La Seyne sur Mer

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Le couteau sur la langue. texte du roman

lundi 4 juin 2018, par René Merle

Fin avril.

Le vieux fourgon avait depuis longtemps quitté Wurmberg pour l’autoroute Stuttgart - Karlsruhe toute proche, et la neige avait recouvert la place où le véhicule avait à peine stationné. Car il avait tardivement neigé cette nuit sur la campagne déjà printanière du Wurtemberg, et quand, tôt comme d’habitude, le jeune pasteur Weiss sortit de chez lui, (en disciple du philosophe de Kœnigsberg, quel que soit le temps, Weiss ouvrait sa journée par une promenade méditation dans les rues de Wurmberg, dont il avait charge d’âmes), quand donc le pasteur Weiss respira l’air froid mais combien salubre du matin, la place était toute blanche. Toute blanche, sauf en son milieu une tache sombre, saupoudrée de neige elle aussi. Et le pasteur Weiss comprit que sa journée risquait de ne pas être comme les autres.

En s’approchant, Weiss vit qu’il s’agissait d’un homme couché sur le ventre, et quand il retourna le corps, jeans fatigué, vieille doudoune, Weiss recula devant cette bouche ouverte et sanguinolente qui criait dans le vide.

La victime, qui paraissait avoir une cinquantaine d’années, s’avéra inconnue des habitants de la petite localité. Présenté dans la presse et la télé régionales, son visage ne put être identifié.

Une chevelure brun corbeau, une peau qui avait du être mate avant d’être bleuie par le froid et la mort : l’homme sans langue était de type européen, comme on dit, mais pas vraiment type nordique. Ce signalement, qui à l’évidence pouvait être celui de bien des Wurtemburgeois dits de souche, renforça l’opinion commune aussitôt induite par la sauvagerie de la mutilation : on avait affaire à un règlement de comptes entre fils de ces pays où est ainsi puni qui parle trop, ou qui parle mal à propos. La victime ne pouvait être qu’un de ces Ottomans, Balkaniques, Ibériques ou Méditerranéens auxquels la grande Allemagne avait accordé une trop généreuse hospitalité, avant de crouler sous les flots migratoires de l’ex-empire rouge.

Pour autant, la police ne reconnut pas un de ses informateurs turcs et/ou kurdes, ex-yougoslaves, albanais, italiens ou espagnols, et les dits informateurs, indemnes donc, ne reconnurent aucun des membres surveillés de leurs communautés.

À la grande surprise des enquêteurs, la mort datait de plusieurs jours déjà : la conservation du cadavre semblait relever d’une congélation sommaire. Et l’autopsie indiqua que l’homme avait été empoisonné.

Les empreintes de la victime ne figuraient ni au fichier criminel ni au fichier politique. À toutes fins utiles, une routine d’identification internationale fut lancée.

Anticipant sur les conclusions de l’enquête, une équipe de skins neo-nazis pesamment chaussés vint brailler contre la souillure étrangère. Négligeant les très agréables bars à vins du pays, deux d’entre eux s’attardèrent dans un troquet à bière. Ils furent coincés à la sortie et laissés pour compte par des adversaires non identifiés, en fait des étudiants de Tübingen à l’air doux et inoffensif, mais membres d’un groupe d’autodéfense vert-rouge dissident, et performant. Le pasteur Weiss demanda de prier pour écarter la violence de la communauté. Il fut exaucé, car rien ne vint plus désormais troubler la tranquille localité.

Weiss dut pourtant dans la foulée assumer un épisode qu’il aurait préféré éviter. Le prédécesseur du prédécesseur de Weiss, Schultz, un vieillard plus que nonagénaire retiré à Stuttgart, fit savoir à Weiss qu’il désirait le rencontrer. Weiss n’avait guère d’atomes crochus avec ce doctrinaire de la vieille école. Mais comment refuser de satisfaire à la demande d’un homme prêt à quitter notre vallée de larmes ?

Weiss se rendit donc à Stuttgart, il tournicota longtemps dans le dédale périphérique de blocs proprets et de pavillons, sous l’égide de la tour géante de la télé, pour trouver enfin la maison de retraite. Il arriva plus qu’énervé. Il le fut encore plus quand Schultz expliqua pourquoi il l’avait convié. Schultz reconnaissait dans la victime un jeune Français venu jadis lui rendre visite, un Français qui ne parlait pas allemand. Heureusement que Schultz avait encore en ce temps-là quelques notions de français....

Mais les souvenirs du vieil homme se brouillaient, comme sa parole. Quand avait-il rencontré ce jeune homme ? Était-ce après la défaite ? Était-ce plus tard ? Schultz s’emmêlait dans les dates, s’égarait dans des digressions sur sa guerre en Russie, puis en France :

 La France est un pays impitoyable... Louis XIV a chassé nos frères protestants, que nous avons su accueillir en nombre. La France a toujours saccagé nos confins. En 1945 elle nous a envoyé ses Nègres et ses Arabes, un souvenir terrible... Mais nous avions fait pire en Russie, si vous saviez...

Weiss avait l’âme oublieuse et quelque peu chauvine, quoi qu’il s’en défendît : il ignora l’incidente finale. Le vieux Schultz se méprit sur sa réserve :

 Ne croyez pas que je ne respecte pas les Français. Certes ils nous ont trop souvent humiliés. Mais c’est quand même Napoléon qui a érigé le Wurtemberg en royaume, et c’est grâce à la victoire française de 1918 que le Wurtemberg a pu devenir une république et le rester, jusqu’à ce qu’Hitler nous annexe...

Weiss, comme les gens de sa génération, n’avait que faire de ces nostalgies, d’autant qu’il était originaire d’une Allemagne du Nord indifférente aux chimères autonomistes suscitées au Sud par l’ennemi héréditaire.

Tant qu’à faire, il tentait de recentrer le propos sur le crime : la victime avait la cinquantaine, elle ne pouvait donc pas avoir fait partie des premiers occupants de 1945. Sa visite à Schultz, si visite il y avait eu, ne pouvait être que plus récente. Était-ce il y a vingt, trente, quarante ans ? S’agissait-il d’un militaire des garnisons françaises d’occupation ? Ou bien ? Le vieil homme ne savait plus. Mais il pensait “généalogie”. Oui, la visite devait avoir un lien avec la généalogie :

 C’est un homme qui cherchait les fantômes, vous savez...

Schultz se souvenait aussi que le Français lui avait demandé de prier avec lui, dans un étrange langage, ce que bien sûr Schultz n’avait su faire. Alors ce jeune homme avait été très déçu. Il l’avait été encore plus en réalisant que le pasteur, tout wurtembourgeois qu’il fût, n’était pas originaire de Wurmberg, ou à défaut d’autres localités proches, Serres, Perouse, Pinache, Lucerne, Corres...

Maintenant le vieil homme était très fatigué. Il murmura encore :

 Je suis heureux que vous soyez venu. Je voulais parler à quelqu’un de confiance, je devais soulager ma pauvre mémoire. Mais je vous demande le silence, car il faudra faire en sorte qu’on oublie ce Français... Ce n’est pas bon qu’il soit revenu, ce n’est pas bon qu’on l’ait tué chez nous. Surtout n’en dites rien à la police, il faut laisser les morts enterrer les morts.

Le pasteur Weiss prit congé et décida de ne pas donner suite à ces confidences plutôt incohérentes. Il termina l’après-midi à la Staatgalerie de Stuttgart. Il ne s’arrêta pas devant un tableau expressionniste des années vingt qui représentait une espèce de torche humaine, la bouche ouverte et ensanglantée.

Avec le délai nécessaire aux voyages du courrier inter frontalier européen, la grosse enveloppe postée à Karlsruhe arriva au ministère de la culture, rue de Valois. Elle avait pour destinataire nominatif le sous-sous-sous-sous-ministre.

La blonde secrétaire du s.s.s.s.m jouissait d’un tout petit mais assez agréable bureau, car de sa fenêtre, outre le zinc gris des toits et quelques cheminées parisiennes typiques, on apercevait un angle de la place aux colonnes de Buren, un bout des arcades du Palais Royal et un grand ciel aux nuances changeantes. Aujourd’hui un ciel de tendre printemps qui ouvrait les feuilles des marronniers et incitait à tout, sauf à rester enfermée.

Le s.s.s.s.m était une fois de plus absent, en l’occurrence pour cause de mission en Louisiane, à l’occasion d’un salon du livre francophone.

La blonde secrétaire n’avait donc pour l’heure qu’à ouvrir le courrier, le classer, préparer quelques réponses, si elles n’engageaient à rien. La budgétisation des dossiers était achevée, les ponts du mois de mai allaient arriver, et très vite on basculerait vers les festivals de l’été, où le s.s.s.s.m promènerait sa grande carcasse, son profil aquilin, sa peau mate, sa longue mèche brune et son sourire trop satisfait. Cependant que la blonde secrétaire prendrait un repos bien mérité.

Si l’absence du s.s.s.s.m en irritait plus d’un/e, la blonde secrétaire était ravie quand le s.s.s.s.m ne traînait pas dans ce cul-de-sac du ministère. Non qu’il la considérât, ce que tant d’hommes faisaient, comme une superbe conne-clone de Marylin. Non qu’il l’enquiquinât, car le s.s.s.s.m était d’une correction extrême, tant au plan du travail, dont il se mêlait peu, qu’au plan de la promiscuité sexuelle (elle avait depuis longtemps découragé toute tentative, et la libido du s.s.s.s.m n’apparaissait pas exacerbée, tout au moins à son égard, car il faisait quand même le beau, comme d’habitude, auprès d’une nouvelle stagiaire). Mais même les exercices de concentration tantrique n’y pouvaient rien : le malheureux l’insupportait par sa seule présence.

Qui plus est, la blonde secrétaire se révulsait en comparant son cursus au cursus, ou plutôt à l’absence de cursus du s.s.s.s.m :

 Une outre vide, voilà ce que tu es, Barthomieu, répétait la blonde secrétaire à l’adresse de l’absent, ton C.V est plein de vent, ta liste de publications tient en quatre articles pompés.

Elle n’aurait donc décroché ses diplômes, elle ne s’était donc tapé tous ces séminaires, et à l’occasion un séminariste, que pour s’estimer heureuse de secrétariser sous les ordres d’un tâcheron de la politique. Un minable qui n’avait pas pu accéder au vrai poids dans les vraies décisions, aux vrais revenus occultes, à l’appartement dans les vrais quartiers, mais qui jouissait quand même sur place d’être devenu un vrai petit quelqu’un.

Le seule consolation de la blonde secrétaire était que le s.s.s.s.m n’avait pas d’enfants.

Mme Barthomieu, à qui il arrivait de passer au bureau, avait un jour expliqué à la blonde secrétaire, avec qui elle semblait sympathiser, que son mari n’avait jamais voulu d’héritiers.

 Il a toujours été trop occupé pour désirer un enfant... C’est bien dommage, mais il valait peut-être mieux que je n’en aie pas avec lui...

Et la blonde secrétaire s’était sentie solidaire de l’épouse doublement déçue. D’autant que la femme du s.s.s.s.m lui plaisait par sa féminité androgyne. La blonde secrétaire prenait très au sérieux cette femme énigmatique et nette, sauf sur un point, évidemment : de s’être embarquée avec ce con de Barthomieu, et de rester à bord.

En tout cas, le s.s.s.s.m ne risquait donc pas de fonder comme ses alter ego une dynastie de décideurs, voués à trancher pour la plèbe de ce qui est bien et de ce qui ne l’est pas. Et nonobstant une vieille tendresse trotskiste remontant aux années de Faculté, la blonde secrétaire se jurait que tel serait par contre le destin réussi de la chair de sa chair, Junior, le surdoué. Même si Junior n’avait pas franchement l’hérédité voulue, vu le statut plus qu’incertain et la philosophie anarchisante de son géniteur, Junior serait un décideur, un Attali du XXIe siècle.

 Un Attila, disait son père...

Un père qu’il faudrait d’ici peu contacter, puisque Junior allait terminer son année scolaire passée aux U.S.A. Mais la blonde secrétaire préférait pour l’heure ne pas trop penser à Hubert Gattino, journaliste free-lance, ex-époux cavaleur, et père de Junior. Le temps était loin où la blonde secrétaire, italianophone par sa mère, appelait son mari “petit chat”, “gattino” en italien...

La blonde secrétaire considéra sa portion de colonnes de Buren déjà surmontées d’écoliers en sortie pédagogique, soupira en direction des Tuileries et du Faubourg Saint-Honoré, puis elle commença à dépouiller le courrier. Quand elle ouvrit la grosse enveloppe rembourrée, la première seconde d’incrédulité se poursuivit en haut-le-cœur : le sachet intérieur contenait une masse sanguinolente et puante. Mauvais réflexe : la blonde secrétaire sortit en courant alerter les filles des bureaux voisins. Leurs exclamations attirèrent aussi le réceptionniste et factotum, un petit homme à la peau grise, aux cheveux noirs et lisses, qui se faisait ordinairement oublier à l’entrée du couloir, bien que de notoriété publique il ait fait partie des fameux Tigres tamouls du Sri Lanka.

Le factotum était le plus petit de l’assemblée, et le moins qualifié, mais il était aussi le seul homme, et les regards féminins convergents lui intimèrent de prendre l’innommable en main. Il sortit donc de l’enveloppe la viande répugnante et constata :

 C’est une langue.

La voix était mesurée et polie, mais on sentait comme une ironie devant l’émoi de cet aréopage en tailleurs de printemps.

 On vous a envoyé une langue. Une langue de bœuf, ou de porc, ou peut-être de mouton. Ou alors...

Le Tamoul en avait vu d’autres au Sri Lanka, suffisamment pour ne pas en rajouter. Il esquissa simplement le geste de porter à la bouche deux doigts en ciseaux.

La blonde secrétaire ne comprit pas ou fit celle qui n’avait pas compris.

Le factotum continua à trifouiller l’enveloppe :

 Vous avez vu ? Il y a aussi une clef. Et quelque chose de dur au fond.

Non, elles n’avaient pas vu, et ne tenaient pas à voir qu’il s’agissait d’une bonne vieille clé. Pas plus qu’elles ne voulaient savoir ce qu’il y avait de dur au fond. Pas plus qu’elles ne souhaitaient déchiffrer le papier souillé qui accompagnait l’envoi.

 Une recette d’accommodement, à la sauce piquante, par exemple ?

La fille qui voulait détendre l’atmosphère n’eut aucun succès. Le Tamoul fut amusé, mais il garda le contrôle du masque.

Personne donc ne lut, sous l’intitulé : ’Wurmberg. Depuis le pays des Morts, voici : en préambule”, cette curieuse citation biblique (Proverbes, 10-11) : “La balance fausse est en horreur à l’éternel. Mais le poids juste lui est agréable”.

Une fille demanda :

 Mais qu’est-ce qu’on va faire de cette saleté ? Il faudrait prévenir...

 Il n’en est pas question, dit la blonde secrétaire.

À vrai dire, sans aller jusqu’à approuver l’expéditeur de manifester ainsi à l’égard du s.s.s.s.m ce qui semblait être de l’hostilité, la blonde secrétaire n’aurait pas été mécontente de balancer le paquet sur la table du s.s.s.s.m et de l’y laisser pourrir jusqu’à son retour.

Mais elle ne laissa rien paraître de ces sentiments :

 Vraiment, il y a des plaisanteries minables qu’il vaut mieux ignorer...

Et retrouvant l’autorité inhérente à sa fonction, la blonde secrétaire intima au petit bonhomme l’ordre de porter “ça” dare dare à l’incinérateur.

Le Tamoul s’en fut donc vers l’incinérateur. Mais avant de procéder à l’autodafé, le factotum tâta encore le fond dur de l’enveloppe, et en retira une cassette audio, qu’une curiosité légitime l’empêcha de détruire.

Il l’essuya soigneusement, et une fois réinstallé en vigilant au bout du couloir, il l’installa dans son baladeur. Sa connaissance des langues se bornant au tamoul, à l’indi, à l’urdu, à quelques autres langues dravidiennes et indo-européennes du sous-continent indien, ainsi bien entendu qu’à l’anglais et au français, il ne put comprendre ce qui se récitait là. Son oreille lui disait cependant qu’il entendait deux langues alternées. On semblait parler en prose dans la première, il y avait dans la seconde des formules rimées et rythmées, scandées par des voix qui paraissaient être celles de personnes âgées.

Son intérêt tomba, il mit la cassette dans son tiroir et n’y pensa plus.

Mi-Mai.

Rai Uno, téléjournal édition du soir. Après le volet politique, la belle présentatrice blonde reprit son souffle, ouvrit ses lèvres naturellement pulpeuses convoitées par des millions d’admirateurs, et annonça d’un ton neutre que le mort de Guardia Piemontese posait problème. Portée par un hélicoptère tournoyant, la caméra zooma sur la pittoresque cité calabraise perchée au-dessus de sa marina, redescendit vers les plaisirs déjà presque estivaux du littoral, pour remonter et se fixer sur le corps recouvert d’un drap autour duquel s’affairaient les carabiniers.

Le corps avait été trouvé au petit matin sur la route, à proximité d’une des entrées de la localité.

 Règlement de compte ? demandait la blonde présentatrice.

La mutilation est en quelque sorte une tradition calabraise, mais la mutilation utilitaire : un doigt, une oreille à l’occasion. Ce message clair adressé à la famille n’implique pas la mort de l’otage, du moins tant que la rançon est en vue. Cependant il n’est pas dans les usages de la N’Dranghetta calabraise de couper des langues post mortem. On peut toutefois imaginer qu’une telle mutilation punisse quelqu’un de trop bavard, et incite à se taire ceux qui savent quelque chose au sujet du dit bavard.

L’écran présentait maintenant le portrait du mort, brossé au fusain, la blonde présentatrice précisant d’un ton sévère qu’il n’était pas question de montrer la photo d’un visage mutilé.

Mais les enquêteurs avaient gardé pour eux le fait que, sans être Hibernatus, le défunt présentait quelques signes de congélation - décongélation. Pas plus qu’ils ne révélèrent, après autopsie, que l’homme avait été empoisonné.

La victime, un homme d’une cinquantaine d’années, était manifestement étrangère à la petite communauté de Guardia Piemontese. Ses vêtements étaient sans recherche, mais ses mains n’étaient pas celles d’un rude travailleur de la contrée. Et sa barbe poivre et sel mal taillée n’avait rien à voir avec celle, impeccable, des intellectuels et décideurs italiens. Un étranger peut-être, un touriste qui venait à son corps défendant en rajouter sur l’image de la région ?

La présentatrice donna d’ailleurs la parole à un élu local qui indiqua combien la Calabre, en pleine mutation touristique, ne méritait vraiment pas d’être salie ainsi :

 Ensemble, nous exorciserons l’antique et injustifiée mauvaise réputation de la Calabre.

Message reçu, puisque dans la foulée la chaîne s’engagea à enregistrer à Guardia Piemontese une de ses émissions quotidiennes de cuisine régionale.

Reproduite dans la presse à des fins d’identification, la photo ne suscita pas de réponses, à croire que le mort de Guardia était un inconnu pour toute la population transalpine, ainsi que pour les Européens qui câble et parabole aidant, reçoivent la RAI Uno, porte-parole de la culture de masse italienne.

Cependant, comme il est normal dans une région de vieille culture orale, les langues fonctionnaient. Un pensionnaire de l’hospice prétendait avoir rencontré le défunt. Comme nombre de ses concitoyens, l’ancien avait longtemps travaillé en Argentine, et s’en était revenu à la retraite, une fois ses économies mangées par l’inflation. Il disait avoir été photographié là-bas par la victime.

Ce délire contamina quelques vieillards de l’hospice qui prétendirent avoir conversé à Guardia avec la victime, du temps où elle avait une langue, c’est-à-dire il y a fort longtemps. Mais allez savoir quand.

Par acquit de conscience, un enquêteur s’en fut en compagnie de deux carabiniers interroger les vieillards. L’ex-Argentin confirma ses dires, la victime était venue en Argentine prendre des photos de la colonie argentine des fils de Guardia, point final. Les autres furent plus diserts. Ils avaient longuement discuté avec le mort, qui aurait même voulu les enregistrer, mais ils n’avaient pas accepté : qui sait alors où votre voix s’en ira promener ?

L’enquêteur était presque ébranlé :

 Vous aviez parlé de quoi avec cet homme ?

 De tout et de rien... Du bon vieux temps... La guerre, le front russe, l’Albanie, l’Afrique... Mais il s’intéressait à des temps plus anciens encore... En fait, on parlait de ce qu’on voulait, ce qui lui plaisait avant tout, c’était de nous entendre parler...

L’enquêteur était toscan, et il avait du mal à comprendre les propos des vétérans, qui privilégiaient leur dialecte. Un dialecte à ce point éloigné de la langue de Dante que le Toscan demanda s’il ne s’agissait pas de cet albanais antique encore en usage dans quelques localités de Calabre.

Un des carabiniers se récria, il était lui-même originaire d’un de ces villages, et il pouvait attester que le parler de Guardia n’avait rien à voir avec la noble langue albanaise de Calabre, quelque peu déconsidérée aujourd’hui dans la péninsule par les péripéties balkaniques.

