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Marseille et sa montagne

samedi 26 décembre 2020, par René Merle

Article paru dans le n° 40 (mai 2013) de la revue Verdons, publiée par l’Association Pays et Gens du Verdon : Les Gavots et Marseille.

Merci à Verdons qui me propose de participer à son numéro, "Marseille, capitale gavote", (avec ou sans point d’interrogation).
Je n’ai ni l’âge, ni la santé pour approfondir les données démographiques qui dorment dans mes dossiers. Données essentielles, qui permettraient de mesurer l’importance et les pulsations du flux ancestral poussant des habitants du haut-pays vers la grande ville. D’autres le feront sans doute, et mieux que je n’aurais pu le faire.
Mais c’est bien volontiers que, sur un sujet qui m’est cher, j’apporte ici quelques « flashs » (comme on dit en provençal) puisés dans mon travail d’historien et mon plaisir de romancier.
Ce rapport avec la Haute Provence m’est cher en effet à plusieurs titres ; notamment pour avoir été, comme tant d’autres, à rebours du mouvement ancestral, un enfant chassé par les bombardements américains vers le refuge bas-alpin ; ensuite d’avoir été, avec un groupe d’amis, à l’origine de l’Association 1851, créée aux Mées (Alpes de Haute Provence) pour honorer la mémoire de la résistance républicaine au coup d’État qui fut si puissante dans ces Basses Alpes.

Préalablement, quitte à enfoncer des portes ouvertes, une précision indispensable : c’est dans la complémentarité économique et humaine du haut-pays et du bas-pays qu’est née et que s’est affermie l’entité provençale. Complémentarité dialectique qui fut celle des transhumances venues de la « Baissa », et celle des migrations nord-sud, qui, des siècles durant, ont irrigué campagnes, villages et villes du bas-pays.

Mais venons en à Marseille…
Dans la Provence d’antan, si Aix était capitale, Marseille n’en était pas moins « LA » ville. A-t-elle été le lieu d’attraction privilégié de la descente gavote vers le Sud ? Certes pas. Les patronymes de la Basse-Provence témoignent de l’éparpillement de cette émigration sur tout le territoire.
Mais, si les commentaires actuels autour du « vivre ensemble » privilégient la mémoire et la réalité présente des vagues d’émigration étrangères, stricto sensu, arrivées à Marseille du Sud et de l’Est, on ne saurait négliger la très importante présence séculaire de deux courants « montagnards » français, l’un descendant des Cévennes et du Vivarais, l’autre, gavot à proprement parler, descendant des actuels départements des Alpes de Haute Provence, des Hautes Alpes et de la Drôme, voire des montagnes du Dauphiné et de Savoie, et même de Suisse. Deux flux séculaires qui poussèrent vers la grande ville et ses immenses possibilités de travail et de négoce tant d’hommes et de femmes jeunes, en quête d’une vie meilleure et d’horizons nouveaux.
Flux séculaires d’immigration, et donc d’intégration des nouveaux venus à la vie de la cité, cité trop souvent méprisante sinon hostile dans l’affirmation d’ethnotypes bien connus : le Gavot, lourdaud mal dégrossi mais âpre au gain et réussissant trop bien… ou alors le Gavot, possédant son français (voire son latin !), donneur de leçons à des Marseillais uniquement provençalophones…
Quelles qu’aient été les préventions marseillaises à son égard, en aucun cas, (Suisses et Valdotains peut-être mis à part), la présence gavote n’a été accompagnée en retour d’une cristallisation en « communauté » distincte et durable. Pour ces émigrés, la plupart du temps assurés de trouver sur place un accueil et une aide de parents ou de « pays » déjà installés, il s’est toujours agi, seulement mais essentiellement, de travailler, et si possible de « réussir », sans oublier le pays, certes, mais en s’intégrant pleinement dans la vie du grand port, ouvert à qui voulait y vivre depuis la médiévale Commune de Marseille, toujours en quête de bras et d’énergies...
Je viens d’évoquer la Commune. Il serait très intéressant de traiter des rapports complexes de cette Commune médiévale avec les grands féodaux de la Haute-Provence, qui partageaient avec elle la même hostilité à l’égard de la Maison française d’Anjou, maîtresse de la Provence depuis 1246, qui ne supportait ni l’esprit d’indépendance de l’une, ni la farouche autonomie des autres… Il serait aussi bien intéressant de traiter de la « descente » franciscaine du treizième siècle, de Digne à Marseille, avec la haute figure de Sainte Douceline, dont l’amour pour les pauvres et la cause du petit peuple marseillais inquiéta les souverains d’Anjou…

