La Seyne sur Mer

Accueil > France contemporaine > Faits de société > À propos de l’art des Papous et de notre rapport à "l’art primitif"

À propos de l’art des Papous et de notre rapport à "l’art primitif"

jeudi 4 février 2021, par René Merle

J’en ai déjà dit deux mots sur mon ancien blog : que faire quand une bibliothèque déborde, et que l’on n’a pas envie de laisser ses héritiers se dépatouiller avec un stock de livres dont ils n’ont rien à faire ?
Pepe Carvalho, le héros de Montalbán, avait trouvé la solution en brûlant un livre chaque jour.
Solution séduisante à certains égards, mais je n’ai pas de cheminée.
Bref, une fois de plus, en faisant le ménage dans mes étagères, je suis tombé une fois de plus sur un petit ouvrage que j’avais quelque peu oublié : L’art des Papous, Éditions Scala, 2000. Un ouvrage qui en 130 pages et douze œuvres remarquables réussit à nous présenter les lignes de force de l’expression artistique des populations papoues. Un ouvrage qui m’avait mis l’eau à la bouche, et que j’ai depuis complété par les collections et l’exposition du musée du quai Branly… C’est dire que je n’ai pas eu envie de m’en débarrasser.
En effet, depuis ma lointaine découverte des célèbres travaux de l’anthropologue Malinowski sur les Papous des îles Trobiand, j’ai toujours été fasciné par cette région du globe, où je ne suis jamais allé et où je n’irai sans doute jamais, bien que j’en aie humé la proximité lors d’un voyage en Australie du Nord…
Mon porte clé, acheté au magasin du siège de l’ONU, à New York, me montre quotidiennement le drapeau de la Papouasie Nouvelle Guinée, la partie de l’île indépendante depuis 1971 - l’autre partie, Iryan Jaya, étant possession (occupation ?) indonésienne.
Vous y voyez le rouge et le noir, couleurs dominante dans l’art des Papous, (mais couleurs qui furent aussi celles de la colonisation allemande du quart nord de l’île, 1884-1914), l’oiseau Paradisier que l’on ne trouve pas ailleurs, et les étoiles de la constellation de la Croix du Sud…
Ce drapeau me renvoie à l’histoire de la difficile et souvent cruelle rencontre entre ces hommes de l’âge de pierre avec les colonisateurs européens et australiens, puis avec l’envahisseur japonais. Il me renvoie à la triste situation actuelle de la partie indépendante, dont la violente crise politique, sociale et culturelle est liée à ce bouleversement des modes de vie par l’emprise des intérêts capitalistes.
Il me renvoie aussi à la triste situation de la partie jadis hollandaise (les Hollandais ayant colonisé l’Indonésie), et donc aujourd’hui indonésienne, durement prise en main et submergée par une vague autoritaire d’immigration… Je conserve un pénible souvenir d’un spectacle à Djojakarta, censé nous présenter les différentes facettes de la culture indonésienne : la dernière séquence, censée représenter l’Irian jaya, était la triste prestation de graciles austronésiens qui n’évoquaient guère les ethnies Papoues…
Pour en revenir à l’art des Papous, je ne peux que m’interroger sur le sens de notre délectation devant ce qui ne nous est en rien destiné : objets spécifiques, souvent fugitifs, associés à une vision spécifique du monde qui n’est pas la nôtre, au statut des sexes, à des rites d’initiation, à un rapport complexe à l’au-delà. Et je sais que, comme tant d’autres arts dits primitifs, ces objets figés pour nous en délectation esthétique n’échapperont sans doute pas à la vulgarisation mercantile…

Répondre à cet article

| Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | SPIP