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René Merle - Un entretien sur Radio Zinzine...

lundi 4 juin 2018, par René Merle

René Merle - Un entretien sur Radio Zinzine (9 janvier 2007) à propos du polar et de C’est quoi la philo ?.

Radio Zinzine est une radio associative qui émet de Briançon aux quartiers Nord de Marseille.
Alain Chatenay : Je reçois aujourd’hui René Merle à l’occasion de la parution de son dernier roman, « C’est quoi la philo ? ».Quels sont les auteurs du Noir qui vous ont marqué et qui ont influencé votre style ?
La question est tellement vaste qu’il est difficile de répondre lapidairement. J’ai toujours lu, j’ai lu toutes sortes de romans et d’essais, mais il est vrai que j’ai été sensible, très jeune, dans les années 50, à la littérature venue des États-Unis, à leur littérature noire, parce qu’elle nous révélait une noirceur qui était un peu opaque pour nous, et qui nous offrait une autre vision de ces États-Unis cocacolesques et paradisiaques, et puis à l’âge vraiment adulte j’ai été assez bouleversé par la lecture de Montalbán, le Catalan espagnol, et j’ai été aussi très intéressé dans la série des Français, on ne peut pas appeler ça une école, parce que ce sont des gens aux tempéraments divers, et qui parfois se sont affrontés, mais je pense à des gens comme Deaninckx, comme Delteil, comme Jonquet, c’est-à-dire des gens qui prenaient la réalité contemporaine, et qui la traitaient d’une façon qui n’était ni conformiste, ni, comment dirai-je, ni bêtement engagée, enfin pas en tract, et cette lecture, effectivement, m’a donné envie d’écrire à mon tour.
Comment êtes-vous parti de la lecture pour arriver à l’écriture ?
Là il y a une raison tout à fait simple, c’est que tant que j’ai été en activité, puisque maintenant je suis retraité, pensionné faut-il dire, j’avais peu de temps à consacrer à l’écriture, et l’écrit privilégié était surtout l’écrit historique, puisque c’était ma spécialité ; donc des articles, des bouquins de recherche sociolinguistique ou historique, mais peu de temps ludique pour un écrit personnel, en dehors de la poésie qui elle se pratique par jets et n’implique pas, pour moi en tout cas, un véritable investissement permanent d’écriture. Donc c’est la retraite qui a été le déclencheur, et immédiatement, la première année, j’ai envoyé à la Série Noire ce roman, Treize reste raide, qu’elle a bien voulu publier en 1997.
Votre littérature est une littérature engagée, dans le sens de vos idées ? C’est vraiment de la politique pour vous ?
Non, je suis vraiment un disciple de Manchette, qui a toujours condamné le roman tract, le roman directement engagé, le nez sur la vitre. Mais j’ai évidemment un regard critique sur la société. J’ai des engagements, je n’ai pas d’engagement directement politique au sens militant, mais j’ai une vision politique des choses, il est vrai qu’elle passe à travers mes romans, mais ce ne sont pas des tracts. J’écris des histoires, j’essaie de faire plaisir à mes lecteurs en leur racontant une histoire, je n’écris pas en me disant : ah, tu vas condamner la mondialisation... Voilà. Mais il est vrai que le background, comme on dit en provençal, de mes romans, est politique au sens large du terme.