Mais, sans remonter aussi haut, je traiterai donc ici seulement de cette immigration gavote à partir de la cité du XVIe siècle, telle que nous la présente ce document de 1575, ville fraîchement française – non pas dans une approche factuelle chiffrée - mais à travers quelques évocations de destins significatifs.

RAMBAUD

1558 – Il n’existe pas encore d’imprimerie dans cette ville de marchands peu tournée vers les spéculations intellectuelles. Honnorat Rambaud, maître d’école à Marseille depuis 32 ans, doit faire imprimer au plus proche, à Lyon, l’ouvrage de sa vie : La déclaration des abus que lon commet en escrivant Et le moyen de les éviter, et représenter nayvement les paroles, ce que jamais homme n’a faict. En créant un étrange alphabet de 24 lettres nouvelles [1], notant « phonétiquement » la langue française, il pense en rendre possible la diffusion à tous, dans une ville où l’on ne parle encore que provençal… Si la tentative ne connaîtra pas le succès escompté, elle lui assurera néanmoins ultérieurement une célébrité certaine chez les linguistes… Qui est ce singulier personnage ? Un Gapençais de langue d’Oc, venu comme tant d’autres gavots francisés apprendre le latin et le français aux Provençaux du Sud… Rambaud symbolise pleinement l’apport culturel des Gavots dans une ville encore si peu française, et leur intégration. Époux d’une fille de patron-pêcheur, il sera Marseillais jusqu’au bout des ongles : symbole encore d’une intégration sans problème de « l’estrangier » à la cité, où son fils deviendra marchand.

Ville si peu française encore, écrivais-je plus haut. Dans son dernier roman, en occitan, Lou capitani de la Republica (la République marseillaise de 1591-1596) Claude Barsotti mêle à bon escient les deux formes du provençal employées dans la ville du XVIe siècle : parler marseillais et parler gavot… Cette République indépendante sera vaincue par les troupes royales. Mais, jusqu’à leur écrasement définitif en 1660, les rébellions marseillaises se succèderont pour défendre l’autonomie et les privilèges de la Cité. C’est Gaspard de Glandevès de Niozelles qui dirigera la dernière en 1660 : comme son nom l’indique (Niozelles, où il mourra, est une commune proche de Forcalquier) ce Marseillais est l’héritier d’une grande famille aristocratique de Haute-Provence (les Glandevès) qui joua un rôle important dans l’histoire de Provence. Condamné à mort avec six autres révoltés, il pourra fuir comme cinq de ses compagnons : mais le sixième, Jean Léon dit le Gavot, sera pendu. Illustration encore, s’il en était besoin, de l’implantation gavote à Marseille et de sa participation directe à la vie de la Cité.

L’afflux ininterrompu de population gavote sera plus important encore après la grande peste de 1720 qui tua la moitié de la population de la Cité. Les Gavots contribuèrent puissamment au repeuplement de Marseille.
La « descente » vers la capitale méridionale était toute tracée pour beaucoup. Évidemment, la plupart étaient des humbles. Ainsi c’est naturellement vers Marseille que, depuis son Ubaye natale, se dirigera (à pieds) le tout jeune Esmieu. (Cf. La vie pénible et laborieuse du colporteur Esmieu, récit de vie de Jean-Joseph Esmieu, 1762-1832, Alpes de Lumière, 2002). À côté de ces modestes, on trouve bien sûr quelques fils de famille déjà fortunés, mais la réussite de la plupart des Gavots, partis de rien comme on dit, a tenu à leur travail acharné et à leur esprit d’initiative. Cette âpreté au travail, et au gain, n’est pas sans susciter la raillerie des Marseillais "de souche" (de souche à vrai dire incertaine !), comme en témoignent chansons et théâtre...

