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"Tire ta langue", Montélimar -
vendredi 27 octobre 2023, par
Impressions de voyage, Éditions Colophon, Grignan, 2001 (recueil collectif).
Tire ta langue.
20 juin - France Culture, enregistrement de l’émission “Tire ta langue”. Antoine Perraud m’a invité à parler de mon roman, Le couteau sur la langue (voir dans cette rubrique). Parler de ce que l’on a écrit, avec un interlocuteur attentif et amical, est un bonheur. Ici, la connivence tient au fait que nous participons de la même gourmandise et du même respect pour les mots qui viennent en bouche et en plume, dans l’infinie variété des langages.
A quoi s’ajoute la perspective, quand l’émission sera diffusée, d’ici un mois, d’être écouté (entendu ?) par des milliers d’inconnu/es. Première vraie bouteille à la mer en ce qui concerne ce dernier ouvrage.
Jusqu’à présent, je suis censé l’avoir “présenté” dans quelques fêtes du livre. Autrement dit, je me suis retrouvé serré entre des compagnons de fortune, raccoleurs ou bloqués, pendant que défilent les visiteurs du zoo. On se regarde, l’air de rien, des deux côtés de la cage. Nous, les “auteurs”, faisons nombre, afin de justifier par notre démocratique alignement les coagulations majeures autour de quelques vedettes de l’édition. Parfois, on me dit que je fais plus jeune que mon âge. Je comprends alors qu’on me prend pour Robert Merle. Un jour, j’ai signé à côté d’un monsieur dont le héros, un sérial killer, assassine les participants des journées du livre. Je me suis demandé lequel d’entre nous mon voisin allait désigner pour la prochaine exécution...
Mais j’exagère. Il y a eu des débats, ou supposés tels. La recette est en général de mettre trois quatre polareux sur une estrade, et de relancer la machine : Littérature noire ou blanche ? Roman noir méridional ou roman noir tout court ?
Il faut le faire, mais ça fatigue vite.
Et parfois des bonheurs, au hasard d’une question, qui touche au vif de la vérité, qui remet les montres à l’heure...
27 juin. Autoroute. Je “monte” de Toulon à Montélimar. Ici, ce sera une autre paire de manches. Il s’agit, par la grâce d’une librairie, et d’une équipe dynamique, de rencontrer un groupe de lecteurs, acquis ou potentiels. La coïncidence me réjouit d’aller présenter vers ces limites de la Drôme provençale un roman dont l’intrigue joue sur les limites de la langue d’Oc et du français.
Incidente : amis exclusivement francophones, ou convenablement bilingues (anglo-américain et français), n’ayez pas peur, sachez que je peux parler occitan, mais je pense en français. Dans la langue française s’entend, que j’écris aussi. À preuve...
Sortie Montélimar Sud, zone artisanale industrielle etc standard. Suivre “Centre ville”. On ne se change pas : je ne peux vivre les lieux sans penser à leur passé. Je pense donc à l’étymologie. Montilium Adhemari, Monteil - Aymar, le petit mont des Aymar, ancienne seigneurie des Adhémar de Grignan...
Tour de ville. L’histoire d’un lieu, respirée à la va vite. Le château là-haut, rigide, et son enceinte médiévale. L’église et le temple, jadis affrontés. Face au parc et à la gare, les maisons bourgeoises du boulevard de ceinture, qui tournent le dos aux vieilles rues, dichotomiques : façades commerçantes, animation très propre du matin, marché - et, adjacent, le vide trop tranquille d’un autre temps (XIXe ? Belle époque ? ), les stigmates de la pauvreté moderne.
La librairie est au cœur de la ville. Curieuse sensation de s’y voir occuper la vitrine : photo et ouvrages. Se voir ? Il faudrait être J.L.Borges pour se rencontrer comme ça, à l’improviste. Je passe une première fois sans m’arrêter. Comme passent les locaux qui font leurs courses, les touristes qui baguenaudent. Si par hasard ils jettent un œil, que peuvent signifier pour eux ces couvertures, la noire, la blanche, la grise, ou celle, bariolée de pourpre et de vert, dont en principe il me faudra parler tout à l’heure.
Mais sans la connivence de terrain qui était celle de “Tire ta langue”, comment parler de ce que l’on écrit à des inconnus ? Je ne dis pas ; pourquoi on écrit, sur quoi on écrit, quand on écrit, avec quoi on écrit, sur tout cela pas de problèmes, mais bien de ce que l’on écrit.
On verra bien. Le plaisir de la rencontre se mêle aussi un peu d’une autre inquiétude, car le deal est de donner ensuite quelques pages sur cette mise en miroir...
Repas, sous un escalier renaissance dans une arrière-cour couverte. Les voisins parlent évidemment de Loft Story. Je me dis qu’au moment de la publication de la nouvelle, on se demandera peut-être de quoi il s’agit. La roue du conditionnement programmé tourne si vite...
