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Les enjeux actuels de la commémoration de 1848 et de 1968 (2008)

lundi 4 juin 2018, par René Merle

 René Merle - Schéma de la causerie présentée à l’École du Social - Mutuelles Santé Plus – Nice. 12 novembre 2008

Merci à votre École du Social et à Jean-Jacques Cassar avec lequel une fort ancienne camaraderie, née dans les années 1970, s’est toujours prolongée d’échanges. Echanges qui nous ont renforcé dans la même conviction que l’histoire, si étrangère aux jeunes générations, a un rôle éclairant et actif au présent.
C’est dire que le titre de notre propos que vous avez proposé pour ce soir, « Les enjeux actuels de la commémoration de 1848 et de 1968 », ne sacrifie en rien à une mode assez creuse de la commémoration, dont la France est redoutablement atteinte.
120 années séparent ces deux grandes secousses historiques : la première qui voit naître la Seconde République française, la seconde qui voit la France secouée par un formidable mouvement social et sociétal. Le contexte national et international de ces deux événements majeurs est évidemment a priori bien différent, et il serait aventureux de dresser entre eux une relation directe. Par contre, en cette fin de l’an 2008, il est extrêmement intéressant de pointer, à l’occasion de ces deux anniversaires, les données communes qui les sous-tendent, car elles sous-tendent toujours aujourd’hui les tensions et les espérances dont notre société est grosse.
C’est de ce rapport vivant du passé, lointain ou proche, à notre présent, que je vais essayer de traiter.

(Bref rappel des événements de 1848 et 1968 en France)

Ces deux événements, politiques au premier chef, s’inscrivent, même si les participants n’en ont pas directement ou pas du tout conscience, dans une charnière de la donne économique et sociale.
1848 est à l’aube du plein passage au marché national et à l’industrialisation, qui donnent son visage à la France moderne.
Comme le montre Saint-Simon dès la Restauration, l’immense révolution politique de la décennie 1789-1799 prendra tout son sens dans la libération des forces productives nouvelles, auxquelles le politique doit ouvrir le champ. C’est en partie pour avoir nié cette réalité que la Restauration conservatrice (1814-1830) sera un échec. C’est aussi pour ne pas en avoir pris toute la mesure (malgré la naissance des chemins de fer, la modernisation des ports, la création de mines, etc.) que la Monarchie de Juillet (1830-1848), née dans l’espérance d’un progrès démocratique, mais aussi d’un progrès économique, tombera.
1848 est la charnière entre cette période d’hésitation et la fulgurante époque de développement du capitalisme dans le cadre national et déjà dans le cadre international, que le Second Empire assumera.

À l’issue des Trente Glorieuses, génératrices d’une confiance sans bornes dans le développement des forces productives et l’amélioration considérable du niveau de vie, 1968 est à l’aube d’une nouvelle donne de la mondialisation capitaliste, génératrice de secousses redoutables.

Je vais maintenant pointer quelques correspondances remarquables entre les deux événements.

La première correspondance est l’inscription dans une contagion internationale. Contagion européenne pour 1848 : les révolutions démocratiques et nationalitaires d’Italie, d’Allemagne et d’Autriche-Hongrie encadrent l’avènement de la Seconde République française. Contagion juvénile mondiale pour 1968, du Japon au Mexique, en passant par les Etats-Unis : la protestation contre la guerre du Viet-Nam, la solidarité avec les Palestiniens se lie aux aspirations démocratiques…
Même si, dans les deux cas, cette donne internationale n’est pas un élément directement déclencheur, les événements de 1848 et de 1948 ne sont pas franco-français.

La seconde correspondance est, en France, l’apparente soudaineté de l’événement, la disproportion entre l’élément apparemment déclencheur et la suite des événements.
On aurait bien surpris les organisateurs de la campagne réformiste des Banquets, qui réclamaient un élargissement du cens électoral, si on leur avait dit que leur action allait entraîner la chute de la royauté et la proclamation de la République, mot tabou depuis presque cinquante ans.
On aurait bien surpris les étudiants initiateurs de l’invasion du bâtiment des jeunes filles, à Nanterre, si on leur avait dit que leur uvement allait être le déclencheur d’une grève générale comme la France n’en avait jamais connu. Et on aurait encore plus surpris les commentateurs « autorisés » de l’actualité. On se souvient du fameux « Les Français s’ennuient… »
Bien sûr, a posteriori, les historiens décèlent dans ce qui gronde en 1847, à partir de la crise des subsistances, les émeutes de la faim dont celle, fameuse, de Buzançais, les dignes avant-coureurs de l’explosion populaire. Et on repère dans les luttes sociales de 1967-1968 (sécurité sociale, grève des jeunes O.S à Caen, etc.), comme dans l’action des C.A.L, l’annonce de la secousse majeure de Mai…
Les deux éruptions ont été préparées bien sûr par toute une série d’événements, de maturations, mais leur force et leur soudaineté marquent la révélation d’une nouveauté absolue.
Ce qui pose évidemment le problème de l’anticipation : comment prévoir ce qui va advenir ? Pourquoi l’ébullition retombe-t-elle parfois, et parfois fait exploser le couvercle de la marmite ?
(Cette question a été l’objet d’une très intéressante discussion, à partir notamment de souvenirs de la « cristallisation » du mouvement en milieu étudiant en 68, et dans l’interrogation sur les lendemains de la situation actuelle…).