À la veille de la Révolution, le bibliothécaire, historien et lexicographe marseillais Claude François Achard (1751-1809) publie un dictionnaire provençal-français et français provençal qui fera date [2]. Dans sa préface, il oppose à l’opinion marseillaise commune, selon laquelle le provençal gavot est un parler grossier et quelque peu ridicule, l’image d’un conservatoire précieux de la vieille langue d’Oc, qui a sauvé dans sa prononciation les lettres étymologiques et les signes grammaticaux non prononcés au Sud. Pour la première fois, le parler gavot retrouve ses lettres de noblesse qui permettront ultérieurement une rénovation de l’orthographe du provençal, avec le bas-alpin Honnorat.

Mais vint la secousse révolutionnaire, qui fut si importante à Marseille. D’un certaine façon, elle va inverser la donne, puisque c’est de Marseille que remonteront vers le haut pays les idées nouvelles et les formes d’organisations militantes. En témoigne par exemple l’action de François Isoard, né à Marseille en 1765, mais dont le nom indique bien les lointaines origines familiales. Cette haute figure du jacobinisme marseillais organisera la « remontée » des missionnaires patriotiques de Marseille vers le pays gavot, semant dans tout le Val de Durance jusqu’à Sisteron les sociétés populaires jacobines. La graine en demeurera fertile, jusqu’à l’insurrection républicaine de 1851, qui fut si massive dans les Basses-Alpes [3].

Dans le Marseille du XVIIIe siècle finissant, les réussites gavotes dans le commerce et la fabrique avaient été nombreuses. Chacun connaît l’ascension de longue date des Roux, savonniers d’origine dignoise. On peut évoquer aussi le Haut-Alpin Antoine Ignace d’Anthoine, qui fit fortune dans le grand négoce méditerranéen et russe avant 1789 (il sera maire de Marseille sous l’Empire (1805-1813), qui le fit baron).
Mais, après la tourmente révolutionnaire et la stagnation impériale, c’est de la Restauration à la Monarchie de Juillet, période où Marseille retrouve son importance commerciale et initie son puissant essor industriel, que les réussites gavotes dans le commerce et l’industrie sont évidentes. Ainsi les Bas-Alpins Magnan passent du négoce en bois à l’huilerie, les Hauts-Alpins Rozan débutent dans la verrerie avant de passer à la banque, etc.
Mais, beaucoup plus modestement, l’industrialisation et la modernisation attirent alors à Marseille une vague de Gavots qui fourniront leurs bras aux fabriques et leur esprit d’initiative au petit commerce.

Cette vague migratoire suscitera chez certains « Marseillais de souche » une réaction identitaire, violemment anti-gavote. L’exemple le plus tristement éclatant est celui du célèbre poète provençal Victor Gelu (Marseille 1806), « chantre du peuple marseillais », qui fut le témoin direct de l’industrialisation de la ville sous la Monarchie de Juillet. Gelu n’a eu de cesse de se lamenter sur l’arrivée massive de « Bachins », (les Génois) et de Gavots, qu’il méprise profondément [4]. Ironie de l’histoire, le grand père de Gelu avait quitté l’Embrunais pour devenir boulanger à Marseille… L’éternelle histoire du descendant d’immigrés qui, sans mémoire, affirme sa xénophobie et son racisme à l’égard des nouveaux venus…