D’autre part, bien que vrai locuteur du vrai dialecte calabrais, dialecte italique s’il en est, le second carabinier ne maîtrisait pas le parler assez particulier de la localité, et tout le monde étant fatigué de cet imbroglio linguistique, on versa aux pertes et profits de l’enquête les propos des pépés. D’autant qu’ils affirmaient que si le mort n’était certainement pas italien, il n’en était pas moins, incontestablement, des leurs. Allez comprendre...

Cependant, un Guardiol, ouvrier dans une des prestigieuses usines automobiles de Stuttgart, s’en revint visiter sa famille à Guardia. Le fait est ordinaire. En effet, les hommes de Guardia Piemontese émigrent depuis longtemps en Allemagne, au point qu’au pays, le touriste peut ne croiser que femmes, enfants et anciens...

Wurmberg n’est pas loin de Stuttgart. Le visiteur avait donc pris connaissance par la presse wurtembourgeoise du crime de Wurmberg. Il constata les similitudes entre les deux meurtres. Et l’information fit mouche.

Les enquêteurs italiens ne manquèrent donc pas de demander à leurs collègues allemands de suivre cette piste de l’émigration, qui s’avéra vaine. Un enquêteur italien fit même le déplacement. Le mort de Guardia était totalement inconnu dans les milieux italiens de la région de Stuttgart. L’émissaire ne regretta pas cependant le voyage, qui lui permit d’apprécier les collines boisées et le vin blanc du Wurtemberg, de visiter le célèbre musée de l’automobile, ainsi qu’un Eros center des plus intéressants.

On sait combien peut être lent et incertain l’acheminement du courrier entre l’Italie et la France. Postée de Paola, Calabre, la grosse enveloppe rembourrée mit une bonne dizaine de jours pour parvenir à son destinataire, ou presque : la lettre était adressée au s.s.s.s.m, avec la mention “personnel”, mais à peine posée sur le bureau, elle attira l’œil suspicieux de la blonde secrétaire. Chat échaudé craint l’eau froide.

La blonde secrétaire n’ouvrit pas l’enveloppe, elle ne hurla donc pas et n’alerta pas cette fois les bureaux voisins. Elle se contenta d’appeler le factotum tamoul :

 Vous allez ouvrir ça s’il vous plaît, mais pas dans mon bureau. À vous de jouer, si c’est la même dégueulasserie...

Et c’était bien la même.

Il n’était toujours pas question de déranger le s.s.s.s.m avec cette abominable plaisanterie, d’autant qu’il était de nouveau en mission, en Asie du Sud-Est cette fois, à l’occasion d’un festival de chorales enfantines au répertoire partiellement français. Le s.s.s.s.m avait même tenté de répéter “Frère Jacques” au ministère avec son staff féminin, afin d’assurer quelques bonnes séquences télévisées : le représentant de la France sonnant les matines avec des enfants vietnamiens, laotiens, ou cambodgiens, la blonde secrétaire ne savait plus trop...

L’enveloppe partit donc droit à l’incinérateur. Personne ne lut la citation biblique à l’identique, précédée de cet intitulé inquiétant : “Guardia Piemontese. Depuis le pays des vivants dorénavant, second préambule. Il en sera ainsi, jusqu’à ce que ton tour vienne”.

Le factotum tamoul ne prit même pas la peine de vérifier s’il y avait une cassette au fond de l’enveloppe, en quoi il n’eut pas tort, car il n’y en avait pas.

La blonde secrétaire avait été fort perturbée par l’arrivée de la deuxième langue, et ceci ne facilita pas le contact téléphonique qu’elle eut quelques instants après avec son Ex, Hubert Gattino : le séjour américain de Junior s’achevait et il fallait songer à organiser ses vacances. Elle envisageait de prendre ses congés en juillet et souhaitait donc pendant ce temps confier Junior à son père.

L’Ex renâclait, il était tout à fait heureux de revoir son fils, mais son cœur de père saignait : il lui serait difficile d’accueillir Junior en juillet. Il achèverait en juin son enquête sur les filières de l’immigration clandestine, en juillet il lui faudrait rédiger, car il était sous contrat et il avait exceptionnellement touché une belle avance.

 En plus, dit Gattino, en juillet je serai dans les Alpes-de-Haute-Provence. Pour que je travaille tranquille, un ami qui est en déplacement aux Etats-Unis me prête sa maison de campagne. Junior s’emmerderait prodigieusement en bas. Que veux-tu qu’il y fasse ? Il n’aime pas le V.T.T, il n’aime pas le cheval, il n’aime pas les sports de plein air, il n’aime pas le canyoning, il n’aime pas les randonnées, il n’aimera pas les autochtones...

 Il aimera un peu ce qu’il voudra, mais moi aussi j’ai besoin de vacances... Dis-moi, est-ce que ton ami est équipé en informatique ?

 Il doit avoir tout ce qu’il faut...

 Tu pourrais utiliser ?

Gattino ne sentit pas le piège.

 Bien sûr...

 Alors ne discutons plus, ce sera en juillet. Tu mettras Junior devant l’ordinateur, tu peux être sûr qu’il ne le quittera que pour aller manger... Pendant ce temps, tu écriras ton livre, et même deux... Ça te permettra peut-être de payer la pension alimentaire en temps voulu...

 Mais je te préviens que je ne serai pas seul...

La blonde secrétaire étouffa un soupçon de jalousie posthume avant de balancer :

 Je lui souhaite bien du courage...

 À Junior ?

 Mais non, à Elle...

Et l’Ex se rappela ce que sa blonde épouse lui avait dit, juste avant qu’ils décident de se séparer :

 Je n’aime pas être seule, c’est pourquoi je suis avec toi, mais quand je suis avec toi, c’est comme si j’étais seule...

Ils trouvèrent ensuite, provisoirement, un terrain d’échanges autour des mérites de Junior, le surdoué. Elle l’informa de l’inscription de Junior en section européenne pour la rentrée, ce qui avait l’avantage, en sus de l’ouverture linguistique, d’échapper à la carte scolaire du secteur. L’Ex ironisa sur le fait que quelqu’un qui manifeste pour les sans papiers ne devrait pas craindre de mettre son fils dans un établissement ethniquement brassé du Paris populaire. Elle lui dit que la section européenne, peut-être moins typée, était aussi par définition ethniquement brassée, et que de toute façon, en tant que père, il était et avait toujours été un irresponsable.

Mais quoi qu’il en soit, le destin de Junior était réglé : il passerait ses premières semaines européennes dans les vastes solitudes bas alpines.

Il advint quelques jours après que le jeune pasteur Weiss dut admettre que le vieux Schultz ne déraillait pas complètement. À l’occasion d’une visite au Rathaus de Wurmberg, Weiss apprit, confidentiellement car personne à la mairie n’avait envie d’attirer à nouveau sur la localité des curiosités malsaines, que la police française avait signalé la disparition d’un homme qui pouvait être la victime de la place. Il s’agissait d’un Grenoblois de cinquante-deux ans, Marcel Serre, un bouquiniste spécialisé dans le fonds régional, qui était parti en tournée de prospection, et dont la compagne s’était inquiétée au bout de quelques jours d’absence sans nouvelles. Le portrait apparaissait ressemblant et un examen d’ADN suffit à prouver qu’il s’agissait bien de Serre.

On évacuait donc le règlement de comptes entre immigrés, mais on restait dans la bonne conscience soulagée : il s’agissait sans doute d’une histoire entre Français.

 Mais pourquoi chez nous ? demanda le jeune pasteur Weiss.

Il s’étonna aussi, incidemment de la curieuse homonymie de la victime avec une des localités de la région.

Les anciens échangèrent quelques regards fatigués, sans répondre, et Weiss n’insista pas.

De leur côté, les enquêteurs français étaient perplexes. Que pouvait-il y avoir de commun entre ce malheureux bouquiniste et le Wurtemberg ?

Aux dires de sa compagne actuelle (le bouquiniste était divorcé depuis quelques années), leurs tropismes de vacances ne les amenaient jamais en Allemagne. Le travail de Serre le faisait rayonner dans la région Rhône-Alpes et quelques départements voisins, mais jamais au grand jamais outre-Rhin, où Serre semblait n’avoir aucune amitié ou relation. Il ne savait d’ailleurs pas parler allemand.

La première épouse confirma que les trop rapides études littéraires de Serre n’avaient en rien touché à l’Allemagne. Il avait été quelque temps maître auxiliaire de français, avant de se lancer dans la brocante, puis dans les livres et les documents anciens.

On ne lui connaissait ni ennemis ni dettes. La police repéra cependant que dans sa période brocante il avait eu quelques ennuis pour des recels suspects : de là à imaginer que d’aucuns auraient pu s’offusquer de confidences faites au juge, en ce temps-là... Mais de toute façon il y avait forclusion, et surtout rien vraiment qui explique un empoisonnement, une langue coupée, encore moins un corps déposé en Wurtemberg.

On montra bien entendu aux deux femmes le visage du mort de Guardia Piemontese. Il leur était parfaitement inconnu.

L’enquête s’arrêta donc là, provisoirement, une enquête à laquelle la presse française ne consacra au mieux que quelques entrefilets.

Fin juin.

Imperia, Riviera ligure. L’inspecteur Novelli et Hubert Gattino, ex-époux de la blonde secrétaire, et père du génial Junior, faisaient un sort à une excellente friture de poutignes, accompagnée d’un vin blanc local servi en carafe. “Poutignes”, pour qui en ignorerait, désigne les délicats alevins de poissons blancs, anchois de préférence, que l’on capture en laitances précieuses au moment voulu.

Comme tout le monde ou presque sur ces confins italo-français, l’inspecteur Novelli parlait français, et il le parlait avec cet accent qui rendait le français si vivant, si assuré, si différent de la soupe qu’on nous sert de plus en plus dans les médias. Et d’ailleurs tout le monde parlait français ici : pendant sa semaine d’enquête en Ligurie, Gattino n’avait guère eu l’occasion de mettre à profit le peu d’italien qui lui reste de ses grands-parents lorrains, sidérurgistes comme il se doit. Et il le regrettait. Car, comme il se doit exclusivement francophone et pratiquant par nécessité le basic anglais international, Gattino n’en gardait pas moins un petit faible pour la langue de ses aïeux.

Gattino avait fait la connaissance de Novelli il y a quelques années, en couvrant l’assassinat d’un célèbre truand varois en cavale, abattu devant son domicile à Vintimille. Novelli suivait l’affaire et l’avait bien renseigné.

Mais aujourd’hui Gattino n’avait pas parlé immigration avec Novelli, ni métier. Non, ce midi ils n’avaient parlé que de tourisme, Novelli avait décrit la splendeur des Cinqueterre voisines, dont il est originaire, et avait garanti pour septembre à Gattino une location les pieds dans l’eau : un appartement dans un port de pêcheurs adossé à l’abrupt du massif, une façade de maisons ocre avec barques sur la grève, un vrai bout du monde pour amoureux.

Gattino voulait offrir cette escapade à la Nouvelle Conquête, pour la dédommager d’un début d’été mangé par l’achèvement du livre sur l’immigration, et surtout par l’arrivée inopinée de Junior.

 Elle est comment, demanda Novelli ?

 Miravigliosa, dit Gattino.

Et c’est vrai. Il sort la photo de la Nouvelle Conquête, une brune laiteuse aux yeux bleus.

 Mannequin ? demande Novelli.

 Non, maître de conférences. Elle est philosophe. Métaphysicienne. Un secteur d’avenir.

 À n’en pas douter, dit Novelli. Mais vous savez, chez nous, la philo...

Et il eut un geste qui aurait découragé même Luc Ferry, Comte Sponville et autres médiatisés de l’hexagone.

Novelli s’adressa au serveur dans un parler incompréhensible à Gattino, mais compréhensible au serveur qui revint avec une nouvelle carafe de blanc. Gattino en déduisit qu’ils parlaient le dialecte ligure, et en son for intérieur regretta cette persistance des dialectes au pays de la belle langue de Dante. Grâce au ciel, et à Jules Ferry, nous avons depuis longtemps tourné cette page en France, pensa-t-il.

Les poutignes liquidées et la carafe vidée, Gattino quitta les arcades du port, et reprit la voiture, direction Vintimille. L’enquête en Ligurie, une des dernières pièces de son puzzle, était achevée.

Pendant cette semaine italienne, Gattino avait logé dans un hôtel vieillot tellement fin ottocento qu’il n’aurait pas été étonné vers minuit de croiser quelque spectre verdien dans les couloirs. La chambre était immense et boursouflée, le lit haut sous un crucifix.

Gattino s’était dépaysé, et ressourcé. Si près de l’hexagone, il s’était senti ailleurs, et chez lui en même temps. Il avait aimé les façades ocre, demi-persiennes soulevées, le baroque des églises, la rude alignée d’usines et de rails le long des plages de galets gris, les demi-taudis entourés de maraîchages, au débouché de fleuves côtiers au lit trop large.

Mais il savait que cette Italie mythique et pasolinienne, populaire et combative, n’existerait plus bientôt qu’en souvenir neo-réaliste, dans les cinémathèques.

À Imperia, San Remo, Vintimille, Gattino avait observé le manège des passeurs contactant autour de la gare les Maghrébins, les Balkaniques et autres candidats au voyage, il avait rencontré des confrères et des hommes de la police des frontières. Sentiment général : on fait ce que l’on peut, mais on ne peut pas grand-chose, et si ces gens-là veulent aller en France, ce sera autant qu’on n’aura plus sur le dos.

Il avait poussé jusqu’à Gènes, où de vieux communistes lui avaient expliqué la révolte des quartiers hauts contre l’invasion des Africains, des dealers et des putes étrangères. En 1960 la ville s’était levée contre les tentatives de manifestations neo-fascistes. Autres temps, autres mœurs...

Vintimille. Gattino récupère ses affaires à l’hôtel. Il traverse le marché hebdomadaire où les cars venus de tout le Sud-Est de la France déversent les amateurs de pastis, il croise à nouveau des retraités marseillais déjà rencontrés au marché de Strasbourg en quête de la bonne affaire frontalière : le troisième âge est d’une mobilité redoutable.

Il prend sa voiture, et en quelques lacets bordés par les étalages de plantes grasses teintées, il se retrouve sur l’autoroute aux cent tunnels. Ciao l’Italie.

Il ralentit machinalement au poste frontière : on passe pourtant dans l’indifférence officielle. C’est ailleurs que se jouent les coups, ou autrement : sentiers dans la montagne, caches dans les camions...

Menton.

La semaine dernière, avant de passer en Italie, Gattino avait reçu un accueil poli, mais sans enthousiasme, du côté français : un journaliste de plus pour un sujet archi-usé. On lui avait proposé de partager à son retour d’Italie la routine d’une patrouille de nuit, au-dessus du poste frontière routier.

On le lui confirma au bureau : ce serait pour cette nuit, comme convenu.

En attendant l’embuscade du soir, il prit ses nouveaux quartiers dans un hôtel où on parlait russe, haut et fort.

Pleine nuit et pleine lune, mauvais temps pour les clandestins.

Le véhicule banalisé s’était garé au bout de la piste forestière. Maintenant les hommes avançaient lentement dans la restanque abandonnée, squattée de mimosas. Du côté italien, les serres brillaient doucement sous la lune ; le versant français était abandonné à la végétation revenue. Ça veut dire quoi, se demandait Gattino, quel est le pays le plus avancé ? Celui où on travaille encore ou celui voué aux résidences secondaires ?

On dominait Menton, tout en bas, dans sa beauté nocturne : la merveille baroque des toits serrés et du campanile, reflétée dans l’eau noire.

Les infos reçues de Vintimille étaient sûres. Même avec la pleine lune, les Tunisiens avaient dû commencer à monter... Il ne resterait qu’à les cueillir au passage. C’étaient des amateurs. Gattino savait qu’on ne l’embarquerait pas dans un coup dur avec des réseaux plus méchants, balkaniques ou turcs.

La patrouille n’avait pas fait cent mètres qu’on était sur la frontière. Le chien stoppa, il grognait : il y avait un type en travers du passage, et il était drôlement froid pour une nuit d’été.

 Merde, c’est pas vrai, dit un des hommes, c’est pourtant pas l’endroit où ils pouvaient tomber des rochers...

Ils eurent un recul en retournant le corps : le mort avait la bouche ouverte, gonflée et sanglante. Le chien geignait doucement.

Le type n’avait pas de papiers d’identité sur lui. Mais manifestement ce n’était pas un Tunisien.

 Encore une histoire de Kossovars, dit le chef.

Et connement, histoire de ne pas vomir, Gattino se surprit à penser :

 Si ce type est kossovar, il y a des chances qu’il soit dolichocéphale.

“Dolichocéphale, type dinarique de Yougoslavie-Albanie”, souvenir de vieilles études de géographie humaine, renforcé par les images du Kossovo.

Mais le défunt quelque peu décongelé ne se révèla pas vraiment dolicocéphale, mais plutôt brachicéphale standard comme on aimerait en rencontrer plus souvent alors que s’épuise dans le métissage notre vieux fonds celtique hexagonal...

Là-dessus les Tunisiens se sont pointés comme des fleurs et, bien entendu, se sont éparpillés dans la colline en voyant l’agitation autour du cadavre.

Bref, une sortie particulièrement ratée.

Le lendemain aucun des informateurs des douanes, de la police des frontières ou des stups ne reconnut quelqu’un lié aux activités coupables, mais combien fructueuses, qui sévissent dans la zone encore provisoirement frontalière. Même réponse dans le monde des protecteurs de prostituées albanaises et slaves qui pullulent sur la côte après un stage de formation intensive en Italie.

La victime paraissait avoir une cinquantaine d’années. Le vol ne semblait pas être le motif du crime, puisque, d’une part, l’homme n’avait pas été dépouillé de sa montre de prix, de sa gourmette et de deux bagues en or, et surtout parce qu’il avait été empoisonné et congelé depuis un moment déjà..

Cependant Hubert Gattino avait fait sa valise. Sans qu’on le lui dise, il avait compris que les hommes pensaient qu’il leur avait porté la scoumoune. Il ne lui restait qu’à se faire oublier et poursuivre l’enquête sous d’autres cieux.

Le surlendemain Nice Matin publia le portrait de la victime, publication dont les enquêteurs n’attendaient pas vraiment des résultats immédiats.

Ils furent heureusement et immédiatement détrompés : une avalanche de coups de fil donnaient la même identification, bientôt vérifiée : Marcel Borelli, le dynamique premier magistrat, plutôt à gauche, d’une commune du Haut Var.

L’élu n’avait jamais été compromis dans la moindre affaire, et Dieu sait pourtant si ce département en regorge. Les seuls ennemis qu’on lui connaissait ne méritaient que des guillemets : fâcheries autour d’un emploi non attribué, d’une demande d’intervention non satisfaite. Pas vraiment de quoi empoisonner quelqu’un et lui couper la langue. Les zizanies au sein de la famille politique de Borelli, si elles pouvaient aller jusqu’aux coups bas, ne semblaient pas non plus pouvoir aboutir au crime.

Borelli avait quitté son domicile depuis plusieurs jours déjà, sous le prétexte d’une invitation chez des amis. Il n’était pas réapparu, mais sa femme n’avait pas osé se donner le ridicule de lancer un avis de recherche si fugue il y avait, car Borelli et elle s’étaient sérieusement engueulés avant qu’il disparaisse. Le ménage battait de l’aile, mais elle avait quand même cru au retour...

Depuis Modane (Savoie), où il poursuivait son enquête sur les filières transfrontalières, Hubert Gattino accorda à cette information l’attention qu’elle méritait, mais elle n’était pas au cœur de ses préoccupations migratoires. Il envoya cependant sa carte à la veuve, avec un mot de sympathie, réflexe de témoin du drame, mais aussi réflexe professionnel, on ne sait jamais...

Il y a des détails qui risquent de faire rater une grande entreprise, par exemple que, sous l’influence d’éléments anarcho-syndicalistes irresponsables, le tri postal se soit mis en grève en cette période pré-estivale.

La grosse enveloppe avait été postée à Menton, avec langue et message biblique. Mais le sac qui la contenait vint atterrir sur d’autres sacs dans un hangar où il fut à son tour recouvert par d’autres sacs encore, jusqu’à ce que l’intervention nocturne d’éléments non identifiés, mais solidement équipés, chassant le piquet de grève, entraînât la destruction partielle par incendie d’une partie du courrier accumulé, et par voie de conséquence la disparition de l’enveloppe sanglante.

Comment donc le s.s.s.s.m aurait-il pu se douter, ainsi que le billet accompagnant la langue l’en informait, qu’après les préambules de Wurmberg et de Guardia Piemontese, la phase active de l’opération avait commencé sur le territoire national ? Comment pouvait-il imaginer qu’à son aboutissement la dite opération le concernerait tout particulièrement ?

L’équilibre psychologique du s.s.s.s.m ne fut donc pas troublé, au moment même où tout le service le soupçonnait de remplacer les week-ends familiaux en Luberon par le testing des auberges d’Ile-de-France, en compagnie de la nouvelle stagiaire.

La blonde secrétaire redoutait de recevoir de ce fait la visite de Liliane Barthomieu née Labrunie, présentement épouse du s.s.s.s.m.