Après l’interdiction d’un banquet républicain à Paris et un tragique épisode de répression, en février 1848, comme après la dure répression des premières manifestations étudiantes, à Paris toujours, en 1968, c’est l’intervention directe et massive du Peuple, dans la capitale comme au plan national, qui change la donne et rend, dans un premier temps, le mouvement irrésistible. Je dis bien « Peuple », ce beau mot que les « élites » méprisent.
Dans un premier temps, la force tranquille du Peuple, en 1848 comme en 1968, sembla faire sauter la chape de plomb des conformismes et des hiérarchies : Un égalait Un. Chacun parlait et écoutait les autres, ses semblables. Et cette libération de la parole, parfois logorrhéique, était synonyme de fraternité et de démocratie directe. Utopie fraternelle qui révélait, et tout particulièrement à la jeunesse, la possibilité d’un autre monde.
En 1848, dans cet autre monde, la liberté ne serait plus celle du loup qui croque l’agneau. La République garantirait enfin à ceux qui n’avaient que leur force de travail pour (sur)vivre le droit au travail, à la santé, à l’instruction. 1848 appellait la République démocratique et sociale. Et comme, en dépit des apparences, avait survécu le souvenir confus, mais vivant, de la vraie république, la vieille formule des Sociétés populaires de 1792-93 retrouvait tout son sens : « Le peuple reprend ses droits ». Au regard de l’Histoire, le principal acquis de 1848, même si la suite des événements devait provisoirement le nier, est l’affirmation de ces Droits, dans la dignité.
On sait combien en 1968 cette exigence, en reconnaissance de dignité, et au premier chef de dignité et de démocratie au travail et dans le travail, a pesé sur les résultats des accords sociaux qui devaient clore la grève générale.
La République de 1848 ajouta au diptyque « Liberté – Égalité » le beau mot de « Fraternité ». D’aucuns, on se doute de quel côté, lui auraient préféré « Charité », et d’autres, à l’extrême gauche, penchaient pour « Solidarité ». Réelle ou surjouée, la Fraternité a en effet baigné les premiers jours de cette République, comme elle a imprégné, dans une extraordinaire libération de la parole, les rencontres entre ceux qui s’étaient levés en mai 1968. Même s’il sera de bon ton, plus tard, de railler les utopies fraternelles portées par les « quarante-huitards » et par les mouvements juvéniles de 1968, il n’en reste pas moins que, pendant quelques semaines, bien des Françaises et des Français ont pu vivre dans le sentiment que l’Homme pouvait ne plus être un maître ou un loup pour l’Homme. Il est aussi de bon ton, aujourd’hui, de pointer l’accomplissement de l’individualisme généré par cet immense besoin de respirer et de briser les carcans qui animait alors tant de jeunes. C’est oublier que ce besoin prenait toute sa dimension dans le mouvement collectif, ce « Tous ensemble » que l’on retrouvera…

Avant même le droit au travail, le premier droit que la République de 1848 reconnaît à ce Peuple est le suffrage universel. Suffrage universel masculin, tant, si l’on excepte quelques individualités militantes, le refus du vote féminin était général, y compris à gauche.
L’extrême gauche semblait jouer les Cassandre en jugeant précipitée et aventureuse cette institution du suffrage universel : tant qu’il n’aura pas été instruit et éclairé, un Peuple généreux, mais ignorant, sera facilement manipulé par les notables, par le clergé, par « l’idéologie dominante ».
La suite lui donnera raison : les premières et immédiates élections de députés verront une victoire des modérés et des conservateurs, et l’élection au suffrage universel (masculin) du Président de la République, en décembre 1848, verra la victoire écrasante de l’aventurier démagogue Louis Napoléon, et la défaite cuisante des modérés, de la gauche et de l’extrême gauche.
Et l’on sait comment en 1968, quelques semaines à peine après l’énorme mouvement contestataire, les élections (que d’aucuns dénonçaient par le slogan « Élections piège à cons ») donneront la victoire aux gaullistes et aux conservateurs.

Ce Peuple que l’on salue, que l’on encense en 1848, quand sa force apparaît irrésistible, n’en est pas moins sociologiquement un peuple divers, que l’on va vite en haut lieu s’employer à faire éclater. La stratégie sera d’isoler le noyau combatif de la classe ouvrière naissante, de le provoquer jusqu’à le pousser à l’insurrection du désespoir (après la brutale fermeture des Ateliers Nationaux), et à dresser contre lui la petite bourgeoisie et l’immense masse rurale.

La leçon qu’en tireront les Démocrates-Socialistes, qui commenceront à s’organiser après décembre 1848, sera de dégager une perspective politique immédiate, autour d’un programme réaliste unissant la masse des « prolétaires », au sens de l’époque (ceux qui vivent de leur travail : ouvriers, employés, enseignants, paysans) et les militants républicains petits-bourgeois. Leurs succès électoraux, et tout particulièrement dans le monde rural, inquièteront le pouvoir et décideront le Président à commettre son coup d’État.
On sait combien, en 1968, les dirigeants du mouvement ouvrier étaient hantés par la crainte de l’isolement et le danger du fourvoiement dans des voies aventuristes. Et parmi ceux qui sont ici, beaucoup, après le reflux post-soixante huit, ont vécu le lent processus de maturation politique qui aboutira à dégager un horizon politique réaliste, et à la victoire de l’Union de la Gauche en 1981. Victoire vite compromise…

1848, 1968, dans les deux cas, l’espoir d’une révolution, au sens de changement global et radical, se clôt provisoirement sur une défaite.
Mais si nous sommes réunis ce soir, ce n’est pas seulement pour nous limiter à ce constat, mais pour nous demander quelles leçons en tirer au présent.
Je vous remercie.

(Animée par J.J.Cassar, une riche discussion a suivi)

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