issues directement de la collectivité locale, et qui s’en voulaient rassembleuses ?
Ce n’est pas faire insulte à beaucoup de participants que dire qu’ils n’auraient pas défilé au présent derrière un drapeau rouge.
Que signifie cette négation de la défaite, cette revanche sur un destin brisé ?
Que signifie cette volonté de reprendre ludiquement le chemin, et même le vêtement des insurgés, dans une entreprise qui n’est pas mascarade ?
Que signifie ce rouge porté par procuration ? Que vient-il suturer ? Que porte-t-il comme espérance ?
En soulevant la lourde pierre d’oubli, quelque chose d’inclassable a germé au moment de la commémoration, comme si on se mettait à penser que tout a changé depuis, mais que ça continue… Comme si, pendant quelques instants, on retrouvait dans sa pureté un élan initial dont, de génération en génération, les péripéties historiques ont miné la Vertu.

René MERLE

Notes

[1Voir le site http://www.1851.fr. le site de l’Association 1851 propose un tableau actualisé très complet des publications, et l’accompagne de la mise en ligne de nombreux textes, souvent difficiles à trouver.

[2Cf. : Jean-Paul DAMAGGIO, 2 décembre 1851 ¿ La dictature à la française ? (Analyse de l’événement à partir de l’insurrection dans le Sud-Ouest), 2001.

[3Sur la symbolique charbonnière initiale, cf. Pascal ARNAUD, « Charbonnerie et Maçonnerie. Modèles, transferts et fantasmes… », Cahiers de la Méditerranée, vol. 72, 2006, qui donne le noir (la Foi du charbonnier), le bleu (Espérance) et le rouge (Charité).

[4René MERLE – La tentative d’insurrection marseillaise du 23 mars 1841. Promemo – Provence mémoire ouvrière, 6, 2007. Cf. : L’insurrection marseillaise avortée de 1841.

[5] Pierre MERLIN, « Le coup d’Etat du deux décembre 1851 dans le Jura », Société d’émulation du Jura, Travaux 1994, Lons-le-Saunier, 1996, « Le coup d’Etat du 2 décembre 1851 dans le Jura : la répression, les hommes, l’exil », Société d’émulation du Jura, Travaux 1995, Lons-le-Saunier, 1997, « Poligny et l’idée démocratique sous la Seconde République, février 1848-2 décembre 1851 », Patrimoine Polinois, n° 15, 2000.

[6Membre fondateur du comice agricole d’Arbois en 1840, Wladimir GAGNEUR a écrit Les fruitières (1839), Le crédit a bon marché (1849), Guerre à l’usure (1849) et Socialisme pratique (1850). Sur GAGNEUR, cf. Jean-Claude WARTELLE, « Une famille d’intellectuels de gauche au XIXe siècle, les Gagneur » (1ère partie), Cahiers Charles Fourier, 12 – 2001.

[7Karl MARX, Le 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte, 1852.

[8Le Toulonnais, 19 décembre 1851. Début de la publication de « Trois jours au pouvoir des insurgés », d’Hippolyte MAQUAN.

[10Eugène TÉNOT, La Province en décembre 1851, Étude historique sur le coup d’État, Paris, Le Chevalier, 1865, rééd. 1868. Eugène TÉNOT, Paris en décembre 1851, Paris, Le Chevalier, 1868. Eugène Ténot (1839-1890) était alors rédacteur au grand journal d’opposition Le Siècle.

[11Hubert DELPONT, Pierre ROBIN, « La résistance républicaine au coup d’État du 2 décembre 1851 de Louis Napoléon Bonaparte dans le Néracais », Revue de l’Agenais, 1-1984, 1-1985

[12Hubert DELPONT, « Histoire mouvementée de la gravure des insurgés de l’Albret… », Revue de l’Agenais, n°4, 1990. Texte dans http://www.1851.fr/auteurs/sommaire.htm. Gravure : Fi 117, Archives Départementales de Lot-et-Garonne.

[14Philippe VIGIER, « Le coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte », revue L’Histoire, 193, 1995

[15Karl MARX, Le 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte, 1852

[16À l’initiative de Paul CRESP, secrétaire de l’Association 1851, la Mairie de Paris a publié en novembre 2001 une brochure distribuée dans les lycées : Sylvie APRILE, Paul CRESP, René MERLE, Le coup d’État de 1851, qui présente l’événement parisien.

[17Cf. les publications de Jean-Paul DAMAGGIO, Éditions la Brochure, Angeville

[18Commémoration organisée par les municipalités de Linards et Châteauneuf-la-Forêt, avec le soutien de la Société Historique du canton de Châteauneuf.

[20] Frédéric NÉGREL, dont l’activité a été majeure dans la commémoration varoise et bas-alpine, est professeur d’histoire au collège d’Aups, Var.

[21Jean-Claude CARON, L’été rouge. Chronique de la révolte populaire en France (1841), Aubier, Collection historique, 2002

[22Raymond BIZOT, « Marseille et le coup d’État du 2 décembre 1851. Documents », Bulletin de l’Association 1851, 22, 2003. Hugues BREUZE, Insurgés et opposants au coup d’État dans les Bouches-du-Rhône, Mémoire de Maitrise, Université d’Aix-Marseille, 2000. Ces deux textes sont en ligne sur le site <http://www.1851.fr> (Auteurs).

[23René MERLE, « Des élections de 1850 au coup d’État du 2 décembre 1851 : les Républicains de Toulon et de sa proche région ». Bulletin de la Société des Amis du Vieux Toulon, 128 ; en ligne sur le site de l’association 1851

[24Hugues BREUZE, Insurgés et opposants au coup d’État dans les Bouches-du-Rhône, Mémoire de Maitrise, Université d’Aix-Marseille, 2000

[25Philippe VIGIER, « Le coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte », revue L’Histoire, 193, 1995

[26Pierre COLLOMBAT, « Commémorer pour embaumer ou pour penser ? ». René MERLE, « L’insurrection de 1851 et la démocratie communale », 36000 communes, FNMR, 199, 2002. (P.Collombat était alors président de l’A.M.R du Var, maire de Fignanières, conseiller général. Il est aujourd’hui sénateur socialiste du Var).

[27] Le tableau est de P.Fraipont

[281848-1951, l’histoire oubliée de La Garde-Freinet, Comité local pour la commémoration de l’insurrection de 1851, La Garde Freinet, 2001. Le tableau est peint par Mme Preire.

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