Le dernier épisode de ce type, stagiaire accompagnée, datait d’un peu plus d’un an, et c’était pour la blonde secrétaire un très mauvais souvenir : autant elle comprenait la jalousie de l’épouse, autant elle refusait ses lamentations résignées. Avec quelques adoucissements, elle lui avait donc délivré le message, restitué ici brut de décoffrage : “Liliane, si tu en as marre de ce type, tu te casses. Laisse tomber ce connard”...

 Quand je pense, lui avait dit l’épouse, que j’ai connu Barthomieu, à l’occasion d’une sorte de stage où j’avais accompagné mon ami d’alors, un type si gentil... J’aurais mieux fait de me casser la jambe.

Elle rit :

 Vous n’imaginerez jamais sur quoi mon ami travaillait.

De fait, la blonde secrétaire aurait eu du mal à imaginer. Car celui auquel la mèche brune et le profil aquilin du futur s.s.s.s.m avaient arraché Liliane Labrunie œuvrait sur une partage occulté de la sensibilité nationale.

 Voilà, son truc à lui, c’était “Merde pour celui qui le lit - Merde pour celui qui le lira”.

Stupeur de la blonde secrétaire.

Le thésard se consacrait donc au relevé de ces inscriptions fréquentes encore dans les années 50 du siècle XX, et aujourd’hui heureusement disparues au profit de nouvelles formes d’art mural.

En ce temps sans ordinateurs, ce laborieux rangeait ses fiches cartonnées dans des boîtes à soulier, et Liliane l’aidait à les interpréter, pour aboutir à une typologie géo-sociologique signifiante.

Le futur s.s.s.s.m avait fracassé cette idylle tranquille. Ce dont Liliane ex-Labrunie se repentait aujourd’hui. Non qu’elle s’inquiétât du résultat final de la recherche : nul doute que le thésard avait réussi à départager ceux qui se projettent dans le futur du passant à venir (“Merde pour celui qui le lira”), et ceux qui sont déjà dans l’anticipation de ce présent (“Merde pour celui qui le lit”). Quand elle avait quitté son ami, l’interprétation était bien avancée dans un partage ethnotypal Nord-Sud. Mais elle ignorait s’il avait publié : elle n’avait rien vu sur le catalogue de l’Harmattan, qu’elle dépouillait régulièrement...

Après la rupture, elle n’avait plus eu de nouvelles de son ancien ami. Elle avait bien essayé, sans succès, de le retrouver dans la Creuse, dont il était originaire... Elle savait qu’il y possédait une vieille maison familiale, héritée d’une lignée paysanne. Le grand père était rebouteux et grand connaisseur en simples, herbes et champignons, et le thésard se disait initié…

 Ce n’est pas lui qui m’aurait abandonné le dimanche, avait conclu l’épouse délaissée. Tout cela est de ma faute, je n’aurais jamais dû m’embarquer avec Barthomieu.

La blonde secrétaire avait approuvé avec une sincérité qui n’était pas feinte.

Mais les craintes de la blonde secrétaire quant aux nouvelles lamentations de l’épouse n’étaient pas fondées. Si, en cet été commençant, Liliane Barthomieu passa effectivement au bureau, l’air de rien, elle ne pleura ni sur son conjoint volage, ni sur un ancien amour. Elle but un thé avec la blonde secrétaire et lui précisa seulement que son mari voyagerait cet été, séjour américain puis islandais, et que, de son côté, elle profiterait pleinement de la résidence familiale du Luberon.

 Une merveille... Si vous passez par là, la maison vous est ouverte, avait-elle même ajouté.

Le vieux fourgon a tournicoté dans les dernières vignes du Médoc, il s’est arrêté en bordure de l’immense estuaire. La nuit est claire. Le type est descendu faire quelques pas sur le parking, et les gendarmes se sont arrêtés presque aussitôt.

 Tout va bien, Monsieur ?

Le gendarme s’enquiert des raisons de l’arrêt nocturne : un arrêt pipi.

 Ne traînez pas trop par ici, Monsieur.

 Il y a un problème ?

 Un couillon qui a laissé échapper son léopard, soi-disant apprivoisé... Vous voyez le tableau.

Le type remonte dans son fourgon et s’en va. Quelques kilomètres plus loin, il s’arrête, pointe sa lampe sur une carte surchargée d’un grand tracé au feutre rouge.

Puis il file vers Bordeaux où il franchira le fleuve.

Grand beau petit matin vert, très calme, quelque part au nord du département de la Gironde.

La rivière coule calme et limoneuse, dans un écrin de feuillages foisonnants. La berge quasiment privatisée attend les pêcheurs, avec ses avancées sur pilotis, numérotées, et ses filets suspendus à des perches.

L’église est derrière, sur une petite place vide, une église basse en pierre blonde usée. En face, à toucher le porche roman, le monument surmonté d’un coq aligne les noms de la première guerre, plus de noms qu’il ne doit rester d’hommes au village. Il y a aussi quelques noms de la seconde guerre, et même, presque en s’excusant, un nom pour la dernière, qui n’a longtemps été qu’opérations de pacification.

Le pêcheur avait l’habitude d’arriver très tôt, et de s’installer là, à son poste, le transistor à peine bourdonnant.

Mais il y avait ce matin quelque chose d’inhabituel, un homme à plat ventre sur son ponton, un homme qui ne bougea pas et pour cause, quand le pêcheur le salua d’un ironique :

 Vous n’avez pas trouvé d’autre endroit pour dormir ?

Et quand le pêcheur le retourna, l’homme avait la bouche ouverte, une bouche terrible, gonflée, ensanglantée, mais d’une sanguinolence étrangement figée, comme celle d’une viande froide de boucherie. Et de fait, quand les gendarmes arrivèrent, le corps continuait à se décongeler aux doux rayons du soleil de huit heures.

La victime paraissait âgée d’une cinquantaine d’années. La publication de son portrait dans Sud-Ouest ne suscita pas d’identification. Une dame d’Angoulême crut reconnaître son mari disparu avec leurs économies, mais il s’avéra vite que celui-ci refaisait sa vie à Bordeaux.

Les lycées nouveau régime se ressemblent tous plus ou moins. Celui-ci était aux portes du Luxembourg (le mini-état tirelire, pas le jardin), deux blocs en angle, un grand parking-pelouse, et des grilles autour.

Avec le départ pour révision des premières et des terminales, la baisse d’activité des secondes aurait nécessité un regain d’activité du foyer socio-éducatif dont le professeur de philo était la cheville ouvrière, et voilà qu’il avait choisi ce moment pour s’éclipser. Sans doute pour s’occuper à plein temps de ses copies. Mais plus grave, le jury de bac fut bloqué quand le professeur de philo n’envoya pas ses notes d’écrit par minitel. Son téléphone ne répondait pas. On dépêcha plusieurs émissaires, la porte resta close. On vérifia si, par inadvertance, il n’était pas parti en Aragon faire du canyoning avec sa jeune copine du moment. Mais ce n’était pas le cas. Il était originaire du Médoc : on s’enquit en vain chez ses parents et ses cousins. On pensa à un suicide, on fit ouvrir la porte par un serrurier, qui râlait, “c’est toujours sur moi que ça tombe les bonnes corvées”, mais l’appartement était vide. Heureusement, les copies furent retrouvées à côté d’une pile de Télérama. Malheureusement, elles n’étaient annotées, au crayon, que de signes cabalistiques attendant la seconde lecture et la notation définitive. Il fallut réquisitionner trois professeurs qui se croyaient tirés d’affaire pour éviter le scandale d’un bac sans notes.

Comme on ne lit pas particulièrement Sud-Ouest dans ces marches de l’Est, il fallut quelques jours pour comprendre que le mort de la Gironde était le correcteur défaillant. Et personne ne comprit par quelle aberration après l’avoir empoisonné, et lui avoir coupé la langue, on l’avait transporté si loin. De mauvais esprits insinuèrent que la langue tranchée interrompait heureusement les séances du café philosophique local, mais pourquoi ensuite se taper un tel voyage ? Et tant qu’à faire, pourquoi ne pas l’avoir ramené chez lui, dans le si proche Médoc, puisque de toute façon c’est là qu’il devait être enterré.

Le s.s.s.s.m annonça qu’il filait au Mexique : un congrès de traducteurs auquel il apportait, outre sa présence, celle de quelques relations parisiennes plus ou moins hispanisantes, plus, bien entendu, la nouvelle stagiaire. La blonde secrétaire pensa que ce dépaysement profiterait au s.s.s.s.m, car il avait vraiment besoin de brunir : son dernier ensoleillement datait de la mission dans le Sud-Est asiatique. On sait que pour des raisons sentimentales et/ou hormonales il n’avait pas entretenu ce bronzage en Luberon, et sa peau naturellement mate apparaissait grise sous le hâle flétri.

Le s.s.s.s.m parlait toujours avec une emphase insupportable, même en tête à tête. Comme d’habitude, il s’exprimait sans vraiment regarder en face la blonde secrétaire, tout en vérifiant dans le grand miroir si sa mèche noire pendait convenablement sur son profil aquilin. Content de lui, toujours content de lui...

La voix du s.s.s.m avait une pointe d’accent méridional, presque imperceptible, sauf pour les initiés, mais suffisante pour que la blonde secrétaire ne le prenne pas vraiment au sérieux. Car elle partageait, sans même s’en rendre compte un préjugé commun à l’égard des Méridionaux : mélange de sympathie amusée et de sentiment de supériorité. À vrai dire, la blonde secrétaire ne se souciait guère des origines exactes du s.s.s.s.m. Il avait dû naître quelque part très au sud. Il lui avait expliqué une fois comment dans sa tendre jeunesse, il chassait dans la montagne avec son père. Chasse au chamois dans le Mercantour ou chasse à l’isard dans les Pyrénées, elle ne savait plus et s’en contrefichait. Et en plus elle était anti-chasse.

 Je vous laisse maîtresse des lieux, dit le s.s.s.s.m.

Et d’un geste circulaire il désigna le bureau, pas vraiment ministériel, qu’en prenant ses fonctions il avait cru devoir agrémenter de la langue rouge et pendante, dont Andy Warhol et les Stones avaient jadis fait emblème. Langue qui pour le s.s.s.s.m était emblématique de son filon de carrière. Dans sa première période militante, gramscienne, il avait œuvré pour la réparation historique devant être faite aux langues de France, ce qui lui avait valu une petite notoriété dans l’appareil du parti en attente de pouvoir, puis un poste officiel dans la première cohabitation. De là il avait rebondi sur une position de repli au temps où le parti n’était plus aux affaires. Il avait sévi dans une annexe linguistique du Conseil de l’Europe, secteur langues minoritaires et régionales.... Idiomes vaincus par l’histoire, submergés par les langues nationales, abandonnés aux ultimes rustres et aux neo-poètes dialectaux, idiomes au contraires revivifiés de rages identitaires ou nationalitaires, tous, quoi qu’il en soit, classifiés et cartographiés à coups de dictionnaires par les soins du futur s.s.s.s.m. Et puis, après le dernier et inattendu succès électoral, on avait fini par récompenser sa ténacité d’une charge en apparence contradictoire avec ses fonctions antérieures : francophonie.

 Maîtresse des lieux ? Maîtresse provisoire, oui, dit la blonde secrétaire...

Ce con de s.s.s.s.m qui avait déjà oublié ! Car comme convenu, après avoir accueilli ce soir même Junior l’Américain, elle conduirait le jeune génie chez son père, dans les Alpes-de-Haute-Provence, et filerait prendre un avion à Marseille pour un dépaysement modeste : un amant du moment qui avait acheté aux Canaries un de ces appartements dont on dispose par périodes annuelles : grand standing, parc privatif, plage privative, voisins exclusivement germanophones mais de bonne compagnie.

En partant, fidèle à une coquetterie qu’elle ne trouvait plus amusante, le s.s.s.s.m ajouta un au revoir et un souhait de bonnes vacances dans un des parlers dont l’existence méconnue avait soutenu sa carrière pré-francophone.

Il ajouta modestement :

C’est du romanche...

 Quel romanche ? Surselvan, sutsilvan, surmeiran ou vallader ?

Le s.s.s.s.m vacilla sous le choc et se reprit :

 Romanche standard...

Le s.s.s.s.m avait oublié, ou peut-être l’ignorait-il, que la blonde secrétaire descendait par sa mère d’une famille italo-alpine migrante, dont un rameau laborieux s’était fixé dans l’hôtellerie du canton suisse des Grisons.

Elle ajouta :

 Je n’aurais jamais cru qu’en romanche “bonnes vacances” se dise “joyeux noël”.

Mais le s.s.s.s.m était déjà loin, ou peut-être n’avait-il pas voulu entendre.

Elle se retrouva seule, en se demandait comment réagirait Junior tout à l’heure en apprenant qu’elle allait le conduire chez son père.

Par la fenêtre, elle vit la silhouette du s.s.s.s.m traverser à grandes enjambées les colonnes de Buren. Elle se retourna vers le factotum tamoul qui apportait le courrier, et elle comprit la raison de son sourire inhabituel : il tendait une grosse enveloppe molletonnée. Elle pensa qu’elle n’aurait pas aimé être un soldat srilankais tombant dans les pattes de ce type.

 Vous allez me flanquer ça au feu tout de suite, dit-elle.

Le Tamoul en profita pour solliciter après destruction le congé de l’après-midi : raison familiale urgente.

 C’est ça, va comploter en paix, Tigre de mes deux, murmura la blonde secrétaire.

Et elle accorda le congé.

La blonde secrétaire se retrouva seule avec sa bouteille d’eau minérale, et se dit que, le service étant pratiquement déserté, c’était peut-être le moment de s’accorder une petite clope. Malheureusement elle avait oublié son briquet, et pas moyen de mettre la main sur des allumettes dans ces lieux résolument anti-tabac, le panneau (cigarette barrée) en attestait à l’entrée du couloir.

Peut-être trouverait-elle son bonheur dans les affaires du Tamoul ? On ne l’avait jamais vu fumer, mais il était de notoriété publique qu’à des heures réglées par un culte exotique, il allumait des baguettes d’encens. Pratique qui lui attirait la sympathie d’une partie du personnel, mais aussi la méfiance de ceux que hante la menace des sectes.

Le factotum n’avait pas fermé son tiroir à clé, et pour cause, le tiroir de sa petite table d’accueil n’avait pas de serrure. La blonde secrétaire trouva ce qu’elle cherchait après avoir remué quelques mini-livres en caractères étranges, ainsi qu’un nombre impressionnant de bulletins de tiercé, de loto, et de billets de loterie. Il y avait aussi une cassette qu’elle empocha : il serait sympathique de se faire une petite décontraction tamoule, et elle remettrait la cassette en place avant de partir.

Elle mit les pieds sur la table, mit la cassette dans son baladeur et commença à écouter. À sa grande surprise, au lieu des ragas espérés, elle entendit un type qui parlait allemand, d’une voix assez solennelle. Elle comprenait vaguement ce qu’il disait, puisqu’elle s’était frottée à l’allemand, par force, à l’occasion de ses séjours chez ses oncles, dans l’Engadine, où l’allemand était langue officielle et le romanche langue familiale.

Elle s’amusa du décalage entre le sérieux de la voix allemande et la puérilité du propos, une sorte de comptine enfantine ni faite ni à faire, ni rimée ni rythmée. Ensuite venait une récitation dans une langue qu’elle ne comprenait pas, une langue vaguement familière parfois pour certains mots. Une langue qui n’était pas sans rapport justement avec le romanche que parlaient ses oncles de Suisse. Les voix étaient sans conteste des voix de vieilles personnes. La blonde secrétaire arrêta la cassette car son esprit s’était évadé vers les hautes façades peintes du village romanche où elle avait joué enfant, et quand elle sortit de son rêve éveillé, il était temps de partir.

Elle rassembla les quelques affaires qu’elle ne voulait pas laisser traîner au bureau, machinalement elle fourra le baladeur dans son sac en oubliant de remettre la cassette dans le tiroir.

Si, comme il était de son devoir, elle avait eu la curiosité de consulter la boite à lettre électronique le mail du s.s.s.s.m, elle aurait pu y voir apparaître deux messages.

Le premier, qui provenait d’un cyber-café de Lyon, donnait un texte qu’une note disait extrait d’un ouvrage de 1934, Il Duce e il fascismo nei canti dialettali. Milan, 1934. Un hommage à Mussolini dans une langue qui pouvait ressembler à l’italien, mais qui n’était pas de l’italien. Et pour cause : la note précisait qu’il s’agissait du dialecte de Menton. Le texte était accompagné d’une vue de Menton, curieusement orthographié en dialecte : “Mentan”. La légende disait : “ La frontière des langues importe peu, puisqu’il y a des fascistes des deux côtés”...

Le second message, émanant d’un cybercafé de Saint-Étienne, présentait une photo : des soldats à l’équipement disparate, brassard F.F.I, et la légende disait : “F.F.I du Médoc sur le front de la Poche de Royan, 1945”.

La blonde secrétaire aurait pu à la rigueur s’intéresser au premier, puisque la branche italienne de sa famille l’avait nourrie à la haine du Duce. Mais l’allusion du second à cette inébranlable poche de résistance allemande dans la France libérée lui aurait été incompréhensible.

Mais la blonde secrétaire n’ayant pas de remplaçante, et le factotum n’ayant pas accès à l’e-mail, il était dit que ces messages resteraient enfouis dans la mémoire de l’ordinateur jusqu’au retour du s.s.s.s.m.

Aéroport Charles De Gaulle.

Junior descendait l’escalator, sérieux comme un pape. En repérant la blondeur de sa mère, il fit un petit signe décent, comme s’ils s’étaient seulement quittés la veille. Bien que conçu par un homme fantasque et exubérant et une femme à la spontanéité populaire et joyeuse, Junior n’avait jamais été d’un naturel démonstratif, et sa mère avait appris depuis longtemps, au contact du fils, à se contrôler.

La mère et le fils s’embrassèrent donc sur les deux joues, sans autre effusion, comme si se voir et se toucher n’ajoutait rien au rituel communicatoire des coups de fil et autres e-mails qui avaient accompagné le séjour américain.

 Tout va bien, mon chéri ?

 Tout va très bien.

Tout ne pouvait qu’aller bien. Avec Junior, la situation était toujours sous contrôle. Tout allait encore bien, ou presque, pendant qu’ils attendaient les bagages, quand la blonde maman annonça qu’elle allait partir aux Canaries, sans Junior. Mais rien n’alla plus quand Junior apprit ce que dès l’après-demain serait son proche avenir : séjour dans une ferme retapée des Alpes-de-Haute-Provence, - tendance je m’isole je me régénère je vois des amis choisis je fais du VTT et les courses au pittoresque marché de Forcalquier -, et qui plus est entre son père et une personne de sexe féminin, sans doute assez jeune, la Nouvelle Conquête de Father.

 Mais je ne peux pas rester seul à Paris ? Il n’y aurait aucun problème...

 Il n’en est pas question mon chéri.

Puisqu’il n’en était pas question, Junior prit le parti de se taire, et, les bagages récupérés, la mère et le fils filèrent sur l’autoroute dans un mutisme boudeur, comme un vieux couple trop fatigué pour entamer même un début de scène.

Indifférent à l’énergie latente des immensités grises et sous-prolétariennes de l’extrême banlieue nord, Junior saisit le baladeur que sa mère avait imprudemment laissé sur le siège pendant le stationnement à l’aéroport, et entreprit de donner un fond sonore à son mutisme.

Et les vieilles voix continuèrent à dévider leurs litanies bilingues alternées, comptines enfantines et prières. Junior en fut suffisamment surpris pour rompre son vœu de silence :

 C’est tout ce que vous avez comme musique d’ambiance, Mother ? Qu’est-ce-que c’est que ce truc ?

Il fallut quelques secondes à la blonde génitrice pour se souvenir :

 Mince, la cassette... Je ne sais pas trop de quoi il s’agit... Je n’ai écouté que le début... Je l’ai trouvée au bureau, dans les affaires de notre appariteur.

 Vous avez un appariteur allemand ?

 Mais non, il est tamoul.

Junior resta un moment perplexe : il comprenait à peu près l’allemand, et donc l’essentiel des puériles ou religieuses paroles de la première voix, qui débitait des comptines et des prières ; par contre, la langue de la seconde voix ne ressemblait en rien au peu de tamoul que Junior avait entendu, un jour où, sous l’œil indifférent des passants, les colonnes tamoules disciplinées, délaissant ventes dans le métro, gardiennages, sandwicheries et autres galères de la survie, défilaient entre Bastille et République, levant le poing en cadence et scandant leurs slogans sous des banderoles aux lettres énigmatiques.

Même rudement prononcée à la germanique par la seconde voix, il s’agissait là clairement d’une langue neo-latine.

Junior ayant retrouvé la parole, la blonde génitrice saisit l’opportunité de renouer la conversation. Car en dépit des apparences, son cœur de mère se culpabilisait de la déception de Junior. Déception qu’elle comprenait d’autant mieux que pour rien au monde elle n’aurait accepté de passer juillet dans une ferme rénovée des Alpes-de-Haute-Provence, même si son Ex y avait été seul, et même s’il n’y avait pas été.

Elle ne pouvait rien expliquer à Junior à propos des langues de la cassette, mais puisque langues il y avait, elle pensa que l’anecdote des enveloppes fourrées de langues pourrait égayer Junior. Elle conta.

La manœuvre fut une réussite partielle puisque Junior écouta et manifesta un début d’intérêt : - Pour un bureau au service de la francophonie, la langue paraît toute indiquée...