Pourquoi écrire du Noir et pas un autre type de littérature ?
Je refuse, je ne suis pas le seul, je refuse totalement l’étiquette de sous-littérature appliquée au polar, donc, lorsque j’écris du polar, ou du Noir, j’attache autant d’importance au style que j’utilise, que j’essaie de mettre en œuvre que si j’écrivais autre chose, et si vous feuilletez mes bouquins, il y en a cinq ou six derrière moi, le style est à la fois le même et différent chaque fois, c’est-à-dire que c’est une aventure stylistique, une belle aventure, chaque roman ou chaque nouvelle, et donc ce que j’ai trouvé à travers le Noir, c’est une façon d’écrire qui ne serait peut-être pas la même si je sortais des bouquins d’un autre registre, par exemple j’ai écrit un roman historique qui s’appelle Gentil n’a qu’un œil, et qui se situe dans les années 1848-1850, et j’y ai éprouvé autant de plaisir, sinon plus, qu’en écrivant du Noir, mais la finalité était différente, et je ne dis pas que je n’écrirai pas d’autres types de romans, mais en tout cas il me semble que, et en ce sens Montalbán a été pour moi un maître, il me semble que la patte de l’Auteur, enfin je dis ça, je ne me compare pas à Montalbán ou à Balzac, mais la patte de l’Auteur avec un grand A peut s’exercer dans n’importe quel genre, donc dans le Noir aussi. Par contre, si je reviens à votre question initiale, si j’écris du Noir, c’est parce qu’il me semble à travers le Noir pouvoir toucher un public peut-être plus large que si j’écrivais la même chose dans d’autres registres, parce que je pourrais parfaitement transposer la thématique de chacun de mes livres dans quelque chose qui ne serait pas du Noir. Mais si j’excepte la catégorie des lecteurs ultra-spécialistes, c’est-à-dire les gens qui font du Noir une espèce de collection, qui vous diront que tel auteur a écrit telle chose telle année, à tel endroit, et que ça a été édité six fois et pas sept, eetc., si j’excepte la catégorie des collectionneurs, des passionnés, des polarophiles comme il y a des cinéphiles et des philatélistes, il y a quand même un lectorat du Noir qui est un lectorat d’adultes relativement jeunes, qui veulent lire ça vite, mais qui en même temps ne veulent pas que ce soit, excusez-moi, de la merde, et donc ce lectorat je ne l’aurais peut-être pas eu, et en définitive moi qui arrive à un âge où j’ai une certaine expérience, qui n’est pas celle des gens de 35, 40 ans d’aujourd’hui, ça ma permis des rencontres et des échanges que je n’aurais certainement pas eus si je n’avais pas écrit du Noir.
Quelles sont vos sources d’inspiration ?
Un patchwork de ce que j’ai pu croiser comme situations, comme personnages, mais ce ne sont pas des choses que j’ai piquées dans la lecture ou sur le Net, ça part vraiment de rencontres, c’est-à-dire que mes personnages, les histoires qui leur arrivent, sont des montages, des sortes de Frankestein, un rafistolage de choses que je je connais par contatc direct, y compris des trucs qui peuvent apparaître les plus farfelus, par exemple dans C’est quoi la philo ?, il y a des trucs qui peuvent sembler assez bizarroïdes, à première vue, mais ça n’est pas tellement inventé.
Vos personnages sont pratiquement réels... 

