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À propos du Bonapartisme présidentiel, 2007

dimanche 3 juin 2018, par René Merle

Depuis la classique classification des Droites de René Rémond, un vague consensus désigne par bonapartisme toute salvation (française) de l’ordre social par un chef autoritaire, populaire (voire populiste), et résolument modernisateur. Attitude qui à l’évidence peut mettre la République en péril, mais qui (le De Gaulle de 1958-1969 en témoignerait), peut aussi en être respectueuse.
Depuis l’élection de 2007, nonobstant le pittoresque courroux du « Mouvement France Bonapartiste », qui ne s’y reconnaît pas, un concert presque unanime (contempteurs et adulateurs) qualifie de « bonapartiste » le nouveau Président.
Ce jugement se fonde essentiellement sur son tempérament et son comportement, qui évoquent plus ceux du Premier Consul voire du prétendant Louis Napoléon, que ceux des présidents de la Vème République.
Certes, depuis deux ans, la sidération (au sens le plus étymologique) devant la personnalisation du pouvoir et l’exhibition de la personne présidentielle a pu donner le sentiment d’une franche rupture avec les précédents détenteurs de la fonction. Rupture vécue de façon insupportable par les partisans de la « vertu républicaine » qui clament, Obamania aidant, que le président ne serait pas « the right man in the right place ». Ce qui sous-entend ; gardons « the right place » et plaçons y « the right wo/man »….
Pour autant, peu de ces moralistes, notamment dans les deux camps socialistes, ne rappellent qu’en matière de personnalisation du pouvoir (encore accrue par la réforme Jospin), le Président ne fait que pousser ce que la Constitution autorise. (Qui douterait de ce pouvoir virtuellement absolu peut se reporter à l’article 16 de notre Constitution). Le bonapartisme est inscrit en filigrane dans notre constitution.
Si donc ce comportement « bonapartiste » ne fait que profiter de possibilités légales, il serait assez stérile pour en comprendre la nature de s’en tenir à l’hybris d’un politique (hybris séduisit au moment de l’élection une majorité de Français). Il conviendrait surtout, au regard des deux précédents Bonaparte, de s’interroger sur ce dont ce comportement procède socialement, et ce dont il peut être l’accoucheur.
Le premier Bonaparte, porté par la fraction modérée de la bourgeoisie ex-révolutionnaire, soutenu par une paysannerie libérée par la Révolution mais lasse des désordres, devait mettre en place durablement un nouvel Ordre social sur la ruine sans appel de l’Ancien Régime. Quitte à violenter les dignitaires de la République conservatrice en place
Le second Bonaparte fut l’élu d’un monde rural et d’un monde ouvrier déçus par la Seconde République. Avec le soutien suspicieux des Conservateurs, dont il mata les dirigeants, il devait à la fois assurer l’Ordre social contre le « péril rouge », et garantir le plein développement de la modernisation capitaliste du pays.
Quelle fonction historique pour le Président actuel, ostensiblement soutenu par le grand capital, porté au pouvoir par la convergence de l’électorat conservateur traditionnel et d’un électorat populaire qui par frustration et ignorance votait F.N ?
En cette période où, n’en déplaise aux pourfendeurs de l’État-Nation, la crise du capitalisme s’inscrit dans le cadre des relations et rivalités entre les nations (les États-Unis en témoignent au premier chef), il y aura pleinement bonapartisme si, oubliant ses précédentes prises de position « libérales », le clan présidentiel inscrit (bien acrobatiquement dans le cadre européen !) un interventionnisme étatique économique résolument nationaliste. Et ce au grand désarroi des « élites » socialistes depuis longtemps acquises à « l’Europe libérale ».
Il y aura pleinement bonapartisme si, jouant sur cette fibre « nationale », le clan présidentiel persuade la majorité des salariés, dont il prétend maintenant comprendre les aspirations, qu’en sauvant (malgré lui [1]) le grand capitalisme français, il sauve aussi les emplois et la dignité du monde ouvrier.
Il y aura pleinement bonapartisme si, pour s’assurer la maîtrise idéologique des âmes et des cœurs (l’hégémonie au sens gramscien), à la mise en place d’une populaire et intéressée « brigade des acclamations » s’ajoutera le consensus total du monde médiatique.
C’est dire que l’avenir s’annonce rude. Mais intéressant.

René Merle

[1] Cf. à ce sujet Denis Collin, « Quand Nicolas Sarkozy enterre Maastricht et Lisbonne », http://la-sociale.viabloga.com/

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