Cette évidence ouvrit en un éclair à la blonde secrétaire une immensité de suppositions.

Mais elle avait aussi perçu dans le propos une ironie dont elle fut un peu blessée. Elle savait que Junior partageait avec l’élite de sa génération mutante l’évidence que la langue française était réduite au rang de sous-langue abandonnée à la plèbe, et que, quel que soit le nombre de locuteurs de l’espagnol ou du chinois, le statut prestigieux du français, langue comme chacun le sait de la Raison et des Droits de l’Homme, seul l’anglo-américain méritait le statut de Langue. Mais elle n’avait aucune envie de se lancer dans une discussion sur ce thème, d’autant qu’elle avait contribué à la conviction de Junior en initiant depuis le plus jeune âge sa formation bilingue : nurse anglophone, crèche bilingue, maternelle bilingue, etc. Au temps de la scolarité primaire de Junior, le futur-Ex et elle faisaient même l’effort de parler un maximum anglais à la maison quand Junior était là. Quitte à faire sourire Junior de leur mauvais accent et de leurs gallicismes.

Qui plus est, Junior ajouta :

 Tu m’as toujours que ton patron est puant. C’est normal qu’il reçoive des langues puantes.

Écartant l’apparition du s.s.s.s.m, et recentrant sur l’essentiel le fil naissant de la conversation, la blonde secrétaire dit le plus naturellement du monde :

 Si tu arrêtais cette cassette, Junior, et si tu me parlais un peu de ton séjour...

Junior craqua devant le sourire, le parfum du corsage penché vers lui, et s’exécuta. En définitive il avait un bon Œdipe, quoi qu’il s’en défendît.

On passa les ex-citadelles rouges de la proche banlieue, puis les mornes portes de la capitale, et Junior parlait toujours. Il ressortait de son propos culpabilisant que sa famille d’accueil était d’une gentillesse et d’une insignifiance sans pareilles, et que s’il avait perfectionné un déjà excellent anglo-américain, Junior s’était rudement enquiquiné, dans les soirées télé comme dans les journées loisirs en centre commercial, les services baptistes dominicaux et les pique-nique avec les ours. Bref sa prédilection pour la langue anglo-américaine ne signifiait pas une adhésion au mode de vie américain.

Après tant d’épreuves, Junior devait revenir à une vie normale. Ce qui manifestement ne pouvait advenir dans les Alpes-de-Haute-Provence, conclut-il, alors que Mother tentait son créneau entre un restaurant juif tunisien et une supérette chinoise, rue de Belleville.

Atteinte par ces révélations, la blonde secrétaire fit tout pour rendre la soirée de Junior plus qu’agréable, culinairement, musicalement, affectivement, allant jusqu’à avancer une autocritique quant à l’Amérique, mais elle refusa de céder sur l’essentiel, à savoir que le surlendemain, il fallait mettre le cap sur les Alpes-de-Haute-Provence.

Ce qui fut fait.

Quelques heures d’autoroute, via Lyon, Aix-en-Provence et Manosque, menèrent Junior morfondu et sa mère crispée jusqu’à la sortie Forcalquier. De là, filant vers l’ouest, en un quart d’heure, ils se retrouvèrent au cœur d’un plateau vaste, apparemment civilisé, et parsemé de fermes. Les horizons étaient montagneux, mais sans trop. Sur une crête, une énorme bulle d’observatoire confirmait à Junior qu’on vivait quand même au XXIe siècle.

Junior avait le cœur serré, mais il accepta de jouer au copilote, et ils trouvèrent sans difficulté à quel moment quitter la route pour les chemins de la thébaïde prêtée à son père.

La blonde maman roula deux trois kilomètres dans une solitude pastorale et s’arrêta en bout de chemin devant un bâtiment austère et gris, aux décrochements géométriques à la Cézanne. Des instruments aratoires rouillés attestaient d’une ancienne exploitation agricole, et tout autour l’espace des champs abandonnés à l’herbe rase était un vrai luxe de citadin. La blonde secrétaire jeta un œil circulaire et se félicita de ne pas avoir parlé de piscine à son fils.

 Tu m’attends deux minutes, Junior, je dois voir ton père seule d’abord. Regarde comme c’est beau ici...

Elle laissa Junior dans le pré à l’herbe courte, le nez sur le pare-brise et au-delà sur un moutonnement de chênes bas. Et Junior sut que les grands horizons de la montagne de Lure le laisseraient indifférent

En attendant, Junior sortit son bagage, dans lequel, sans le dire à sa mère, il avait glissé la cassette du Tamoul.

La blonde secrétaire n’avait fait que frire : elle réapparut illico sur le pas de la porte, fit signe à Junior de venir, et ils se croisèrent, tels des otages échangés sur un pont de l’ex-rideau de fer, s’embrassèrent, et repartirent chacun seuls vers leur destin.

En l’occurrence le destin de Junior se matérialisait par l’apparition de son père devant la porte, souriant et quelque peu embarrassé. La Nouvelle Conquête de Father avait préféré dans un premier temps rester en retrait.

Junior ne voyait déjà pas beaucoup son père en temps ordinaire, et aujourd’hui il ne l’avait plus vu depuis des mois. Les retrouvailles furent donc ce qu’elles devaient être, polies et un peu tendues.

Junior ne parut pas autrement ému par la peau laiteuse, les yeux bleus et les cheveux noirs de la Nouvelle Conquête, qui était manifestement une réincarnation de Blanche Neige. Elle hésita entre tendre la main et tendre la joue, et en définitive, modulant son expression sur celle de Junior, elle se contenta d’un hochement de tête.

 Je sens que ça va craindre, dit la Nouvelle Conquête, quand Junior fut monté déballer son bagage.

 Il vient d’avoir quatorze ans... C’est un passage difficile, dit Father. J’espère que la période de dégel ne sera pas trop longue.

 Tu vois, dit la Nouvelle Conquête, j’ai beau atteindre presque la limite d’âge, ça me coupe l’envie d’avoir un gosse. Ou alors il faudrait qu’il reste bébé à jamais... Bon, pour ton fils, on fera avec... Remarque, ça aurait été pire si tu avais eu une fille...

De fait, dès son bagage déballé, Junior manifesta clairement qu’il se faisait doublement chier, d’être dans un bled pareil, et de ne pas y trouver Father tout seul. Il contempla sans ciller les poutres apparentes, le pavé rustique, les murs blancs et les tableaux modernes du grand séjour. Il regarda sans autre émotion la délicieuse chambre encore revêtue de carreaux vernissés verts et jaunes, et d’alvéoles, à lui attribuée dans l’ex-pigeonnier. Par contre, l’iMac 400 de l’ami de son père, ainsi que la collection de jeux vidéo, de CD et de DVD attirèrent toute son attention, d’autant qu’ils se trouvaient au premier étage, dans un petit bureau qui jouxtait sa chambre. Un coin idéal pour être tranquille.

Le lendemain à midi, comme Junior avait décliné toute offre de promenade, visite, lecture, emplettes, etc., et n’avait pas décollé de l’écran, son père ironisa sur les jeunes esclaves de la modernité. Il insinua qu’à l’âge de Junior il savait autrement prendre son pied.

À quoi en toute logique la Nouvelle Conquête, décidant de calmer le jeu, rétorqua que l’ordinateur personnel n’existait pas en ce temps-là. Un bon point pour elle, et après le repas Junior, qui avait déjà inventorié les ressources de l’hôte, y puisa un logiciel de chirurgie esthétique et le lui fit essayer.

Plus encore que par les métamorphoses que proposait le logiciel, la Nouvelle Conquête était amusée par les tendances sado-destructrices que Junior manifestait dans l’entreprise. Il lui vint donc tout naturellement de dire :

 En tout cas, il y a un bonhomme qui aurait eu besoin de chirurgie esthétique. C’est celui que ton père a trouvé à Menton, la langue coupée.

 C’est pas vrai ? Et il ne m’a rien dit !

Aussi, quand la Nouvelle Conquête et Junior eurent épuisé les propositions de rectification faciale, Junior daigna s’adresser à son père :

 Cette histoire de type à la langue coupée, tu peux me dire ?

Father expliqua la découverte de Menton. Il vit que ça accrochait, il élargit donc les perspectives :

 Tu sais, Junior, ce type de Menton n’est pas le seul, on a déjà retrouvé d’autres cadavres à la langue coupée, un en Allemagne, un en Italie, un en France...

 Un serial killer ?

 On ne sait pas s’il s’agit d’un serial killer, ou si un premier fou a fait des disciples... On ne sait pas si ces gens sont tués au hasard, ou s’il y a un lien entre eux. Celui que nous avons trouvé à Menton était presque un voisin, le maire d’un patelin du Haut Var. Les victimes semblent n’avoir que deux points en commun, le sexe masculin, et l’âge : la cinquantaine. C’est maigre comme indice...

 Enfin quelque chose d’intéressant, dit Junior. Tu enquêtes là-dessus ?

 Mais non...

 Tu devrais...

Et quand le couple s’en fut goûter aux plaisirs de la sieste à deux, Junior se mit devant l’ordinateur, non sans être troublé par ce qu’il imaginait des jambes blanches de la Nouvelle Conquête et de la vigueur paternelle.

Il compulsa la presse des derniers mois, il utilisa quelques sites Internet et un excellent DVD encyclopédique.

Il se permit aussi d’utiliser le téléphone pour appeler sa mère, qui aurait préféré ne pas être dérangée à ce moment précis :

 Don’t be afraid Mother, rien de cassé. Je voulais simplement savoir combien de langues vous avez reçues au ministère.

 Trois, mon chéri.

 Trois, mais ça ne colle pas... Il en manque une...

Mais ce n’est pas cette langue-là qui préoccupait en ce moment la blonde génitrice, et elle se hâta de confirmer le renseignement, sans autrement questionner.

Au repas du soir, Junior étonna son monde par sa sérénité.

Il poursuivit son investigation devant l’écran sans se laisser distraire par les occupations des adultes : télé, contemplation de la voie lactée (écrasante présente nocturne par ces solitudes non polluées de lumières urbaines), considérations sur le peu que nous sommes dans l’univers.

Le lendemain, Junior fut d’humeur ravissante dès le déjeuner, il accepta d’accompagner le couple au marché de Forcalquier, prit plaisir à une station en terrasse sur la place, entre la mairie et l’église. Puis il laissa le couple à son apéritif, et partit faire un tour sous le prétexte de découvrir la vieille ville où, comme chacun le sait, fut tourné en partie Le Hussard sur le toit.

En fait Junior avait cherché un dictionnaire allemand, sans résultat, dans toute la ferme, et il voulait en acheter un, reécouter la cassette et traduire convenablement la partie allemande, histoire d’être vraiment sûr d’avoir compris. Curiosité qui l’avait titillé depuis la première écoute à Paris, mais qui depuis la veille n’était plus purement gratuite. Il désirait aussi se procurer une carte de France.

Cependant Father en était à sa deuxième mauresque (pastis-orgeat) et déclarait à la Nouvelle Conquête :

 Changement à vue. Voilà Junior adorable. Mais je me demande pourquoi...

 C’est qu’il a trouvé de quoi s’occuper. Tu n’as pas vu ? Les photos...

Non, Father n’avait rien vu. Sa jeune compagne expliqua : elle s’était permis de rentrer dans la chambre de Junior, histoire de voir s’il fallait faire un peu de ménage, mais pas de problème, Junior était un vrai petit homme d’intérieur, il avait aéré, fait son lit...

 Si tu allais au fait, dit Father.

Bref Junior avait affiché dans sa chambre les portraits de quatre hommes, et la Nouvelle Conquête pensait que c’était le résultat des recherches de la veille.

En rentrant, Father choisit le premier prétexte pour monter dans la chambre de son fils. Junior avait reproduit et daté quatre photos de presse, quatre portraits, le quatrième était celui de l’accidenté de Menton. Et il comprit que Junior avait collationné sur le net les visages des victimes à la langue coupée. Junior avait aussi affiché une grande carte de France et punaisé deux points.

 Si je comprends bien, tu t’es intéressé à ces meurtres, Junior ?

 Tu vois bien...

 Et alors ?

 Et alors rien...

Et Father se dit que Junior avait quand même un air d’en savoir plus.

Father pointa la photo du type trouvé en Calabre :

 C’est marrant, ce visage... On dirait un photographe que j’avais croisé en Argentine...

 En Argentine ? Ça c’est vraiment intéressant, dit Junior.

Father avait d’abord cru que son fils se moquait de lui, mais il vit que Junior ne plaisantait pas.

 Tu peux m’expliquer pourquoi tu as fait ce dépouillement, Junior ?

Junior se contenta d’abord de parodier son père, ironisant sur ces jeunes mordus de la modernité qui perdent leur temps devant un inutile écran, puis il lâcha :

 J’ai un peu réfléchi à tes histoires de cadavres sans langue. Je me suis documenté. Il y a tout ce qu’il faut ici. Qu’est-ce qu’il fait dans la vie, le copain qui t’a passé la maison ?

 Il est linguiste. Lexicologue. Il travaille pour un tas de dictionnaires…

 Tout s’explique. Cela dit, revenons à nos cadavres. Mon pronostic peut t’intéresser, toi qui es journaliste. Je ne sais pas pourquoi et par qui ces meurtres ont été commis, mais je te parie qu’il y en aura d’autres, et je crois savoir où les deux corps suivants seront trouvés. J’en verrais bien un autour d’Angoulême, enfin juste à l’est d’Angoulême, au nord ou au sud de la ville, peu importe, et j’en verrais un autre en Italie, du côté de Turin, enfin disons entre Menton et Suse, dans la plaine, mais juste en bordure des Alpes.

 Tu peux m’expliquer ?

Junior riait de plaisir :

 Il n’en est pas question. Attendons de voir si j’ai vu juste...

Father accueillit ces révélations avec une indifférence sceptique qui cachait un prurit de curiosité. Par contre, la Nouvelle Conquête manifesta une adhésion immédiate, elle sortit la carte de Poitou-Charentes ainsi que celle d’Italie et matérialisa d’un grand rond rouge les emplacements indiqués par Junior. Et elle s’enquit :

 Tu vas faire quoi maintenant, Junior ?

 Rien. Je vais simplement un peu surveiller la presse.

 Mais si tu prévois quelque chose, tu ne préviens pas la police ?

 Ça ne servirait à rien.

 Et en plus on aurait l’air fins, dit Father. Il ne nous manquerait plus que le pendule. Radiesthésistes, père et fils...

Father commençait aussi à trouver un peu excessif l’enthousiasme juvénile de la Nouvelle Conquête, et même tout à fait déplacé pour une universitaire métaphysicienne.

Le lendemain matin une brume légère montait sur les peupliers de la plaine padane, dorénavant revendiquée en territoire national par les Chemises Vertes de la Ligue Nord. Les voitures filaient sur la voie rapide qui mène à Turin, comme cent autres voies drainant vers la métropole de l’automobile les travailleurs venus de la plaine ou de la montagne. Les Alpes pures et nettes barraient l’horizon à l’ouest, toutes proches, et à leurs pieds, au débouché de la large et industrieuse basse vallée du Pellis, s’élevait le vieux clocher de la Tour, aujourd’hui italianisé en Torre Pellice. La Tour, métropole des Vaudois de Piémont, qui depuis des siècles ont lutté pour la liberté de conscience, malgré les inquisiteurs romains, les dragons du Roi de France et les reîtres du duc de Savoie.

Parfaitement indifférents à ces références historiques, les deux jeunes souteneurs déposèrent la dernière de leurs Albanaises mal réveillées sur le parking, près d’un brasero qui fumait encore, celui qu’elle avait laissé la veille à minuit passé, et ils filèrent. Il faisait frais dans le petit matin de juillet. Mais quand la fille eut machinalement ranimé la braise, elle vit un peu plus loin, sous le panneau publicitaire recouvert d’affiches de la Ligue piémontaise, branche régionale de la Ligue Nord (la croix de Savoie et un guerrier gaulois en prime, histoire de réveiller les atavismes celtiques des Cisalpins), un homme gisant au milieu des papiers, des préservatifs usés, des canettes et des boîtes métalliques. Et quand elle eut retourné le corps mal décongelé, elle hurla et se précipita vers la chaussée, mais il fallut du temps pour que quelqu’un soit arrêté par sa gesticulation, inhabituelle pour une racoleuse des bords de route.

La journée du trio bas alpin se passa au mieux. Junior accepta même de faire du V.T.T., il se proposa pour aider la Nouvelle Conquête à réaliser le plat du jour, et le soir il alla jusqu’à jouer au scrabble. Bref de vraies vacances familiales. Mais chacun comprenait quelle impatience sous-tendait cette équanimité : Junior avait-il vu juste, ou débloquait-il à fond ?

Le lendemain midi, Junior arrivait à la table du déjeuner avec un air faussement modeste et alors que la Nouvelle Conquête apportait sa salade de tomates anchois pommes de terre, un grand classique, Junior présenta l’article de La Stampa du jour, édition turinoise, tiré de l’ordinateur.

Bien qu’il ne convienne pas de saluer par des hourras l’annonce d’un crime, c’est pourtant ce qui advint ce midi-là dans la ferme retapée. La Nouvelle Conquête et Junior esquissèrent un pas de mazurka, et Father consentit même à descendre à la cave chercher une bouteille de champagne. À vrai dire, il était sidéré.

 Ton fils est génial, dit la Nouvelle Conquête.

 Pas étonnant. Après tout, c’est mon fils...

Quelque peu rabat-joie, il ajouta :

 Attendons quand même voir pour Angoulême...

On se doute que dès lors Junior pouvait passer tout le temps qu’il voulait devant l’écran sans s’attirer la moindre remarque. Il avait la bénédiction paternelle pour s’intéresser à ce que pourrait annoncer la presse, du Sud-Ouest et de l’Ouest, d’Italie et du monde entier...

Cependant Junior fut pressé de questions : comment avait-il pu deviner l’emplacement du meurtre ? Maintenait-il sa prédiction pour Angoulême ? Y aurait-il d’autres cadavres ?

Junior se borna à dire qu’il y en aurait d’autres, qu’il pourrait même localiser dès maintenant, mais qu’il attendait déjà confirmation de sa seconde anticipation.

Le lendemain, La Stampa leur apprenait que le cadavre sans langue (décongelé et empoisonné cela va sans dire) venait d’être identifié, grâce au portrait publié la veille. Le journal proposait même une photo de la victime, attablée dans une pièce rustique, devant un pépé aux cheveux ras et à la moustache d’un autre temps. Il y avait sur la table une bouteille de vin, deux verres, et un magnétophone.

En effet, un vieux paysan de la haute vallée du Pellis, rude couloir de roches et d’alpages butant sur les cimes françaises, avait reconnu l’ethnologue français qui l’avait enregistré, deux ans auparavant, à l’occasion d’une enquête sur le cycle légendaire du Servan. Le Servan, comme nul n’en ignore, est la dénomination commune dans ces Alpes piémontaises de l’homme des bois, l’homme sauvage de la montagne, l’homo selvaticus dont l’existence, bien que particulièrement occultée, est amplement attestée dans toute la zone alpine, à l’exception bien entendu de la portion française, rationnelle et civilisée.

De France, on confirma la disparition de cet ethnologue lyonnais, originaire du Queyras et spécialiste de l’arc alpin. Cet homme était sans histoires : en cinquante ans d’existence, il devait avoir récolté quatre P.V. On ne lui connaissait aucun ennemi... La famille reconnut le corps.

Junior suivit avec délectation le trouble intérêt pour le Servan qui parasita quelques jours la presse italienne, triomphante :

 Nous aussi nous avons notre Yéti...

De là à insinuer que le Servan aurait pu faire le coup...

La ferme bas alpine retapée étant équipée d’une parabole, Junior, Father et la Nouvelle Conquête purent même suivre sur le télé journal de RAI Uno une interview du vieux paysan, qui fut catégorique :

 Le Servan n’en fait qu’à sa tête, c’est un voleur de bétail, d’accord, il ouvre les portes des étables et fait sortir les vaches la nuit, il les envoie dans des pâtures hautes où personne ne va, mais il les renvoie toujours chargées de lait. Mais il ne coupe pas les langues, quand même...

Enfin le vétéran sortit l’argument définitif :

 Et puis vous ne voyez pas le Servan descendre dans la plaine, jusqu’à ce parking à putes...

À l’évidence l’argument portait, mais il plongea l’Italie dans une curiosité perplexe : avec qui donc baisait le Servan ?

Le vieux paysan écartait donc la culpabilité du Servan. Il suggérait que l’enquête ferait mieux de s’orienter vers ces Méridionaux qui gangrènent le Piémont.

Junior réussit à trouver sur un site du net une gravure allemande du XVIe siècle représentant l’homme sauvage de la montagne, un géant à tête de père Noël et au corps entièrement revêtu d’une fourrure animale, il portait sur son épaule un jeune arbre en guise de massue. Junior tira la gravure en quatre exemplaires, il en garda une pour lui, en donna une à Father, une à la Nouvelle Conquête, et envoya la dernière à sa blonde mère avec ce mot laconique :

“Les vacances se passent très bien. Les moniteurs sont très gentils et je me fais de nouveaux amis. À bientôt”.