A point que ça m’a valu des ennuis. Mais en effet des gens croient pouvoir se reconnaître, à tort, parce que, je le répète, je ne mets pas en scène Dupont en le baptisant Durand, mais je mets toujours en scène un patchwork de gens réels.
Comment avez-vous publié votre premier livre ?
Mon premier livre, ça a été vraiment une embellie pour moi, ça a été un coup de bol et un grand plaisir d’être publlié à la Série Noire, à l’époque c’était une espèce de consécration et je n’osais même pas en rêver, et en fait, ce qui s’est passé, c’est qu’on était au début de la vague marseillaise du polar, Marseille ville consensuelle, ville où il ne se passe jamais rien de mauvais puisqu’on s’y rencontre dans le brassage, etc, bon, ça m’énervait un tout petit peu, et je voulais rappeler que Marseille était une ville dure, une ville dont le terreau était parfois peu sympathique, et donc j’ai imaginé une histoire, un aller retour entre le Marseille du présent et le Marseille de l’avant-guerre qui n’était pas seulement celui du sourire pagnolesque, mais qui était aussi celui d’une cité dirigée par une camarilla de fascistes et de gangsters, de gens ayant usurpé le drapeau rouge, puisque Sabiani avait été un des fondateurs du parti communiste à Marseille, et qu’il était passé du rouge au brun, et donc j’ai écrit ça, et ça a intéressé la Série Noire qui l’a publié. Donc j’ai été à la fois porté par la vague marseillaise des années 90, puisque c’est elle qui m’avait amené à écrire cela, mais également désavoué dans la mesure où on me disait : quand même, tu n’aurais pas dû écrire ça, ça salit l’image de Marseille, fais nous des trucs gentils comme ce qui s’écrit maitenant. Voilà le début de mon aventure. Alors on m’a classé auteur marseillais alors que je ne suis pas du tout avec le tee-shirt "fier d’être Marseillais", je n’ai rien ni pour ni contre la ville de Marseille, mais je n’avais pas envie de ne continuer à écrire que sur la ville de Marseille.
Ensuite j’ai eu une seconde embellie, qui est que mes romans suivants ne pouvaient pas intéresser la Série Noire dans la mesure où c’étaient des romans je ne dirai pas roses par rapport au Noir, mais des romans où je me plaçais plutôt au second degré, en ne parlant pas très sérieusement de choses sérieuses et en utilisant plus l’humour, en étant moins dans un style direct, noir, à l’américaine, en étant aussi parfois plus ésotérique et en m’adressant à des lecteurs plus ciblés, par exemple le roman publié chez Jigal qui s’appelle Le couteau sur la langue : c’est l’histoire d’un fou qui sème des langues coupées et on s’aperçoit à la fin qu’il les sème sur la limite de la langue d’oc et de la langue d’oïl... Bon, ces romans tous azimuts ont essentiellement été publiés chez L’Écailler, maison qui, j’en dirai peut-être un mot tout à l’heure, m’a énormément intéressé et que j’ai soutenue, dans la mesure où c’est une maison qui édite à Marseille et qui n’édite pas que sur Marseille, et donc une vraie maison d’édition qui ne se cantonne pas dans le polar dit aïoli, ce qui me convenait tout à fait. Donc ce que j’ai publié à l’Écailler, c’est trois romans qui n’ont pas pour cadre la ville de Marseille, pas du tout, l’un se passe à Toulon, Opération Barberousse, le second est dans un aller-retour entre notre région et l’ile de Paques, Rapa Nui, c’est Le Nombril du Monde - Te Pito o te Henua, et le dernier se situe entre Nice et Turin, C’est quoi la philo ?.
Donc, combien de romans ?
Un à la Série Noire, un chez Jigal, trois à l’Écailler, plus ce roman historique, Gentil n’a qu’un œil, aux éditions de la Courtine, qui est vraiment le roman de mon coIur, bien que ce soit celui dont on parle le moins, en définitive.
Votre dernier roman est donc "C’est quoi la philo ?". Pourquoi avoir écrit cet ouvrage ?
D’abord ce titre... Lorsque je signe ce livre dans des fêtes du livre, des gens me disent : ah c’est bien, vous avez sorti un manuel de philo, pour 7 euros. Non, là c’est encore une plaisanterie au second degré, c’est l’histoire d’un philosophe, un de ces anciens nouveaux philosophes qui savent tout, qui tranchent de tout, qui sont très médiatisés, et dont les péripéties dans lesquelles il est jeté vont lui montrer que, en définitive, sa philo ne lui sert pas à grand chose, d’où la question : c’est quoi la philo ?
Quelles difficultés avez-vous rencontrées dans la conception d’un tel livre ?