Pendant que les Gavots viennent en masse travailler dans les fabriques et dans le commerce de Marseille, un des métiers les plus ingrats, celui de ramoneur de cheminée, est exercé par des équipes de Savoyards et de Valdotains (les uns et les autres sujets du Royaume de Piémont), où les enfants jouent le premier rôle. Parmi eux, le jeune Valdotain Jean Baptiste Cerlogne (1826), futur prêtre et fondateur du « félibrige » francoprovençal valdotain : dans ses Mémoires, il évoque cette expérience marseillaise et témoigne de sa maîtrise du provençal de Marseille [5]
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En évoquant ces Alpins d’origine étrangère, mais si proches en définitive, n’oublions pas l’importante colonie de Suisses francophones, où, à côté de négociants importants, on trouve une foule de modestes artisans qui, après la chute de Napoléon, avaient quitté la vie misérable de leurs montagnes.
L’ingénieur suisse originaire du pays de Vaud, Franz Mayor de Montricher (1810) jouera en rôle essentiel dans la modernisation de Marseille, en dirigeant les travaux du canal de la Durance à Marseille (1838-1848)

LANGOMAZZINO

La Seconde République connut à Marseille une expérience rappelant celle d’Isoard sous la Révolution.
En 1849, les démocrates « rouges » marseillais envoyèrent en missionnaire dans les Basses-Alpes l’ouvrier forgeron et poète de l’Athénée ouvrier de Marseille Louis Langomazzino (1820). Il fera du département un foyer démocrate socialiste mais le paiera de sa liberté en 1850. Mais le grain avait été semé, et en 1851 les Basses Alpes furent en première ligne contre le coup d’État du Président Louis-Napoléon.
À partir du travail d’archives, j’ai imaginé dans mon roman Gentil n’a qu’un œil (2003) les allers-retours du jeune militant "rouge" Rambaud, entre Marseille et ses Basses-Alpes natales en 1849-1850, en illustration de cette osmose républicaine avancée entre le haut-pays et la grande Cité.
La famille de Langomazzino, fixée à Saint-Tropez, était originaire de la montagne de Gênes. À ces Génois, ces « Bachins », si nombreux à Marseille, s’ajoutent déjà en masse ceux que les recensements appellent alors « sujets piémontais », c’est à dire les Gavots issus de la montagne niçoise (piémontaise jusqu’en 1860) et des vallées occitanes du Piémont. Ils constitueront un élément majeur de l’immigration gavote prolétarienne dans la seconde phase de l’industrialisation marseillaise, sous le Second Empire : les gens de Cuni, comme on disait ordinairement à Marseille, en ignorant totalement l’appellation officielle de Cuneo…

Mais dorénavant, avec le Second Empire, et encore plus après l’avènement de la Troisième République, les cheminées d’usines fument sur tout le terroir marseillais, et les quartiers fraîchement urbanisés s’étendent sur ce qui fut « campagnes » et bastides. À cette industrialisation de la seconde moitié du XIXe siècle, l’émigration gavote fournira à nouveau bien des bras. Ainsi, à côté de la réussite artisanale et commerçante (cf. par exemple les charcutiers originaires de l’Embrunais, et particulièrement de Crots), apparaîtra un prolétariat originaire de la Haute-Provence, qui participera de l’essor des idéaux socialistes, et contribuera en retour à les diffuser dans le haut pays.
La terrible saignée de la guerre de 1914-1918 aggravera encore la déperdition démographique du haut pays au profit de la grande ville, que, disons le pour aller vite, Giono stigmatise comme corruptrice de l’innocence gavote… À vrai dire, le miroir aux alouettes marseillais est alors pour beaucoup lieu de souffrance. En 1932, par exemple, l’institutrice et romancière dignoise, alors communiste, Maria Borrély (d’origine marseillaise) décrira le drame et l’errance des chômeurs bas-alpins dans la dureté de l’hiver marseillais, dans son roman Les mains vides…

Voici donc terminé, mais non épuisé (l’épisode de la guerre de 1939-45 mériterait un chapitre entier) ce bien rapide et schématique regard sur l’osmose complexe du grand port et du pays gavot, à des époques où ce dernier n’était pas encore le lieu des transhumances marseillaises vers les fraîcheurs estivales et les pistes de ski, le temps d’un week-end…

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