La Blonde secrétaire ne savait pas qu’un autre courrier, émanant d’un cybercafé de Vienne (Isère), venait de s’inscrire sur le e-mail du s.s.s.s.m, deux photo en noir et blanc, un groupe de jeunes civils et militaires en armes, sur fond de montagne avec la légende : “1944. Partisans italiens du Val Pellice. Rencontre avec les Maquisards français”, une autre représentant des chemises noires l’arme à la main, dans la rue d’un village, avec la légende : “1944. Ratissage fasciste dans le Val Pellice”. Le tout surmonté d’une interrogation : “Où sont les vraies frontières ?”.

D’un raid alimentaire sur la proche localité de Banon, auquel Junior participa volontiers, le trio ramena fromages et fins saucissons secs, qu’ils arrosèrent d’un rosé des vignobles varois. Le rosé eut des effets divers : cependant que la Nouvelle Conquête manifestait une foi aveugle dans les capacités de Junior, Father, faute d’obtenir de son fils le secret des prédictions, laissa percer ses sentiments ambigus :

 Tu nous as annoncé quelque chose du côté d’Angoulême, et on n’a encore rien vu.

 Ça ne saurait tarder, dit Junior.

Et bien que son vœu impliquait une mort d’homme, la Nouvelle Conquête se surprit à prier que Junior ait raison.

 Cela dit, ajouta-t-elle à destination de Gattino, je sens chez toi comme une sorte de jalousie paternelle.

 Moi, jaloux ?

 Junior a raison. Tu es journaliste, tu n’as qu’à faire ton travail, au lieu de tirer la gueule. Vous pourriez faire équipe...

 Partage des tâches, dit Junior, je ne mène pas d’enquête, je propose des prévisions sérieuses sur l’emplacement de la découverte des cadavres. Mais toi, tu peux chercher l’assassin. Allez, dis-moi que tu aimerais faire un beau papier là-dessus, hein ?

De fait, Father aurait bien aimé.

Cependant Father ignorait encore ce qui se jouait à l’autre bout de l’hexagone.

Un couple de Britanniques prospectait, à l’aventure, pour l’acquisition d’une demeure à retaper en Périgord ou en Limousin. Les Anglais, on le sait, affectionnent ces terres en voie de désertification qui furent leurs jusqu’à la Guerre de Cent Ans. Mus par un tropisme historique à peine refoulé, ils s’y installent et s’y reproduisent.

L’inévitable se produisit à une vingtaine de kilomètres à l’est d’Angoulême. Ce matin, les Britanniques tournicotaient dans les dernières collines boisées de la Charente limousine, à l’orée de la plaine atlantique. Ils décidèrent d’un thé matinal dans une clairière qu’ils supposaient déserte. Mais à peine la table dépliée, ils virent qu’ils avaient été précédés. L’horreur était dans les fougères, au pied d’un châtaignier : le corps d’un individu d’une cinquantaine d’années, qui s’avéra naturellement dépourvu de langue, mal décongelé et, on le sut bien vite, empoisonné, était attaché au tronc d’un arbre vénérable, dans la position semi-agenouillée des fusillés d’antan. Les guêpes tournaient déjà autour.

Le triomphe définitif de Junior fut célébré en ce week-end, quand il pêcha sur Sud-Ouest l’annonce de la découverte du nouveau cadavre sans langue, quelques kilomètres à l’est d’Angoulême.

 J’en étais sûre, clamait la Nouvelle Conquête. Junior, je suis fière de toi.

Father introduisait cependant une note éthique. Il prit Junior à part :

 Junior, jusqu’à présent j’étais sceptique, je pensais presque à une série de hasards heureux, enfin heureux pour toi, pas pour ces pauvres types. Mais maintenant je te crois. Alors, si tu sais quelque chose au sujet de ces meurtres, et apparemment c’est le cas, tu n’as pas le droit de le garder pour toi. Tu dois collaborer avec la police. Tu dois essayer d’empêcher d’autres crimes...

 Je te répète que c’est à toi de jouer au flic, si tu veux, moi, je ne peux que prévoir où on trouvera les corps.

Le journal du lendemain apportait des témoignages intéressants au sujet du mort. Nombreux étaient ceux qui, une bonne dizaine d’années auparavant, l’avaient écouté dans un établissement sans grâce de la ville haute d’Angoulême, un café qui avait en son temps été vrai lieu de culture marginale, mais qui aujourd’hui n’attirait plus que ces déclassés qui restent à peu près seuls l’été dans ces rues aux vieilles pierres blanches.

L’homme s’était fixé à Paris après des errances provinciales. Il écrivait et philosophait, sans la moindre consécration médiatique. Il avait assis une petite notoriété de poète et de conteur dans les circuits des oralies qui parcourent la France profonde l’été. Le reste du temps, il était intermittent du spectacle. Un militant aussi, à sa façon : sans être un vénérable de la nomenklatura verte, il avait pu se targuer d’une certaine reconnaissance nationale, mais ses positions originales l’avaient marginalisé.

Junior put aussi prendre connaissance de poèmes du défunt, publiés en forme d’hommage sur un site littéraire marginal, site qui lui apprit aussi que la victime était d’origine limousine. Junior ne fut pas particulièrement enthousiasmé par cette lecture. Il était beaucoup question d’arbres, un poème commençait même par quelque chose comme : “j’ai vu marcher un arbre au fond des bois”. Il était dédié au Leberon, le dieu arbre limousin. Plus intéressante parut à Junior la dédicace assez énigmatique, adressée à “mes anciens amis”. Elle demandait que l’on excuse le contenant, puisque le contenu s’adressait au plus grand nombre. “Je suis sûr que malgré tout vous comprendrez”.

Junior parut comprendre, mais Father ne comprit rien.

La blonde secrétaire du s.s.s.s.m avait demandé au factotum tamoul de mettre son courrier de côté. Elle dépouillerait en rentrant.

Mais le factotum, vu l’odeur qui commençait à se dégager des deux enveloppes nouvellement arrivées, l’une postée de Turin et l’autre d’Angoulême, et s’estimant autorisé par ses précédentes interventions, prit sur lui de les balancer dans l’incinérateur, sans même vérifier leur contenu.

Ainsi la blonde secrétaire reprendrait-elle ses fonctions en ignorant que l’honorable correspondant sévissait encore. Ainsi disparaissaient de nouvelles preuves de la persécution dont le s.s.s.s.m était la cible inconsciente.

La blonde secrétaire ne put pas voir non plus le nouveau document, émanant d’un cybercafé de Moulins, qui s’inscrivait sur le mail du s.s.s.s.m : la photo de Guingouin, le chef des maquis limousins, discutant avec des paysans en casquette et des F.T.P. Et en prime un point de vue sur le vert. Le vert, y lisait-on, a de tout temps été associé à la nature, à l’égalité, à la liberté, à l’espérance en un avenir meilleur. Il fut une des variantes du drapeau de la révolution. Il serait vraiment dommage de l’assimiler au drapeau d’environnementalistes médiocres, d’arrivistes en mal de maroquins. Le texte était accompagné par une gravure ancienne représentant des militaires. La légende portait : “1796, la milice milanaise affiliée à la Franc-maçonnerie. Salut au drapeau”.

Évidemment le drapeau était un drapeau vert.

Sous la gravure, l’expéditeur avait ajouté : “Vert était le drapeau de ceux qui surent accueillir les armées de notre grande république, mais qui ne savaient pas que notre république reproduirait et amplifierait les conduites d’annexion”.

Cependant, dans ses solitudes bas alpines, Junior avait promis à Father et à la Nouvelle Conquête, éblouie au point que Father en était presque jaloux, de nouvelles révélations pour la fin de soirée. Enfin il annonça :

 Maintenant je verrai bien quelque chose du côté de Guéret. Et peut-être aussi quelque chose du côté d’Oulx, ou alors au sud de Grenoble, nous verrons bien.

Guéret comme Oulx étant terres inconnues pour la Nouvelle Conquête, elle s’empressa de les matérialiser sur la carte, en se faisant bien sûr aider par Junior. Elle constata que Guéret était situé au cœur du mystérieux département de la Creuse, et que Oulx était une petite localité italienne au carrefour alpin des routes de Briançon et de Modane.

En ce qui concerne Oulx, Father matérialisa quelques souvenirs frontaliers. Il revit les hautes tours de brique dans la montagne, quand il avait couvert une arrivée du Tour de France à Sestrières. Mais Oulx ne lui disait rien.

Junior fit alors une proposition qui s’avéra par la suite avoir été décisive.

 J’aurais besoin d’une petite confirmation, dit Junior. Et si nous allions visiter le patelin de ton mutilé de Menton ? Ça nous fera une sortie de la journée.

La Nouvelle Conquête préférait rester à la ferme. Father et Junior partirent donc seuls.

En effet il n’y en avait que pour une petite heure de voiture : descendre la vallée de la Durance par l’autoroute, à Manosque obliquer pour passer le Verdon, continuer un peu et on y était.

Les immenses solitudes du haut pays varois n’ont guère changé depuis le temps du Hussard sur le toit et des grands brigandages, mais les villages ne sont plus ce qu’ils ont été.

Father et Junior entrèrent donc dans un beau vieux village rapproprié, doté de tennis, d’une piscine, d’une mini-médiathèque, de places de stationnement à faire rêver, d’un nombre très convenable de commerces, de quelques bars propres à la réalisation des Quatre saisons d’Espigoule - le retour, d’un moulin restauré à destination des photos de mariage, etc.

À l’entrée du village, un panneau signalait que la localité était jumelée avec plusieurs communes européennes, la première étant italienne.

Dans le hall de la mairie, Junior considéra les affiches témoignant de l’activité culturelle de tout village méridional en été, musique de chambre, gospels, chœurs de l’armée ex-rouge, etc. Il manifesta un intérêt particulier pour celle annonçant la visite d’un groupe musical du Piémont.

 C’est le maire qui avait invité ?

 Bien sûr, dit l’employé. Il avait mis sur pied notre jumelage avec une localité de la Val Maira, dit l’employée. On dit italiens, mais en fait ce sont presque des cousins...

 Ça se confirme, dit Junior. Tu devrais aller saluer la veuve, et la faire un peu parler.

Visiter la veuve et la faire parler ? C’était une entreprise incongrue, mais le fait que Gattino et elle avaient correspondu la facilita.

Mme Borelli avait une cinquantaine épanouie, que Gattino aurait bien consolée. Elle fut tout de suite en confiance, tant de par les références journalistiques de bon aloi de Gattino que par sa réserve : il ne posait pas de questions.

Elle leur fit visiter le village. La veuve expliqua tout ce que son mari faisait, avait fait plutôt, pour la localité et la région, combien son engagement politique était pragmatique, (“le socialisme pratique” disaient les anciens), combien les idéologies comptaient peu à côté du savoir-faire : monter un bon dossier, le suivre jusqu’au bout, et, c’était de bonne guerre, en grappiller les retombées électorales.

Puis ils retournèrent chez la veuve, qui insistait pour leur offrir un café. Gattino ne posant toujours pas de questions, c’est elle qui se débonda, elle avait besoin de parler à quelqu’un d’autre qu’aux administrés atterrés et adulateurs. Et encore moins qu’aux policiers fouille-merde, par force : elle ne leur en voulait pas, ils faisaient leur travail, mais ils étaient allé exhumer trop d’aspects de la vie de son époux qu’elle n’avait pas eu à partager, et qu’elle ne tenait pas à connaître, ainsi que d’autres qu’elle partageait mais qu’elle ne tenait pas à faire connaître.

Gattino ne posa qu’une question, question de base :

 Qu’est-ce que votre mari pouvait bien aller faire à Menton ?

 Il n’avait plus aucun lien avec Menton, mais sa famille était de Menton, dit la veuve. Ses parents avaient été expulsés par l’occupation italienne, qui avait vidé la ville. La plupart des Mentonnais s’étaient fixés dans des communes du Var pour la durée de la guerre. Les Borelli étaient venus ici, attirés par la possibilité de travailler dans la forêt. Et ils sont restés, après la libération. Le père bûcheronnait toujours, mais il avait acquis quelques terres. Ils s’étaient intégrés.

Elle rit :

 Sauf qu’entre eux, les vieux ont toujours parlé dans leur charabia “mentounasc”. Ils ont eu des enfants, qui sont devenus artisans, sauf le dernier, mon mari. Il marchait bien à l’école. Ils ont été fiers d’en faire un enseignant, puis de le voir devenir maire...

Ce qui accablait le plus la veuve était de ne pas comprendre les raisons du crime. Son mari avait certes plus que son franc-parler, mais de là à se faire abattre...

Le plus délicatement du monde, Father essaya de mettre sur le tapis la question des affaires, dont le département s’est fait une assez belle spécialité. La veuve le coupa net :

 Mon mari était un honnête homme. Et quand bien même affaires il y aurait eu, dans le Var ceci se règle sur place, avec des tueurs en moto et des armes à feu.

Father et Junior s’apprêtaient à prendre congé, quand la veuve les retint :

 Je ne sais si je peux vous faire confiance, parce que je n’ai parlé de cela à personne, mais il y a, me semble-t-il, un élément nouveau.

Elle s’arrêta et Father comprit qu’elle hésitait à parler devant un ado.

 Tu peux nous laisser un moment, Junior ?

Mais avant même que Father ait parlé, Junior était déjà dans le jardin, sur lequel donnait la fenêtre du séjour, ce qui permettait à Junior de tout entendre.

La veuve s’expliqua. Elle avait bien sûr essayé de faire des rapprochements avec les autres victimes sans langue, mais dans ce qu’elle avait recueilli, tout lui était inconnu, les hommes et les lieux. Maintenant, avec la découverte du crime de la Charente, elle pensait tenir un fil.

 Et si j’ai raison, dit-elle, alors c’est un complot, je vous le dis, un complot. J’ai vu la photo de cet homme qu’on a trouvé à Angoulême. Je suis sûre que mon mari l’a connu dans sa jeunesse. Vous allez voir.

Elle alla chercher une photo, un groupe souriant d’une vingtaine de très jeunes hommes, à la mode début des années soixante et dix.

 Mon mari est là. Et le mort de la Charente c’est celui-ci... :

Un type au thorax mince moulé dans une chemise au col pointu largement ouvert, des cheveux à la Jimmy Hendrix, des rouflaquettes à la Giscard. À trente ans de distance, la gueule léonine était clairement reconnaissable. C’était bien le mort d’Angoulême.

 Vous le connaissiez ? Enfin, je veux dire avant d’avoir vu la photo ?

 Pas le moins du monde. Je ne connaissais même pas cette photo. Mon mari ne me l’avait jamais montrée. Vous savez ce que c’est, on ne se doute jamais qu’on puisse disparaître brutalement, et que quelqu’un mettra son nez dans votre jardin secret. J’ai trouvé cette photo dans la réserve personnelle de souvenirs de mon mari, le jour même où je voyais dans le journal le portrait du mort d’Angoulême. Ça a fait tilt. Mais je n’ai aucune idée de ce que cette photo représente.

 Un groupe d’étudiants ?

 Je ne sais pas. Je ne reconnais aucun des amis de fac., que mon mari a pu me présenter.

 Le service militaire ?

Sans le vouloir Gattino avait réussi à arracher un sourire à la belle veuve.

 Vous devez le savoir, dit elle, Dans cette génération seuls les simples d’esprit faisaient leur service...

 N’exagérons pas.

 Pourtant, vous-même je parie...

 Touché. Réformé...

 Maladie mentale ?

 Comme tout le monde...

 Je m’en doutais. Pour en revenir à la photo, je ne sais pas non plus où elle a été prise.

Derrière le groupe on voyait une vallée encaissée, des rochers polis par l’eau d’une rivière, et en surplomb, des tours démantelées, assiégées d’arbres.

 Quoi qu’il en soit, dit la belle veuve, si le type de la photo est le mort d’Angoulême, cela peut signifier que la clé est dans ce groupe...

 Vous en avez parlé à la police ?

 Pas encore... J’hésite... Je ne sais pas ce qu’ils iraient encore remuer, et pourtant... Si ce tueur va continuer...

 Quoi que vous décidiez, sachez que je suis à votre service...

La veuve regarda Gattino avec un intérêt nouveau, puis elle sourit :

 Cher monsieur Gattino, si je cédais à mes penchants, c’est plutôt d’un tueur que j’aurais besoin. Je ne rêve que de vengeance.

 Un journaliste peut être utile, pour glaner l’information...

 Je vous en remercierai le cas échéant.

Cependant Gattino se demandait comment récupérer une copie de la photo. Mais comment justifier la demande ?

Ce fut Junior qui sauva la situation, en entrant à l’improviste :

 Excusez-moi, mais tu sais papa que nous sommes attendus...

Sur le coup, Father fut aussi surpris que la belle veuve, Junior n’ayant pas dit un mot depuis leur arrivée, sinon “Bonjour madame”.

Au moment où Father délivrait le message télépathique “non mais de quoi tu te mêles”, Junior cligna imperceptiblement de l’œil et continua :

 Mais je vois que vous regardiez des photos...

Subodorant un coup de génie de son fils, il ne restait plus à Father qu’à improviser :

 Oui, mais madame n’arrive pas à localiser l’endroit où celle-ci a été prise.

 Il est bon, pensa Junior, il est très bon.

Junior se permit de saisir la photo, de la considérer, et d’annoncer :

 Si cela peut vous aider, Madame, je peux essayer d’identifier cet endroit.

Le coup de génie se confirmait. Father approuva :

 De fait, nous sommes sérieusement équipés en informatique, nous disposons d’une banque de données en documents géographiques. Et mon fils est un as de leur traitement. Avec un peu de chance, nous pourrions vous renseigner sur le lieu...

Avec la permission de la belle veuve, et l’ordinateur de Borelli, Junior eut vite fait de scanner la photo et réaliser un tirage.

 Faites-moi en quelques-uns pour moi, dit la veuve. Il est si mignon là-dessus.

De fait, le futur maire arborait un vrai sourire, comme la vingtaine d’autres sourires juvéniles non encore désabusés par la vie. Seul ne souriait pas vraiment, mais il s’y efforçait, un homme nettement plus âgé, sévèrement vêtu, mais avec dans la coiffure quelques attendrissantes concessions à la mode du temps.

 Encore un prof. qui a viré sa cuti dans la révolution sexuelle des années soixante et dix, pensa Father, mais il n’en dit rien.

 Je crois que nous n’avons pas perdu notre temps, dit Junior quand son père eut repris le volant. On va voir ce qu’on peut tirer de cette photo, sûrement de grandes choses...

 Je me suis peut-être un peu trop avancé par rapport à la banque de données géographiques, dit Father.

 Ne te tracasse pas. La localisation, c’est vraiment le plus facile.

 Tu plaisantes ?

 Mais non, pas besoin de banque de données, la photo a été prise à Crozant, je peux te l’assurer, Mother m’y a emmené l’an dernier.

 Crozant ? C’est quoi Crozant ?

 Crozant, alors là je peux te dire : “les méandres profondément entaillés dans les derniers granits du massif central, avant les espaces sédimentaires du Berry”. Si tu savais ce qu’il m’a bassiné avec Crozant, le copain de Mother...

 Junior, arrête ton cirque, ça veut dire quoi tout ça ?

 Ça veut dire que ton groupe de gugusses à pattes d’éléphant a été photographié au bord de la Creuse... Je reconnais l’endroit. Nous y sommes allés avant que je parte aux Etats-Unis... Ce con qui nous répétait : ce pays a bien mérité l’appellation de petite Suisse, la petite Suisse de George Sand.

 Quel con ?

 Le copain de Mother, à l’époque, un conservateur de musée...

 Tiens, je ne le connaissais pas celui-là...

 Il voulait nous montrer les sites peints par Courbet et Guillaumin, et d’autres...

 Et alors ?

 Et alors rien, il nous a traîné sur les sites sacrés, il trouvait que la verdure avait par trop bouffé les bruyères et que Courbet ne s’y reconnaîtrait plus... Et on est rentré à Paris. Mais je suis très content que la photo ait été prise là, je crois que ça confirme entièrement ma théorie...

 On peut savoir laquelle ?

Silence radio de Junior.

Junior et son père rentrèrent dans la plus grande excitation à la ferme aménagée.

La comparaison des portraits des victimes et des visages du groupe permettait sans problèmes de reconnaître dans le groupe les malheureux trouvés sans langue, à Guardia Piemontese comme à Wurmberg, à Menton comme en Gironde, près d’Angoulême comme à Torre Pellice.

 Eh ben, dit Junior, si d’après les lois du genre tous les membres du groupe doivent y passer, notre killer a encore du pain sur la planche. Remarque, c’est bon pour moi, parce que j’aurais encore besoin de quelques corps pour jalonner ma projection...

 Si tu m’expliquais...

 Vous avez des yeux pour ne pas voir, dit Junior. Ceci dit, selon les règles du genre, si serial killer il y a, c’est évidemment dans le groupe qu’il faudrait le trouver...

 Résumons, dit Father. Nous avons six morts sur les bras, ils font partie de la même génération, ils se sont connus dans le temps. Que faisaient-ils au moment de la photo, on n’en sait rien. Dans quel milieu les survivants peuvent-ils évoluer aujourd’hui ? À considérer les victimes, le cursus n’est ni glorieux, ni lamentable. Le mort de Wurmberg était bouquiniste. Je pense que celui de Guardia Piemontese était photographe.