Il y a eu trois niveaux de difficultés. La première difficulté, c’était de parler sérieusement de ces choses là, parce que la philo c’est quand même une discipline respectable et intéressante, et je voulais en parler vraiment dans ce bouquin ? La deuxième difficulté, c’est que je traitais d’une personne dans laquelle il y a du mien, mais qui n’est pas moi. En fait ça a été la plus grosse difficulté. Je voulais mettre en scène un personnage qui soit à la fois sympathique et antipathique, et qui se tienne, je ne voulais pas que ce soit un café au lait mi noir ni blanc. Je voulais arriver à une synthèse entre le révulsif et l’attirant chez ce type... Et la troisième difficulté, c’est que je mets en scène des personnages de femmes. J’avais essayé dans une nouvelle qui s’appelle La Belle de Mai qui a été publiée chez Autrement dans un recueil collectif, de faire parler une femme, et pour un homme c’est très difficile, je suppose que le réciproque est vraie. Donc je voulais présenter deux personnages féminins, un qui est nettement dérangé, et l’autre qui est très installé dans la vie, et ça n’a pas été facile. Voilà les trois niveaux de difficultés dans l’élaboration de ce roman.
Quelle a été l’idée première de ce roman ? qu’est-ce que vous avez voulu présenter ?
Je n’ai rien voulu démontrer. J’ai voulu seulement indiquer que la vie est une, bon alors là je pontifie un peu, que la vie peut être une série d’inattendu, et comment on croit être sur des rails alors qu’on n’est pas toujours sûr d’arriver là où les rails doivent vous amener, voilà...
Vous avez mis du temps pour le rédiger ?
Oui. Chaque roman me prend à peu près une année, et je dirai que au bout des neuf mois de gestation il faut quand même s’arrêter, mais mes romans ne sont jamais des prématurés... Si j’avais pu les tenir encore plus longtemps, je l’aurais fait. Par exemple si je devais reprendre le manuscrit de C’est quoi la philo ?, ce serait peut-être encore différent.
Les personnages ? Abailard, Reparata ? Ils sont tirés de votre imagination, de vos lectures, de vos rencontres ?
Abailard... J’ai utilisé la graphie médiévale pour le nom d’Abélard, et cet Abélard, c’est un philosophe auquel il est arrivé une mésaventure assez fâcheuse, et donc le thème de la castration est au cœur du livre. Abailard est un personnage qui n’arrive pas vraiment à assumer sa masculinité, il n’est pas castré du tout, il en fait ample démonstration dans le livre, mais il est castré dans sa tête, il a beaucoup de mal à rencontrer une ou des femmes. Et en face d’Abailard, il y a deux personnages de femmes, et en particulier cette Reparata dont vous parliez, Reparata c’est un prénom connu à Nice, mais que j’ai choisi aussi symboliquement puisque il y a l’idée de réparation, il y a l’idée de remettre les choses en place, il y a l’idée d’avoir les pieds sur terre, à l’inverse de ce que les gens appellent philosophe : "ah, c’est un philosophe, il est dans les nuages". Elle, elle est dans le concret. Voilà. Et puis il y a le troisième personnage, Eloïsa, c’est la castratrice, malgré elle, puisque c’est l’oncle d’Héloïse qui a fait castrer Abélard...
C’est facile de faire vivre des personnages, de les articuler ?
C’est pas facile, mais je crois que c’est ça le plaisir de l’écriture, c’est d’inventer une histoire en se disant, si elle me fait plaisir, peut-être qu’elle fera plaisir à des lecteurs, et je ne l’écris pas en me disant : ah, je vais inventer quelque chose qui fasse plaisir à telle catégorie de lecteurs, je me raconte l’histoire, et à vrai dire, c’est ça qui m’intéresse. J’ai des amis auteurs qui font des fiches sur les personnages, qui ont un scénario très construit, qui savent où ils vont et qui donc nourrissent cette démarche de leurs fiches, moi pas du tout, je ne savais pas au départ comment ça allait finir.
Le fait que ça se passe à Nice et dans la région est influencé par votre culture occitane ?

Non, je n’ai pas voulu mettre en scène une localité occitane. C’est parce que Nice pour moi est une ville un peu symbolique des transformations que l’Europe a connues disons depuis deux siècles, puisque c’était une ville qui appartenait au Royaume de Piémont, qui est devenue française, redevenue piémontaise, et à nouveau française, tout en regardant toujours du côté de l’ancienne capitale Turin, et tout en restant si profondément niçoise... C’est cet aspect à la fois localiste et transfrontalier qui m’a attiré...
Pourquoi les Mayas ?
C’est le fait qu’un ancien ami de mon héros, qui est inspiré d’un personnage que j’ai connu, après des mésaventures gauchistes, avait du fuir en Amérique centrale, et s’y était fait des amis, qui le retrouvent à Nice.
Encore un mot sur l’édition ? Que dites- vous de l’Écailler ?
Je veux d’abord leur dire merci de me publier et de m’encourager. Et puis je dirai que c’est vraiment intéressant qu’il y ait en région, comme on dit aujourd’hui, de vraies maisons d’édition, dont l’Écailler, qui font un boulot d’éditeur, et non pas un boulot, au sens étroit, régionaliste.
Un nouveau roman en perspective ?
Si Dieu me prête vie et plume...

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