Après-midi. Grignan au seuil de l’été. Grignan est à quelques lieues à peine de Montélimar. On sait que le comte de Grignan était le gendre de Madame de Sévigné. Mais je lui préfère un autre titre : le comte de Grignan, François Adhémar de Monteil, gouverneur de Provence, repoussa de Toulon en 1707 l’armée du duc de Savoie. Et bien des profs. d’histoire, j’en ai été un, ont en mémoire la mémorable leçon télévisée que Braudel, peu avant sa mort, donna de l’événement, devant des élèves de C.E.S de la Valette (près de Toulon) quelque peu dépassés...
Nous sommes venus depuis Montélimar serrés dans un mini-car. Deux hommes (dont moi), et des femmes. Ce qui m’a confirmé que le lectorat d’aujourd’hui est essentiellement féminin, tout comme le personnel des bibliothèques, et d’une façon générale tous (toutes !) les intervenants, majeurs et mineurs, du circuit de la mise en valeur (ou l’effacement) de ce qui se publie.
Ce sont des gens qui se connaissent, qui ont leur connivence. Dans le car ils ont parlé de la vie qui va. Les enfants, les petits enfants, les excursions et les voyages, la santé... Je fais un peu tapisserie. Le paysage est superbe, lavandes et chênes. Il faut s’apprivoiser, se regarder, se demander qui on est. Pas de surprise. Ce sont des collègues enseignantes, comme je l’ai été.
Je pense à la Marquise. Le vieux débat de la lettre et du coup de fil, qui se nourrit de cette pousse nouvelle du courriel, sera peut-être relancé de parler à l’ombre du château de la grande Epistolière... Pourrait-on lui demander de gloser sur la Lettre ?
Grignan donc. Je suis à nouveau dans cette petite cour de la maison du Bailli, aujourd’hui Atelier Musée Livre et Typographie. Pierre blonde et embrasures rectangulaires d’un autre temps. On a tiré une table et des chaises sous la tonnelle. On tourne le dos au château où arrivaient les lettres de la Marquise, qui vint y mourir. Nous ne connaissons pas les réponses de sa fille. Mais il est évident que les lettres de l’une n’auraient pas existé sans les réponses de l’autre.
Il y a peu de lettres qui n’attendent pas un retour, mais il y en a. Par exemple celle que j’ai envoyée en 1998, depuis cette cour même, une lettre anonyme (Voir dans cette rubrique).
A ma décharge, je précise que l’instigateur était Philippe Devoghel, l’âme des lieux. Aujourd’hui je l’écoute, et ce qu’avance cet homme me plaît. Il dit qu’on est trop brutal avec eux : on les frappe, on les tape, on les corrige... Il voudrait qu’on les traite autrement, Il demande le respect.
Il parle des textes bien sûr, de leurs mots, de leurs lettres. Puisque, évidence, la lettre est faite de mots, et le mot est fait de lettres. Il dit l’inconscient du langage. L’agressivité. La domination. Je pense qu’il devrait écrire tout cela, si ce n’est déjà fait.
Je suis censé ici parler de mes mots. Et les gens qui m’entourent sont censés retrouver l’ambiance des cabinets littéraires d’antan, en venant discourir avec un écrivain.
Je vois dans le programme du Festival de la correspondance que quelqu’un ose se dire passeur de mots. Il a de la chance, ou de l’outrecuidance. On se jette à l’eau, et on fait ce qu’on peut.
Visite passionnelle de l’atelier d’imprimerie.
Je vois au mur l’affiche de la proclamation de la République. Cet avocat qui en deviendra président, plus tard. Je pense aux Drômois qui dix-neuf ans plus tôt se sont levés en masse contre le coup d’État qui étranglait la Seconde République. L’armée a noyé dans le sang leurs espoirs de République démocratique et sociale. Qui s’en soucie aujourd’hui...
27 juin au soir, Montélimar, café de la Bourse. Repas avec le médiateur, comme on dit aujourd’hui. Il est sympathique et passionné. On parle de ce qui se passe ici au plan culturel. Je suis impressionné par ce qui se fait autour du Livre, dans la régularité et la persévérance.
Je tourne le dos à la salle, mais je lis dans les yeux du partenaire qu’il aimerait qu’elle soit moins vide tout à l’heure. Pour moi. Pour tous ces amis qui se sont décarcassés autour de ces journées du second roman.
Débat. Reprise en boucle du débat de l’après-midi. En fait nous tournons au peu autour du pot. C’est autre chose qui titille le médiateur. Un homme de la parole, de la radio, et qui n’aime pas particulièrement les polars. Encore moins la langue d’Oc. Alors on dévie sur l’idéologie. Le bilinguisme est vite évacué. On piétine un peu dans le marigot : jacobinisme, régionalisme, et patin couffin. Dommage.
Et puis Marseille, mise en scène à toutes les sauces devant l’imaginaire national. Ah le beau sujet. Mais pas pour moi.
Je ne suis pas l’ambassadeur et le héraut de Marseille, nom de Dieu.
Alors je prends le taureau par les cornes, je me pose les questions que j’aimerais qu’on me pose. Je fais mon festival. Je vois des sourires de complicité.
On se quitte tôt, on ne se verra plus peut-être. Je repars avec un carton de bouteilles et du nougat.
Le lendemain matin, salut dans l’escalier de l’hôtel à celui qui prendra la suite, ce soir. J’étais le second invité. J’ai tiré ma langue.
René Merle