 Tu devrais t’en occuper, dit Junior.

 J’y penserai. Celui de Menton était maire, et celui de la Gironde professeur de philo. Celui de Torre Pellice était ethnologue et celui d’Angoulême un Vert très particulier.

 En ce qui me concerne pour le moment, dit Junior, ce qui compte n’est pas tellement ce qu’ils sont, mais les endroits où on les a trouvés, et éventuellement leurs lieux d’enfance... Ce n’est que par cette piste que tu pourras arriver à la vérité. Je voudrais également te faire remarquer une chose...

 Je t’en prie...

 Tu disais tout à l’heure à la dame qu’il n’y a pas de filles sur la photo. Et pourtant...

Effectivement, un des jeunes souriants du second rang, à y regarder de près, avait dans son androgynie un léger et double renflement de la chemise.

Le soir, après une mobilisation de souvenirs et pas mal de coups de téléphones, Father confirmait son intuition : le mort de Guardia Piemontese était bien un photographe français, qui avait fait plusieurs reportages en Argentine sur l’immigration française et italienne. On lui devait aussi une excellente série sur le tango et le souvenir de Gardel le Toulousain. Personne ne savait où il se trouvait maintenant, c’était un homme qui circulait beaucoup, il vivait seul et ne laissait guère d’adresses lors de ses déplacements.

 Ce serait intéressant, dit Junior, de savoir d’où il était originaire.

Le lendemain, Father donna une seconde salve d’appels. Le photographe errant était originaire de Courbevoie.

 Ça ne colle pas vraiment, dit Junior.

Le vieux fourgon roulait vers la frontière italienne, en direction de la touristique localité d’Oulx.

Le barrage volant venait à peine d’être installé, une herse sur la moitié de la route, quelques douaniers, et déjà la file de véhicules se formait dans les deux sens, arrêtée du côté italien, ralentie du côté français.

Le conducteur ne devait pas avoir envie de se frotter à un barrage, même si le contrôle ne s’exerçait à l’évidence que sur les véhicules arrivant d’Italie.

Le fourgon déboîta sur un chemin de terre qui filait dans les alpages et s’arrêta un peu plus loin. Le conducteur herborisa un moment dans les prairies fleuries. Une heure après, le barrage n’étant pas levé, il remonta dans son véhicule, consulta sa carte et redescendit vers Briançon.

Qui ne connaîtrait pas le site de Notre Dame de la Salette ne comprendrait pas pourquoi, en 1846, la Vierge a choisi ces solitudes pour s’adresser aux Français, par l’intercession d’un jeune berger et d’une jeune bergère, simples et peu francophones, que leurs parents, pauvres diables de Corps, louaient dès l’âge le plus tendre aux paysans de la Salette. Mais où est la Salette ?

Prenez la grande route Napoléon, qui relie la Côte d’Azur à Grenoble, arrêtez vous à Corps, première ou dernière localité de l’Isère aux confins du département des Hautes-Alpes, selon le sens de votre déplacement.

Après avoir consommé dans un des sympathiques établissements de ce relais routier ancestral, (Napoléon lui-même y dormit dans sa remontée fulgurante depuis l’Ile d’Elbe), prenez à l’Est la route qui domine de sombres et austères gorges, vous déboucherez sur un immense cirque alpestre, tout en maigres champs et en alpages, où s’essaiment quelques hameaux bordés de peupliers.

Vous vous hisserez par une route des plus fréquentées jusqu’aux hautes croupes du nord, où une basilique très Second Empire marque l’emplacement de l’apparition. C’est là qu’en 1846 les enfants aperçurent une belle dame en pleurs qui leur demanda de faire pénitence, comme elle le demandait à tous les habitants de la région, buveurs, paillards, impies.

On prétendit par la suite que l’apparition avait été le fait d’une vieille fille exaltée. Mais la corpulence exagérée de la dame, le fait qu’aucun berger ne la vit monter dans ces solitudes nues et sans route alors, permet de conclure que même si l’apparition a été le fait d’une supercherie, miracle de toute façon il y avait.

En cette profonde nuit d’août, la lune était vieille et la voie lactée immensément présente. Le fourgon se gara près de la basilique, sur un des parkings que la nuit avait presque vidés. Seuls demeuraient les véhicules des pèlerins hébergés à l’hôtellerie, et quelques camping-cars.

Ce qui suivit fut ainsi raconté aux gendarmes de Corps, le lendemain matin. Raconté par l’intermédiaire d’un truchement hésitant : car il s’avéra que le plaignant ne s’exprimait qu’en polonais, et le seul locuteur slave que l’on put trouver à Corps était un serveur ex-yougoslave. On sait qu’il existe une certaine intercompréhension entre les langues des peuples slaves, sans pour autant entraîner une fraternité poussée entre lesdits peuples, mais cette intercompréhension ne va pas jusqu’à la totale compréhension. On jugera donc de la patience des gendarmes de Corps.

Il ressortit quand même de la traduction, simultanée mais peut-être fort libre, que le Polonais et son épouse étaient arrivés en fin de journée. Ils avaient entrepris un tour d’Europe des sites où la Vierge était apparue, Dieu sait qu’ils sont nombreux, afin de la remercier d’un grand bonheur privé qu’elle leur avait procuré. Ils avaient fait leurs dévotions, puis pris leur repas dans leur camping car. En plein sommeil, l’homme avait été réveillé par une de ces envies pressantes qui scandaient ses nuits.

À ce moment du récit, le témoin ne cacha pas les inquiétudes que lui causait sa prostate, et mentionna qu’il comptait sur l’intercession de la Vierge pour éviter le pire. Le truchement ex-yougoslave lui conseilla de consulter la Faculté plutôt que de prier la vierge. Les gendarmes en conclurent que sans doute le traducteur était serbo-bosniaque musulman, ou serbe orthodoxe, mais en aucun cas croate ou slovène catholique.

Tout en tenant compte de ces remarques, le Polonais poursuivait son récit : il était sorti précautionneusement pour ne pas réveiller son épouse. Mais il n’avait pas osé uriner illico car sur le parking, à peine un peu plus loin, un type s’activait près de son fourgon.

Cet homme semblait en soutenir un autre, ou plutôt à l’aider à descendre du véhicule. En fait c’est cela, il l’aidait à descendre en le tirant par les jambes, les pieds devant. Par un réflexe ethnique, le Polonais avait soupçonné quelque suite de beuveries. Il s’était amicalement approché, et avait demandé, en polonais :

 Ça ne va pas ?

Sur quoi le type avait lâché les pieds qu’il amenait vers le sol, et de son bras tendu avait montré quelque chose, ou quelqu’un, derrière le Polonais, en disant, en français sans doute, mais allez savoir, quelque chose que le Polonais n’avait pas compris. Naturellement le Polonais s’était retourné.

Et il s’était réveillé un bon moment après, sans avoir uriné, mais avec une énorme douleur sous l’occiput. Comme de bien entendu, le fourgon, le bonhomme et les pieds qu’il tirait n’étaient plus là.

Les gendarmes eurent du mal à obtenir du Polonais un signalement, même très vague, du matraqueur. Tout s’était passé trop vite. Seule certitude, il s’agissait bien d’un homme.

Quant au fourgon, tout ce que le témoin pouvait en dire c’est que c’était un camping-car plutôt sombre.

 Et vraiment pas très moderne, ajouta-t-il, pour un pays de haute consommation comme le vôtre.

L’affaire n’impliquant pas d’autres suites qu’une grosse bosse, et la réputation des Polonais, même pèlerins en l’occurrence, étant assurée, la déclaration ne donna pas lieu à enquête.

Le serveur yougoslave et le pèlerin polonais s’en furent donc prendre quelques pots en s’étonnant du peu de conscience professionnelle de la gendarmerie française. Laquelle fut confortée dans sa prudence par le fait qu’aucune autre plainte pour vol ou violence ne parvint de la Salette le jour même et les jours suivants.

Personne ne fit le rapprochement entre l’agression supposée de la Salette, à laquelle la presse ne consacra même pas une ligne, et la macabre découverte du Vercors, au matin de cette même nuit.

Le premier parapentiste de la journée descendait des grandes falaises qui bordent à l’est le plateau central. Il n’avait pas eu la patience d’attendre les bons courants du soir, et le ciel était avec lui. Il tournoyait doucement et se réjouissait du plaisir de vivre en homme oiseau.

Il avait pour habitude de se poser le grand plat entre Lans et Villars-de-Lans, dans un pré fauché, en bordure d’une petite route. Cette partie du plateau est particulièrement nue et dégagée, avec par-ci par-là de bonnes et grosses vieilles fermes isolées. Elle est à peine grignotée par les embryons de grandes surfaces et les neo-résidences qui poussent à partir des deux localités.

En atterrissant doucement sur le pré, le parapentiste aperçut ce qu’il crut d’abord être un épouvantail abattu. Il plia sa voile, s’approcha, fit la grimace et sortit son portable. L’ambulance et les gendarmes étaient là dix minutes après.

Le corps sans langue, et mal décongelé, avait été déposé depuis peu, les traces de piétinement étaient encore fraîches sur l’herbe humide.

Junior apprit la nouvelle le lendemain, par Le Dauphiné libéré. Une fois de plus, il avait vu juste : au sud de Grenoble. Enfin, plutôt au sud-ouest... Il s’agissait à nouveau d’un homme d’une cinquantaine d’années, sans indications permettant de l’identifier. Bien entendu la victime avait été congelée et quelque peu empoisonnée.

Father et la Nouvelle Conquête félicitèrent grandement un Junior qui cependant demeurait quelque peu perplexe :

 Pourquoi a-t-il fait l’impasse du coude d’Oulx ? C’est curieux.

 Le coude ?

 Oui, le coude... Et puis, à choisir le sud de Grenoble, j’aurais plutôt pris la Salette, par exemple. Mais bon...

Son père demanda :

 Mais c’est quoi la Salette ?

 Un lieu d’apparition... Tu regarderas, c’est dans tous les dictionnaires...

 Et pourquoi la Salette ?

 C’est pourtant clair...

Et Junior sans plus développer s’en alla consulter ses sources. Il revint bientôt après :

 Pour le Vercors en définitive tout s’explique, tout est parfaitement logique...

Ces assertions péremptoires, ce refus d’explications avaient l’heur de singulièrement énerver Father, il jugeait excessive la rancune de Junior et répétitive la reprise des plaisanteries paternelles initiales sur l’usage de l’ordinateur. Il ne comprenait rien à cette histoire dont, faute de serpent de mer estival, la presse commençait à sérieusement parler. Manifestement, la police piétinait. C’était le moment ou jamais de participer. Il se promit que dès le départ de Junior, il se mettrait en chasse, visiterait les endroits où avaient vécu les victimes, parlerait aux familiers...

Cependant, indifférente aux états d’âme de son compagnon, la Nouvelle Conquête attendait avec confiance l’annonce d’une nouvelle découverte macabre, du côté de Guéret cette fois.

Pendant ce temps, le e-mail du s.s.s.s.m s’enrichissait de deux autres missives, l’une émanant d’un cybercafé de Clermont-Ferrand, l’autre d’un cybercafé de Vichy.

La première représentait une carte de la République des Escartons briançonnais. Les Escartons, pour qui en ignorerait, étaient ces cantons alpins auxquels le Roi de France abandonnait l’autonomie de gestion, moyennant le paiement de l’impôt... Et Oulx en faisait partie. Puis France et Savoie s’étaient partagé les Escartons, la part savoyarde devenant plus tard italienne, Oulx avec. Ainsi en usent les états avec les antiques communautés de destin.

Et sur le fond de carte apparaissait un de ces antiques instituteurs des Escartons, plumes au chapeau, autant de plumes que de compétences, français, latin, arithmétique... “Ils venaient de l’autre côté, disait la légende, ils parlaient patois, et il ont porté le français dans tout le grand Sud-Est”.

La seconde disait représentait les ruines sanctifiées d’un village du Vercors martyrisé par les Nazis.

Par ailleurs il ne fallut pas longtemps pour identifier la victime du Vercors. Il s’agissait d’un professeur d’histoire, en poste dans une université parisienne : originaire de Briançon, il avait consacré sa thèse aux modifications frontalières entre la France et le duché de Savoie, noyau du royaume sarde. Il avait de la famille à Oulx, où il avait fait même construire un petit chalet.

C’était au sud du département de l’Indre et donc de la région Centre, dans les derniers bocages qui ourlent la Marche avant les grands espaces du Berry, une vieille petite maison de pauvre, une masure dont le torchis s’effritait. Les rats y avaient depuis longtemps fait trop de nids. Le mauvais chemin qu’elle bordait avait été jadis plus grande route, il en avait vu passer des tailleurs de pierre creusois en route vers la capitale, qui savaient que, une fois dans la plaine nue, on les appellerait mangeurs de châtaignes et qu’on les insulterait, il en avait vu revenir, porteurs d’idées nouvelles et de rages contenues, vers le champ paternel qu’ils voulaient inchangé. Il avait vu, à la veille de la Grande Tuerie de 14, les paysans rouges cheminer jusqu’à la Châtre, deux jours de marche aller-retour, pour écouter Jaurès, puis il les avait vus partir en cet été pour ne plus revenir. Il avait vu leurs fils F.T.P.F coincer une colonne de miliciens fuyant les hommes de Guingoin.

Mais maintenant le chemin ne voyait plus passer personne, sinon les motos trial et les randonneurs G.R. Les derniers éleveurs avaient plié bagage, les barrières pourrissaient autour des prés abandonnés. Le hameau était vide, sauf quand le couple de chômeurs débarquait de Paris, pour retaper la maison des grands-parents, avec le fumeux projet de se réinstaller ici, pour vivre de leur poulailler...

C’est eux qui eurent la mauvaise surprise en ce lumineux matin d’août.

Le corps mal décongelé avait été déposé en travers du chemin, et sa bouche sanglante s’était remplie de rosée et d’une toile d’araignée.

On apprit bientôt que la victime était un fonctionnaire territorial de la région Centre, originaire de ces confins marchoises si éloignés du centre administratif de la Région. Un homme sans histoire qui s’était jadis intéressé aux parlers et traditions populaires de son canton.

Naturellement le e-mail du s.s.s.s.m s’enrichit dans la foulée d’un nouveau message, provenant d’un cybercafé de Châteauroux : un double médaillon représentant Pierre Leroux, le polytechnicien-visionnaire-éditeur-imprimeur exilé à Boussac (Creuse) par Louis-Philippe, et sa voisine et complice George Sand. La légende disait : “Peut-on vivre sans espérances ? Et la photo du monument aux morts de Gentioux, cet enfant en blouse et sabots, casquette à la main, poing levé, et la légende “maudite soit la guerre”.

Junior apprit la découverte du corps le jour même où sa mère devait venir le chercher pour regagner Paris. S’il était heureux de revoir Mother, il n’était pas particulièrement heureux de devoir s’en aller.

À la grande réprobation de la Nouvelle Conquête, Father ne se fit pas faute d’ironiser sur l’erreur d’appréciation de Junior :

 Tu parlais de Guéret, et nous sommes bien plus au Nord...

 Je te savais pénible, Hubert, mais je ne te croyais pas si con, dit la Nouvelle Conquête.

 Mais c’est vrai que d’une certaine façon, je me suis planté, dit Junior. On a donc affaire à un maximaliste. C’est quelqu’un qui bouffe le croissant.

Et sur cette déclaration particulièrement énigmatique, Junior monta préparer ses affaires. Sa mère allait arriver et il ne voulait pas la faire attendre en compagnie d’un monsieur à qui elle avait décidé de ne pratiquement plus parler.

Il n’est pas exagéré de dire que Junior n’était pas heureux de partir. Cependant les adieux furent brefs. La Nouvelle Conquête, qui ne tenait pas à croiser la blonde secrétaire, avait donné une fougueuse accolade à Junior dans le séjour.

La blonde génitrice était dans le pré et klaxonnait. Junior embrassa son père sur le seuil et partit sans se retourner. Mais le cœur n’y était pas.

De la portière, Junior cria encore :

 Surveillez entre Montluçon et Valence...

Et sur ce, Junior s’en fut avec l’automobile maternelle.

 Il va nous manquer, dit la Nouvelle Conquête.

Manqueraient aussi à Junior la confiance spontanée de la Nouvelle Conquête et l’intérêt suspicieux de Father.

La blonde génitrice était bronzée, en forme, mais un peu lassée du séjour canarien : germanophonie excessive du voisinage, et en cerise sur le gâteau, un débarquement de boat people marocains sur la plage privative. Dans la voiture, elle fut assez inquisitrice par rapport à la Nouvelle Conquête, au sujet de laquelle, à sa grande surprise, elle ne put arracher à Junior la moindre remarque critique.

Inutile de dire que les deux nouvelles enveloppes parvenues au ministère vide en ce plein de l’été subirent de la part du Tamoul le même sort que les précédentes.

Cependant Junior avait punaisé dans sa chambre les photos des victimes, ainsi que celle du groupe fournie par Mme Borelli.

Le premier jour, quand Junior eut épinglé dans sa chambre la carte de France avec les points de découverte matérialisés, et les photos des victimes, la blonde génitrice s’étonna distraitement de la nouvelle décoration, sans pour autant obtenir de réponses sur sa nature et sur son sens :

 C’est quoi ?

 Tu t’es un peu tenu au courant de l’actualité française aux Canaries ?

 Pas vraiment.

La conversation s’arrêta là.

Le second jour, tout en passant l’aspirateur, elle focalisa sur la photo de groupe, et fonça sur Junior :

 Mais comment t’es-tu procuré une photo du patron ?

Elle pointait le grand diable alors maigre comme un coucou, mais avec le même nez aquilin, la même mèche, déjà en bataille malgré la mode du temps. Bref, le s.s.s.s.m dans l’ardeur de sa jeunesse.

 Mais d’où sors-tu ça ?

Junior fit le mystérieux.

 Attends un peu, poursuivit la mère. C’est un homme ou une femme là, à côté de lui ? On dirait bien...

 Oui ? dit Junior.

 Non, rien.

Le soir Junior fit une copie de la cassette avant de rendre à l’original à sa mère :

 Tiens, je suis désolé, j’avais pris ça par inadvertance, il ne faudra pas oublier de la rendre à ton Tamoul.

 Je la remettrai en douce dans son tiroir quand il ne sera pas là...

 Mais non, c’est moi qui la lui rendrai, je dirai que nous étions passés au bureau vide, que j’avais ouvert le tiroir en croyant que c’étaient tes affaires, etc.

Et Junior se fit pressant pour accompagner sa mère au bureau, histoire de visiter.

 Bon d’accord, tu ne gêneras pas, il n’y pratiquement encore personne...

Junior rendit donc la cassette, dont manifestement le Tamoul avait oublié l’existence. Et Junior eut confirmation de ce qu’il subodorait, à savoir que la cassette avait été trouvée dans le premier paquet, venu d’Allemagne. Il fut aussi intéressé par la présence d’une clé ledit dit paquet.

Mais Junior apprit aussi, dépité, que les enveloppes suivantes avaient été incinérées par les soins du factotum.

Junior se promit de demander à sa mère d’arrêter cette destruction immédiate.

Ensuite Junior se fit expliquer par l’appariteur la complexe situation du Sri Lanka. Ce qui lui permit le soir même de titiller sa blonde maman sur le fait que cet état avait en son temps été le plus légalement du monde dirigé par des trotskistes.

Le soir, Junior fit une nouvelle copie de la cassette, et la posta dès le lendemain à son père avec ce mot :

“Je te laisse quand même un indice, et pourtant tu as des oreilles pour ne pas entendre”.

Mais quand la cassette arriva, Father n’était plus là.

Lui aussi avait ouvert les dictionnaires et l’ordinateur. Ainsi avait-il appris qu’en 1846 à la Salette la Vierge s’était adressée en français aux enfants, sur la montagne, et que comme ils ne la comprenaient pas bien, elle leur avait parlé patois.

Father avait aussi appris que la localité d’Oulx était jumelée avec une localité de la Drôme, Saint Donat, au nord de Valence et Romans. La documentation mettait l’accent sur la vieille solidarité des deux communes : les maîtres d’école migrants de Oulx (une spécialité des Escartons briançonnais), toujours en chemin par l’Oisans vers le Rhône, avaient pendant des générations enseigné les enfants de Saint Donat, avant l’instauration de l’école laïque, gratuite et obligatoire.

Junior avait conseillé de surveiller du côté de Valence. Father se sentit donc une envie furieuse de jouer au touriste du côté de Saint-Donat. Son alibi était tout trouvé : visiter avec sa compagne le temple baroque du facteur Cheval, faire quelques emplettes d’excellents produits d’usines à bon marché (cuirs et souliers) dans la bonne ville de Romans.

Les emplettes effectuées, et la visite menée à bien, mine de rien Gattino entraîna la Nouvelle Conquête dans la douce Drôme des collines et arriva à Saint Donat. La ville était en liesse. Une fanfare germanique défilait, dans le cadre de la fraternisation européenne, et si ses cadences martiales ne rappelaient rien aux jeunes, les anciens ne pouvaient pas ne pas évoquer ce jour où les S.S allemands et mongols redescendus du Vercors avaient mis la ville à feu, à sperme et à sang.

Gattino noua conversation avec quelques anciens qui n’avaient rien contre la réconciliation européenne, sinon peut-être un soupçon, mais qui préféraient clairement les échanges avec Oulx :

 Avec eux aussi on a été en guerre, mais ça n’avait rien à voir, la guerre avec les Italiens. Et puis vous savez, entre nous pas besoin de français et d’italien, on se comprend, on a le même patois... Ce n’est pas pareil pour les jeunes, ils ne parlent que le français, ou que l’italien...

Pendant que Gattino tournait un peu à vide dans Saint-Donat, sans savoir ce qu’il cherchait, les gendarmes évacuaient discrètement le corps (décongelé et empoisonné) trouvé le matin même à la sortie de la ville. Il n’était pas question de gâcher la fête. Mais la nouvelle fit le tour de la localité en peu de temps, et Gattino se dit encore, avec quelque dépit, que Junior était mystérieusement génial.

Il se consola en allant acheter quelques bouteilles du côté des magnifiques vignobles en terrasses au-dessus du Rhône...

Au retour il trouva la cassette de Junior, qu’il écouta consciencieusement, en se demandant pourquoi Junior lui avait envoyé cela : il ne comprenait pas l’allemand, et encore moins l’autre langue.

Il attendit le lendemain matin et le départ de la blonde secrétaire vers son ministère pour téléphoner à Junior. Junior était déjà au courant du meurtre de Saint Donat. Il demanda à son père s’il avait pu faire traduire la cassette.

 Il n’y a pas le feu, je vais m’en occuper, dit Father. Il ne manque pas d’Allemands par ici, dans la communauté voisine de Longo Maï, par exemple.

Voici donc Gattino et la Nouvelle Conquête partis faire quatre courses à Forcalquier. Une fois la tournée habituelle accomplie et le coffre chargé, la Nouvelle Conquête réalisait qu’elle avait oublié d’acheter Le Monde Diplomatique. En l’attendant sur le parking, histoire de passer le temps, Father remit sur son autoradio la cassette incompréhensible.

La voix allemande s’éleva. Puis en répons le langage inconnu.

Deux vieux paysans qui discutaient tout à côté tendirent l’oreille, avant de demander à Gattino :

 Vous comprenez donc le patois ?

 Le patois ? Quel patois ?

 Bè, le nôtre, tiens. Enfin, presque, ça doit être un patois d’un peu plus haut, du côté des Hautes-Alpes...

Et Father se fit traduire. Les pépés riaient en hochant la tête, en reconnaissant des formules amusantes ou des prières oubliées depuis leur enfance.

Il ne restait plus à Gattino qu’à comprendre ce qui se disait en allemand. Une traduction littérale du patois sans doute, ce qui expliquerait l’aspect non scandé, non rimé, de la parole germanique.

Gattino monta jusqu’aux hauteurs qui dominent la ville pour dénicher à radio Zinzine, la radio de la communauté Longo maï, un stagiaire allemand, lequel écouta la cassette jusqu’au bout, avec grande surprise :

 Mais comment avez-vous donc eu cela ? C’est vraiment quelque chose de très particulier...

 Mais encore ?

Le stagiaire rembobina un peu la cassette :

 Je vous fais écouter la fin, et je traduis en même temps. C’est là qu’est l’explication.

La voix allemande disait que les textes que l’on venait d’entendre, au naturel et traduits en allemand, avaient été transmis de génération en génération jusqu’à ce que leur compréhension s’efface. Il s’agissait là des derniers locuteurs encore capables de réciter dans l’idiome du Queyras. Ils avaient été enregistrés au début des années 1930, dans une petite ville allemande.

 Je ne comprends pas.

 Ce sont des descendants de Huguenots chassés de France par Louis XIV, auxquelles un prince allemand avait accordé l’hospitalité...

 Et quelle est cette ville ?

 Wurmberg, en Wurtemberg.

À la surprise du stagiaire, Hubert Gattino esquissa quelques gestes dignes d’un candidat vainqueur à la roue de la fortune (jeu venu de l’Empire, dont on trouvera une version sur chacune des chaînes populaires de la Communauté).

En arrivant à la ferme rénovée, Gattino chercha sur le minitel le numéro de l’épouse de Serre, le bouquiniste retrouvé à Wurmberg. Il appela, en se présentant comme le représentant d’une société de bibliophiles, il avait besoin de précisions biographiques pour une notice d’hommage au défunt. La veuve les trouva dans le livret de famille : le malheureux était originaire d’une petite localité des Hautes-Alpes, dans le Queyras plus précisément.

Gattino se prit une carte de France, localisa les lieux de découverte des corps, et avec quelques hésitations traça une grande ligne rouge serpentine qui partageait la carte en deux, dans le sens de la largeur.

Puis il téléphona à Junior :

 Junior, tu es génial... Je crois que je commence à comprendre...

 Tu y as mis le temps...

 Mais comment as-tu eu cette cassette ?

 Top secret...

Mais après quelques secondes de jubilation silencieuse, Junior s’expliqua.

Junior le surdoué était vraiment trop heureux de pouvoir faire équipe avec Father le demeuré. Lequel demeuré se disait :

 Il a fallu que cette histoire tombe sur moi, qui n’aime pas les patois…

Le vieux fourgon quitta la grande route au nord de Vichy, à Varennes-sur-Allier, et commença à patrouiller dans la campagne de la Forterre. Plus loin vers l’Est la lune brillait sur la montagne bourbonnaise. Le conducteur traversait lentement des villages sans grâce, bâtis de bric et de broc, où chacun avait semblé avoir voulu ignorer le voisin. Dédaignant les modernes pavillons clos de murs bas et de thuyas, le conducteur ralentissait devant les plus anciennes maisons dont il scrutait les toits, tuiles bourguignonnes encore parfois, le plus souvent tuiles mécaniques. Il ralentissait aussi devant les nombreuses fermes isolées, ceinturées d’étables et de bâtiments agricoles. Manifestement il ne trouvait pas ce qu’il voulait. Enfin il s’arrêta devant quelques toits anciens aux tuiles sarrasines, serrés autour d’une église romane coiffée de même. Les chiens crièrent, puis se calmèrent, et la chouette reprit son chant monotone. Alors le conducteur sortit par les pieds son cadavre sans langue, mal décongelé (et empoisonné), le déposa devant une petite fontaine et s’en fut comme il était venu.

Le lendemain Gattino téléphona à plusieurs amis universitaires, sans les trouver. Il finit par en débusquer un, qui lui expliqua :

 Pour ce que tu cherches, tu as des spécialistes en France et en Allemagne, mais probablement le meilleur spécialiste est un Suisse, Westmüller.

Gattino joignit la faculté helvétique et apprit que le professeur Westmüller était en vacances dans les Cévennes, dans une maison dont il était depuis longtemps propriétaire.

Gattino consulta l’annuaire du Gard et le plus simplement du monde trouva son homme, auquel il téléphona immédiatement :

 Je suis journaliste. Je serais heureux de vous rencontrer.

 Vous croyez que mon travail peut intéresser le grand public ? Dans leurs recherches, mes étudiants rencontrent surtout de l’indifférence. Quels drôles de gens vous faites, vous les Français, pour ignorer ce que vous êtes... Mais je suis tout à fait d’accord pour vous rencontrer. Quand vous voulez...

 Demain ?

 Parfait. Venez dans l’après-midi. Vous n’aurez qu’à me demander au village, tout le monde me connaît.

Junior téléphona pour annoncer à son père la trouvaille de l’Allier. Il l’informa aussi que la victime de Saint Donat était un ancien président d’université, qui devait sa carrière plus à l’entrisme politique qu’à sa production scientifique, qui se bornait à quelques remarques dialectologiques sur le nord du département de la Drôme, dont il était originaire.

Et, bien entendu, le e-mail non consulté du s.s.s.s.m s’était enrichi de deux nouveaux messages, envoyés d’un cybercafé de Valence et d’un cybercafé de Lyon. Une vue de Saint Donat en 1944 avec en médaillon les photos de Louis et d’Elsa qui y vécurent, et la couverture du roman publié après la libération, Le premier accroc coûte deux cents francs. Et une photo du Maréchal saluant des enfants et salué par eux dans les rues de Vichy...

 Putain, dans quoi je m’embarque, dit Hubert Gattino en prenant la route des Cévennes.

 Tu t’embarques dans la plus grosse enquête de ta carrière, dit la Nouvelle Conquête en lui caressant les cheveux, tu vas faire un tabac. Junior sera fier de toi, et moi encore plus.

Adoubé en quelque sorte par Junior, Gattino retrouvait auprès de la Nouvelle Conquête un lustre qu’il avait sérieusement commencé à perdre.

Ils traversèrent vite fait le Vaucluse des hauteurs et des plateaux, vieilles terres provençales, réfractaires et républicaines, quelques peu aujourd’hui mitées par les piscines des résidences secondaires. Ils voyaient au loin le Ventoux encapuchonné de pierraille neigeuse.

 Terres de paradoxes, dit Gattino. Il y a bien longtemps j’ai manifesté ici contre l’installation des ogives nucléaires. Et récemment on manifestait ici contre le départ des ogives en question...

Puis ils descendirent sur le gras Vaucluse des plaines maraîchères, terres longtemps papalines, désormais parcourues jour et nuit par les camions de légumes, les pirates de la route et les flots touristiques nord-sud. Ils sautèrent le Rhône pour attaquer les coteaux du Gard, vignes et vergers.

Ils déjeunèrent à l’ombre d’antiques arcades, sur la place close d’une cité déchue.

Puis ils s’élevèrent par des garrigues sans grâce, vers les croupes austères de la Cévenne.

Ils traversèrent un gros village aux rues vides, mais avec des voitures immatriculées NL devant le temple à la façade nue. Retour aux origines protestantes.

Plus loin encore, le dernier village avant les crêtes était en fête, les voitures encombraient le bord de la route étroite, la musique montait de la terrasse du café en contrebas, versant rivière, il y avait des jeux pour enfants dans le pré, des chevaux, des guirlandes de petits drapeaux Ricard.

Il fallait encore monter dans les châtaigniers et l’herbe haute, jusqu’au bout du monde où nichait Westmüller.

Le hameau était vide, un hameau de maisons antiques, basses et brunes. Mais les pierres trop respectueusement rejointoyées, les géraniums à toutes les fenêtres indiquaient un changement de civilisation. Au délabré de la façade, on comprenait que l’épicerie était fermée depuis longtemps. À côté d’un orme survivant et de la cabine téléphonique, le banc de la placette était vide de mamets barjaqueuses.

Mais il y avait des voitures devant presque toutes les maisons, immatriculées CH cette fois, protestantisme et retour aux origines obligent, là encore.

Gattino se mit à rire.

 Qu’est-ce qui t’amuse ? demanda la Nouvelle Conquête.

 Je pense à un roman que j’avais lu, il y a longtemps et dont j’ai oublié le titre : c’est le 15 août, tout est arrêté, tout est vide, et l’armée suisse en profite pour occuper la France...

Ils finirent quand même par trouver quelqu’un de vivant, un petit type sec en treillis et casquette Bigeard qui rentrait des cageots dans un garage : des tomates hors calibrage européen, mais dans lesquelles on avait envie de croquer, des courgettes petites et velues, des pêches qui, chose impensable, sentaient la pêche, du raisin noir et chaud.

Gattino demanda la maison de monsieur Westmüller.

 Au bout du chemin, dit le type avec un accent qui n’avait rien d’helvétique. Vous êtes Suisse vous aussi ?

 Pas exactement. Et vous ?

Gattino souriait, mais le type ne rit même pas. Et Gattino se rendit compte que son interlocuteur paramilitaire était sérieux dans l’interrogation comme dans la réponse :

 Non, moi je suis d’ici, le seul qui reste. Tout le monde a vendu, et bon prix. L’hiver, souvent je suis seul. Mais alors l’été, vous avez vu... Les Suisses... Ils viennent aussi aux petites vacances, et souvent en week-end... Heureusement que je suis resté, et heureusement qu’ils sont venus : je leur vends mes légumes et mes fruits, tout le monde est content.

Au bout du chemin indiqué, il y avait une maison avec un potager abandonné, mais des fleurs en exubérance savante, dominante bleue. Dans le pré, une petite fille jouait avec un poney, et à la demande de Gattino elle répondit gravement, dans un français appliqué :

 Mon papa est au gourg.

Le dernier mot sonna comme un écho wagnérien, et Gattino se demanda quel mystère il cachait.

 Je vais vous conduire, dit la petite fille.

En revenant, ils croisèrent à nouveau l’homme à la tenue camouflée, qui tonitrua :

 Ah, vous descendez au gourg...

Il se pencha et parla plus bas pour que la petite fille n’entende pas :

 C’est du joli là-bas, ils sont tous à poil, sauf votre respect.

 C’est quoi le gourg ? demanda la Nouvelle Conquête.

 Bè, le trou d’eau, à la rivière, dit Bigeard.

Et le mot perdit sa magie germanique pour se banaliser dans une acception patoise. Le trou d’eau...

La fillette les guida jusqu’à la petite rivière. Papa Westmüller lézardait effectivement tout nu sur un rocher lissé par les crues. Au pied d’une cascatelle, dans un trou d’eau verte, le gourg donc, se baignaient Suisses nus et Suissesses nues, dont certaines pouvaient faire oublier toutes les langues arrachées de la création.

 Que pensez-vous de nos solitudes, monsieur Gattino ? La France a vraiment des trésors cachés... Alors ? C’est bien la première fois que je vois un journaliste français s’intéresser à notre travail...

 Je suis profane en la matière, dit Gattino. Je peux vous enregistrer ?

 Je vous en prie. Mais mettez-vous à votre aise...

Gattino trouvait un peu déphasé d’attaquer l’entretien en restant habillé, mais il ne se résolut pas à tomber le slip. Par contre, la Nouvelle Conquête abandonna cotte et cotillons, et se retrouva dans la rivière verte, au côté des Helvètes.

 Monsieur Gattino, tous mes compliments, approuva Westmüller. Donc, vous le savez, en ce qui nous concerne, nous ne faisons que revoir et vérifier, et surtout mettre en l’état, ce qui a depuis longtemps été recensé, et bien recensé par les grands anciens*...

Gattino l’hypocrite prit un air entendu, avant de demander :

 Mais votre travail sur le terrain ?

 Notre problème est moins de préciser une cartographie, quelque peu archéologique aujourd’hui, que de mesurer les états de conscience linguistique, ou à tout le moins de conscience de différence. Notre finalité est scientifique, j’y insiste, elle n’est pas militante... D’ailleurs les militants ont depuis longtemps renoncé à des entreprises de ce genre. La dernière enquête a été cette équipée de fous, au début des années soixante et dix, quand le pauvre Maurel se posait en petit père du peuple occitan. C’est Maurel qui avait initié cette recherche sauvage...

 Maurel. Mais grand Dieu qui est Maurel ? se demanda Gattino.

Il risqua :

 Vous avez connu Maurel ?

 Un peu. Mais ce n’était pas ma tasse de thé. Un touche-à-tout. Il a toujours rêvé d’une reconnaissance impossible...

 Vous avez connu les membres de son équipe ?

 Pas du tout. Et je ne tenais pas à les connaître, car ce n’étaient que des amateurs, sympathiques je suppose, mais des amateurs. Et tellement idéologues...

Un mot de Junior revint dans la mémoire de Gattino : “maximaliste”.

 Ils étaient maximalistes ?

 Voilà, vous avez dit le mot, maximalistes.

Gattino lança, à tout hasard :

 Ils voulaient manger le croissant ?

 Vous avez tout compris, monsieur Gattino, inutile que je vous explique...

 C’est vraiment dommage, pensa Gattino. Qu’est-ce que c’est que ce putain de croissant, que tout le monde semble connaître, sauf moi…

Westmüller continuait :

 Ils étaient tout autant maximalistes dans le projet politique, ce dont nous autres scientifiques n’avons rien à faire, que dans la définition territoriale... - Ils ont publié quelque chose ?

 Universitairement, pas que je sache.

 Il existe des traces de leur travail ?

 Ce serait étonnant qu’on ne trouve rien dans la presse militante de la grande époque...

 Maurel est toujours de ce monde ?

 Si l’on peut dire... Il vit dans son rêve...

 Il vit où ?

 Je pense qu’il est toujours chez lui, du côté de ses chères Alpilles.

Et Westmüller écorcha un nom de village qui sentait bon le thym et la farigoulette (lesquels en fait ne font qu’un), Alphonse Daudet et Yvon Audiard.

 Mais laissons Maurel et ses amateurs, dit Westmüller, et parlons de ce qui vous amène. Alors voilà...

Gattino eut droit à un cours sur les motivations, la méthode et les retombées du travail de Westmüller. Mais il savait déjà ce qu’il savait ce qu’il voulait savoir. Ou presque.

C’est pourquoi, quand la Nouvelle Conquête fut rhabillée, quand le savant Helvète eut achevé son propos, quand baigneurs et baigneuses reprirent le chemin du retour, Hubert Gattino posa une dernière question :

 J’ai là une liste de localités. Pourrez-vous me dire comment vous les situez par rapport au tracé de votre enquête ? Je vous laisse mes coordonnées.

 Vous aurez la réponse au plus vite.

Gattino redescendit la route des serres comme s’il participait au rallye des Cévennes, afin de trouver une poste et son minitel, histoire de repérer le numéro de Maurel, de lui téléphoner hypocritement de la part de Westmüller, en sollicitant un rendez-vous pour le lendemain. Le vieux maître l’accorda pour la matinée.

Gattino et la Nouvelle Conquête s’arrêtèrent sur les bords du Rhône, là où se rejoignent les départements de l’Ardèche et du Gard, ils prirent une chambre dans un hôtel qui donnait sur une promenade morte, bordée d’arbres et d’eau verte. Le fleuve coulait large et puissant, comme si les hommes ne l’avaient jamais barré.

Hubert Gattino fut ce soir-là un amant remarquable, ce qui fit dire à la Nouvelle Conquête :

 Décidément, cette histoire de langues, ça te réussit.

La grosse enveloppe postée de Vichy était bien arrivée au ministère, dont le s.s.s.s.m était toujours absent. Mais elle ne partit pas au feu illico et Junior fut alerté dès son arrivée.

Junior avait suborné sa mère pour qu’elle lui permette de voir tout courrier de ce type, et elle en avait prévenu le factotum :

 Vous savez ce que c’est, à cet âge... Un rien de morbide les fascine.

Sans trop comprendre le mot “morbide”, le Tamoul savait, d’expérience, ce que des gamins de cet âge sont capables de faire. Il accueillit donc avec philosophie la demande.

Junior assista avec intérêt à l’extraction de la langue. Outre la citation biblique habituelle, le message indiquait : “Varennes-sur-Allier. Si tu sais compter, tu sais que ton tour est pour bientôt”.

 Ils vont vraiment faire son affaire à Barthomieu, dit le Tamoul. Mais votre maman n’a pas l’air de vouloir intervenir.

 C’est qu’elle le déteste aussi, dit Junior.

 On la comprend.

Ensuite l’enveloppe et son contenu s’en allèrent au feu.

 Vous avez trouvé quelque chose d’intéressant dans cette horreur ? demanda la blonde secrétaire.

 Rien de spécial, dit Junior. Mais ce que vous faites s’appelle quand même destruction de témoignage... Il est en vacances où, ton patron ?

 Maintenant il est aux States et il passera ensuite en Islande.

 C’est vraiment tant mieux pour lui...

 Pourquoi tu dis ça ?

 Comme ça.

Puis Junior se plongea dans la presse de l’Allier : le mort de Varennes était un professeur sans histoires du lycée de Montluçon.

Passé le Rhône, Hubert Gattino et la Nouvelle Conquête roulaient dans la plaine maraîchère qui s’étend sur le versant nord des Alpilles, dont la crête blanche barrait l’horizon, résolument.

Ils passèrent les maisons basses de Maillane, où rien ne signalait vraiment qu’ici avait vécu un prix Nobel de littérature (provençale), lavallière et large chapeau de feutre.

Ils patrouillèrent dans un bocage de champs bordés de cyprès et de canaux d’irrigation. Des rangées d’ouvriers agricoles maghrébins, le cul en l’air, étaient penchés sur les sillons couverts de plastique.

Ils prirent un chemin de terre à travers des champs de foin vert bordés de saules argentés, ils trouvèrent le mas, au bout d’une allée de platanes.

Maurel était un très très vieux bonhomme, qui semblait ne pas entendre très bien. Par contre, à en juger par l’émotion que lui procura la vue de la Nouvelle Conquête, Maurel y voyait encore. Il les installa sur la terrasse carrelée, à l’ombre d’une vigne et d’un mûrier. Par la fenêtre, on apercevait l’immensité d’un grand séjour bibliothèque, sombre et austère.

 Vous voyez, dit Maurel, je finis ma vie dans la maison où je l’ai commencée. Une vie de batailles pour si peu de résultats... Ma foi n’a été qu’un rêve. Qui tient la langue tient la clé, qui des chaînes le délivre disait Mistral...

 Putain, la clé, pensa Gattino. Junior m’a parlé de l’importance de la clé… Ce gosse est génial…

 Nous n’avons jamais tenu la clé... Alors maintenant je n’agite plus d’idées. Je reviens à la poésie qui me fut chère lorsque j’avais vingt ans. Je sais que ce château provençal n’est qu’un refuge contre le monde. Je ne m’adresse plus à un peuple fantôme, je ne fais que chanter le pays, un pays mythique. Mais parlons de ce qui vous intéresse, jeunes gens...

 L’enquête de soixante-dix...

 Vous aussi ? On est déjà venu me demander ces jours-ci... - On ? Qui donc ?

 Je ne sais plus. Des gens d’un ministère… Oui, j’avais initié cette enquête avec quelques-uns de mes étudiants. Je venais de quitter Aix pour la Sorbonne et j’avais la chance d’y trouver des jeunes gens venus de toutes les régions qui m’intéressaient. J’ai formé un groupe panaché, avec des étudiants d’Aix et de Paris, et ils ont bien travaillé dans un premier temps... Ils avaient du mérite, parce que cette entreprise ne pouvait être que marginale pour eux, leurs vraies études se faisaient dans d’autres disciplines...

Gattino sortit la photo du groupe :

 Vous reconnaissez ?

 Je n’y vois plus très bien. Il me faut ma loupe...

La photo fit sourdre des yeux du vieillard quelques larmes dont on n’aurait su dire si elles étaient de vieillesse ou d’émotion, ou les deux. Il passait le doigt sur les visages.

 Je n’ai plus la mémoire des noms, mais je les reconnais... Ils sont tous là. Même ce salaud qui a tout fait rater, à force de tout vouloir régenter…

 Qui donc ?

 Peu importe. Oublions le. Par contre, celui-ci était mon disciple préféré.

Maurel eut comme une illumination :

 Pujol, Michel Pujol. Le nom me revient d’un coup... Un jeune enthousiaste qui arrivait de Carcassonne... Il disait toujours : “Si la langue meurt ici, c’est à Barcelone que j’irais la retrouver”. Et c’est ce qu’il a fait. Il est allé travailler en Catalogne.

 Vous pensez qu’il y est toujours ?

 Je ne sais plus, je n’ai plus de nouvelles, je vis oublié de tous.

Gattino essaya ensuite de faire reconnaître par Maurel les autres personnages de la photo, mais rien ne semblait clair dans la tête du vieil homme.

Du sombre séjour sortit une morose auxiliaire de vie :

 Il ne faut pas trop fatiguer monsieur Maurel...

Elle faisait comprendre qu’il était temps de partir.

Maurel dit d’un ton qu’il voulait solennel :

 Je m’en irai bientôt, quand le blé de Noël germera dans les assiettes. On a beau chauffer, il fait un froid mortel dans les chambres de la bastide...

Dans la voiture, Gattino interrogea :

 Tu as vu qui il désignait quand il parlait de celui qui a tout fait rater ?

 Je pense que c’est celui-ci.

Et la Nouvelle Conquête pointa le grand maigre à la mèche.

Ils allèrent au village visiter le tout proche musée Chabaud, ils aimèrent le Midi noir du peintre, exalté de bleu outré, en touches épaisses. La Nouvelle Conquête trempa ses pieds dans le grand bassin à l’ombre des platanes.

Puis ils s’en furent par l’autoroute surchauffée.

Le soir même sur son minitel, Gattino passait en revue les Pujol de Carcassonne. L’entreprise était rude. Il répéta des dizaines de fois :

 Bonjour, je suis un ami de Michel Pujol. J’aimerais pouvoir le joindre.

Il finit par tomber sur une voix de femme âgée qui lui dit :

 Je ne sais pas où est mon fils...

Le lendemain Gattino fila à la bibliothèque d’Aix consulter les ouvrages savants mentionnés par le Suisse. Il sembla trouver son bonheur dans le Libération première manière, dont il photocopia quelques articles. Il feuilleta aussi des revues plus ou moins périodiques du début des années soixante et dix. Il photocopia la couverture d’un ouvrage, qui portait en travers une belle clé d’ancien régime, et celle d’une revue où un poing brandissant une kalachnikov, sur fond cartographié.

Le soir, Gattino recevait un coup de fil de Westmüller :

 Vos points correspondent exactement au tracé scientifiquement tranché et incontestable en ce qui concerne la Gironde, la Charente, l’Isère, le Piémont et Menton. Pour le Vercors, c’est même parfait, au millimètre. Pour contre vous êtes maximaliste pour la Marche, ou le Berry, et pour le Bourbonnais. Encore que sur ce dernier point, si je n’ai pas vraiment trouvé trace de conscience linguistique, je peux attester d’une conscience de limite ethnique dans une région où on pourrait la croire bien effacée... Sur ces limites oubliées, on raille les gens d’en face, on les dit différents.

 Le moment est venu pour toi de connaître Carcassonne, dit Gattino à la Nouvelle Conquête.

Ils partirent le jour même, se mêlant au flot descendant et remontant de l’Europe héliotrope.

Ils prirent une chambre dans un hôtel moderne au pied des remparts. Gattino laissa sa compagne faire le tour de la vieille ville, farfouiller dans le bazar pseudo médiéval, regarder de pseudo chevaliers se trucider dans les fossés. Pendant ce temps, il se pointait devant un pavillon calme de la ville basse, où une vieille dame le reçut sans aménité. Elle contrôlait presque parfaitement son accent :

 Alors c’est vous qui avez déjà téléphoné. Décidément vous êtes tenace... Mais qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Mon fils ne vit pas chez moi.

 Vous pensez que je ne peux pas le contacter en Catalogne ?

 Je ne pense rien du tout. Et vous vouliez le voir pourquoi ?

Tout à trac, Gattino sortit la photo, et le visage de la vieille dame se ferma. Elle lui claqua la porte au nez, et Gattino resta le nez sur le heurtoir à l’ancienne, en forme de main.

La porte se rouvrit, et la vieille dame s’excusa, à sa façon :

 Entrez. Si vous êtes contre lui, ça ne changera rien ; si vous ne l’êtes pas, ça peut l’aider. Autant que nous parlions.

L’émotion lui avait redonné la plénitude de son accent.

 Ces morts, ces langues coupées, comment voulez-vous que je ne sois pas malade... Il en reste combien de l’équipe ? Alors vous comprenez que je m’inquiète quand on me demande où est mon fils... Mais c’est vrai que je ne sais pas où il est.

La meilleure chose était de ne rien dire, et d’écouter.

 Nous avons eu tort, mon mari et moi : avec nos livres, nos disques, nous lui avons fait prendre goût trop jeune à cet univers qui n’existait peut-être plus que pour nous... Le contact avec les réalités a été rude. Quand il était allé avec ses amis chanter en Oc devant les viticulteurs qui occupaient la cathédrale, les viticulteurs ont écouté poliment, mais ils auraient préféré Dalida, c’est sûr. Il y avait maldonne. Les jeunes voulaient greffer un idéal ethnique sur les revendications des viticulteurs, et les viticulteurs ne se souciaient que de leurs revendications de viticulteurs. Michel n’en voulait pas aux viticulteurs, aux gens du peuple, après tout ils ne savaient pas, ils n’étaient pas responsables. C’est à nous qu’il en a presque voulu, à ses amis, à ses parents, d’avoir réveillé cela, si longtemps après, à vide... Mais il s’est accroché, il a participé à cette enquête… Et maintenant il y a ces crimes... Je n’ai plus que deux idées en tête, et je suppose que vous devez avoir les mêmes puisque vous le cherchez. Soit on veut le tuer, comme on a tué les autres. Soit...

 C’est lui qui les a tués...

La vieille dame pleurait.

Gattino laissa ses coordonnées :

 Je ne suis ni un ennemi, ni un policier, Madame, je suis seulement journaliste…

Le soir Gattino et la Nouvelle Conquête poussèrent jusqu’à Castelnaudary manger un vrai cassoulet, ils ne pouvaient pas faire moins. La grand-rue était vide et tristounette, le restaurant un peu suranné, le cassoulet excellent. Cependant la Nouvelle Conquête trouva que, du côté de son compagnon, le cœur n’y était pas vraiment.

 Tu fais le régime ou quoi ?

Ils rentrèrent à l’hôtel en compagnie d’une fournée de Japonais, qui revenaient du son et lumière sur les remparts. On entendait au loin les dernières bandas d’une fête.

Et ce soir-là Hubert Gattino fut lamentablement en dessous de ses performances précédentes.

 Ce sont des choses qui arrivent, dit philosophiquement la Nouvelle Conquête.

La Nouvelle Conquête ouvrit les rideaux, et le glorieux soleil d’août, éveilleur de coqs, tira Hubert Gattino de ses rêves. Sans pour autant lui rendre sa virilité : alors que la Nouvelle Conquête se penchait par la fenêtre pour apercevoir les remparts, même sa très courte nuisette rouge ne fit pas office de muleta.

La Nouvelle Conquête posa son diagnostic :

 Toi, tu n’as pas le moral.

 On va rentrer, dit le démoralisé. On a perdu la seule piste valable.

 Plutôt que de langues, dit la Nouvelle Conquête, je me demande si je ne devrais pas m’occuper de questions fondamentales.

 Par exemple ?

 Par exemple, la fidélité est-elle contre-nature ? Est-elle indispensable à la stabilité du couple ?

 Tu réponds quoi ?

La Nouvelle Conquête riait :

 On aura le temps de voir... Mais on pourrait au moins faire un tour dans la région... Les Corbières ? Ça te dit ?

Mutisme de Gattino.

Au petit-déjeuner, le portable sonna. Une voix calme demandait :

 Monsieur Gattino ? Ici Michel Pujol. Ma mère m’a donné votre numéro. Il paraît que vous me cherchez. Je ne me cache pas. Mais je suis prudent. Vous êtes journaliste ? Vous travaillez pour qui ?

 Je suis free-lance. Et j’ai un éditeur préféré…

 Alors voilà comment je vous propose d’occuper votre journée. Vous faites un tour dans les Corbières...

 Ça tombe bien...

 Vous passez voir des amis à moi, vous leur communiquez vos papiers d’identité ainsi que l’adresse de votre éditeur. Je vous rappelle en fin de journée. Gardez votre hôtel à Carcassonne, ça sera plus pratique pour la suite.

 O.K.

 Alors, dit la Nouvelle Conquête, du nouveau ?

 Oui, on va visiter les Corbières...

 Tu vois, quand tu veux...

Et, avant de partir, Gattino montra qu’il avait retrouvé sa vitalité.

Ils roulèrent donc par des collines sèches et des vignes de pierraille à la beauté intacte, jusqu’à un gros village blond en bord de rivière. Il y a avait un festival philo-livres-vins, une agitation bonhomme, des visages connus du Paris littéraire, et côté politique presque une reconstitution de ligue dissoute.

Passé un pont médiéval, ils se retrouvèrent devant une maison tranquille.

L’ami était prévenu. Il photocopia les papiers, il poussa l’obligeance jusqu’à indiquer un circuit qui les mena sur les hauts sommets du sud, boisés de hêtres, et ils s’y perdirent pour l’après-midi.

À six heures, Pujol appelait :

 Je vous attends demain à Gérone. Ce n’est pas loin de la frontière. Retenez une chambre à l’hôtel Charlemagne si vous voulez ensuite visiter un peu le secteur, ce que je vous recommande. Garez-vous au grand parking sous l’hôtel, et attendez sur un banc au milieu de la place, juste devant l’hôtel. Disons vers cinq heures du soir ?

 Nous nous reconnaîtrons comment ?

Pujol rit. Il avait un rire très jeune.

 Lisez Marie-Claire. Ça n’engage pas trop idéologiquement. Ou à défaut, tirez la langue. Je ne pourrai pas vous manquer.

 Changement de programme, dit Gattino. Demain on file en Catalogne. Mais avant on essaye de trouver Marie-Claire.

 Tu es parfois déconcertant, dit la Nouvelle Conquête.

Ils passèrent la monumentale et franquiste porte d’Espagne. La Nouvelle Conquête fit remarquer que dorénavant, dans la signalisation, le catalan doublait l’espagnol. Ce qui agaça Gattino :

 Tant mieux pour eux. Mais on retourne vers l’après Tour de Babel…

 On reste zen, dit la Nouvelle Conquête.

En début d’après-midi, Gérone était chaude et vide.

Gattino se gara au parking sous l’hôtel, en se morfondant d’être arrivé trop tôt. La chambre était dans les tons rouille, vaste et douillette en même temps. Dépaysante.

 Là, putain, je me sens en Espagne, dit Gattino. Pardon, en Catalogne…

La Nouvelle Conquête s’en fut se doucher, et Gattino lut la plaquette posée sur la table de nuit. Il apprit que la ville avait tenu son rang place au temps de Charlemagne, quand l’ennemi arrivait du Sud. Et qu’elle l’avait gardée plus tard quand l’ennemi était descendu du Nord, si souvent.

 Putain, alors c’était nous l’ennemi, dit Gattino à la Nouvelle Conquête, laquelle, enveloppée d’une serviette, arrivait fraîche et perlée.

 Je ne te suis pas, dit la Nouvelle Conquête.

Il fallait occuper la grosse heure caniculaire qui restait. La Nouvelle Conquête écarta la libido gattinesque :

 On n’a pas le temps. Et puis j’ai envie de sortir.

Ils longèrent des arcades modernes menant à une rivière. Du pont, ils regardèrent l’enfilade des maisons à balcons clos et saillants au-dessus de l’eau. La rivière lissait des algues longues et vertes, et de gros poissons d’or baillaient à contre-courant. La vieille ville était de l’autre côté, mais sa rambla était encore vide.

À cinq heures moins quelque chose, Gattino laissa la Nouvelle Conquête, sur la foi d’un dépliant, monter par des ruelles sombres vers les hautes maisons du Call, le ghetto, jadis vidé par les rois catholiques. Lesquels avaient purifié l’Espagne des Juifs et des Marranes : “Du balai, on reste entre nous”.

La ville commençait à s’animer avec les premiers retours des plages de la Costa Brava.

Gattino s’assit sur le banc au milieu de la place vide, tout seul comme un con. Il ouvrit Marie-Claire et commença à lire “Tout sur la jouissance féminine”.

Il n’eut pas le temps de se recycler. Un grand type, style Languedocien blond à la Charles Trenet, il en reste, venait de s’asseoir près de lui, Marie-Claire en main.

 Michel Pujol ?

 Lui-même.

Il y eut un silence, Pujol se contentant de sourire, Gattino ne sachant par quel bout commencer.

 Par les temps qui courent, dit enfin Pujol, on ne saurait être trop méfiant.

 C’est pour cela que vous m’avez planté ici...

 Je vous voulais bien en vue. Mais vos références rassurent, et votre physique correspond à la description qu’on m’a faite.

 On peut savoir ?

 On m’a dit que vous ressemblez à Jacky Berroyer, avec un brin de Lavilliers.

 Merde, dit Gattino, je ne me voyais pas comme ça...

 Allons au fait, monsieur Gattino...

 Je voudrais comprendre... On est en train de décimer le groupe de l’enquête Maurel...

 Exact. Mais comment avez-vous compris que c’est lui que l’on frappe ? Même la police ne semble pas savoir.

 J’étais de ceux qui ont découvert le cadavre de Borelli, à Menton. Je suis allé porter mes condoléances à sa veuve. Elle m’a montré la photo d’un groupe, sur laquelle elle avait reconnu une autre victime à la langue coupée.

 Qui donc ?

 Le Vert trouvé près d’Angoulême. Après cela, j’ai étudié les lieux où les corps avaient été retrouvés, et de fil en aiguille j’ai compris la symbolique de la délimitation...

À ce moment, Gattino crut entendre la Nouvelle Conquête :

 Je, je... De fil en aiguille… Tu ne manques pas d’air. Dis plutôt “merci Junior”…

Gattino haussa les épaules et poursuivit :

 Je suis allé questionner un spécialiste, Westmüller...

 Ce type se fout du destin de la langue, il l’étudie comme on étudierait un papillon épinglé sur un bouchon...

 Peut-être. En tout cas, Westmüller m’a fait découvrir l’enquête Maurel, il m’a renvoyé sur Maurel.

 Vous leur avez parlé du lien entre le tracé des limites et la découverte des corps ?

 Je n’ai pas parlé des meurtres, d’ailleurs je pense que ni Westmüller ni Maurel ne sont au courant. J’ai seulement interrogé Maurel sur l’équipe de l’enquête. Il m’a appris votre existence : vous êtes le seul dont il se souvient… Je vous ai donc cherché, mais c’est vous qui avez appelé, en définitive. Vous aussi, vous êtes demandeur. Vous attendez quoi de moi ?

 Vous plaisantez ou quoi ? On tue des gens avec qui j’ai été lié, mon tour va peut-être arriver. Là-dessus vous apparaissez devant ma mère...

 Votre mère est charmante...

 Merci. Vous semblez savoir des choses…

 En fait, pas grand-chose, vous voyez. Je dirai même, excusez-moi, que je donnerai volontiers ma langue au chat. Je fais mon métier, j’essaie de contacter les survivants du groupe...

 En pensant que je suis une victime potentielle, ou peut-être que je suis le chasseur... Un jeu risqué, monsieur Gattino.

Gattino ressentit au bas de l’épine dorsale la crispation que l’on éprouve devant le vide, quand on n’est pas acrobate ou grimpeur. Il pensa que la Nouvelle Conquête déambulait peut-être un peu trop tranquillement dans le ghetto laissé sans repentance aux visites touristiques.

 Si nous commencions par le commencement, Pujol ? Vous savez que je vous ai lu...

Et Gattino sortit une des photocopies prises à la bibliothèque :

 Mon Dieu, dit Pujol, le délire de Libé première manière...

L’article, “Des chercheurs au service du Peuple” était criblé de sous-titres percutants : “Homme d’Oc, réveille-toi”. “Homme d’Oc, tu as droit à la parole, parle !”.

 Vous présentiez l’enquête comme un outil de conscientisation nationale. Vous rêviez vraiment d’une Occitanie libre ?

 J’avais vingt ans... Cela dit, l’Occitanie libre n’aurait pas été plus bête qu’autre chose. Seulement il y avait un hic. Nous définissions le peuple par sa langue. Or, si nous avions la langue, nous n’avions pas de peuple, puisque celui que nous proclamions n’avait rien à cirer ni de sa langue ni d’être un peuple. Moi, en définitive, c’est la langue qui m’intéressait. Si le peuple n’est pas digne de sa langue, qu’il aille se faire voir. Après l’échec de l’enquête, j’ai abandonné les conneries militantes, je suis venu m’établir en Catalogne. Au départ, je devais aider à la normalisation du parler occitan du Val d’Aran, que la Généralitat de Catalogne a officiellement reconnu…

 Le Val d’Aran ?

 Un petit bout de Catalogne, en frontière avec la France. C’est là que la Garonne prend sa source… Depuis, j’ai fait mon trou. Je ne vis plus pour la langue, je vis avec elle. Le catalan a pour lui les puissants, les intellos et le peuple, et même, par force, les immigrés. Tout baigne.

 Donc vous avez trouvé le bonheur ici...

 Jusqu’à ce que je réalise que toute langue devient langue de pouvoir dès qu’elle est officialisée. Jusqu’à ce que je prenne dans la gueule que toute langue devient langue de manipulation dès qu’elle sert la publicité…

Pujol s’enferma dans le silence. Gattino lui laissa le temps de se reprendre, avant de demander :

 Parlez-moi de l’enquête...

 Quand elle a été lancée, j’étais étudiant en lettres. En prime je suivais les cours de civilisation occitane de Maurel. Maurel surfait sur la vague régionaliste d’après 68. Auparavant, ses engagements occitans étaient sans retombées et sans avenir : il poétisait, il s’occupait d’enseignement, de normalisation graphique. Mais il participait de la désespérance des mainteneurs : comment sauver ce qui doit mourir ? Les graines semées ne germaient pas. Et voilà qu’après 68, de jeunes guerriers nationalistes avaient jailli tout armés des sillons stériles, comme dans les légendes grecques. Divine surprise pour Maurel, aussitôt improvisé chef de peuple. Il avait proposé alors, entre autres grands projets, de faire préciser par des étudiants motivés, si possibles originaires de ces régions, les limites nord de la langue d’Oc. Ça s’est joué sur un été. Mais il avait profité des vacances de printemps pour donner deux coups d’envoi symboliques : Wurtemberg et Calabre.

 Pour l’Allemagne, je crois comprendre : apporté par des huguenots chassés par Louis XIV, un parler d’Oc qui a perduré jusqu’aux années 1930. Ma science est toute fraîche. Je me trompe ?

 Aucunement.

 Mais je ne vois pas le rapport avec l’Italie...

 Là aussi, un parler d’Oc apporté du Piémont à la fin du Moyen Âge. D’où le nom : Guardia Piemontese... Les Vaudois des Alpes ont beaucoup migré dans les Pouilles et en Calabre. La persécution a fait disparaître la plupart de ces communautés. Celle de Guardia est demeurée, et son parler vit encore. Ce qui n’a rien d’étonnant, l’Italie demeure un pays de dialectes. Les deux amis que Maurel avait envoyés pour ces missions ont été les premiers assassinés, ce printemps. Serre et Hugon. Serre est mort en Allemagne. Pauvre Serre... Maurel l’avait choisi parce qu’il était originaire du Queyras, comme nombre de huguenots auxquels le Comte de Ludwisburg avait offert des terres. Ils avaient fondé des villages au nom français, ou occitan. L’un d’eux s’appelle Serre…

 Et Hugon ?

 Hugon… C’est vous dire si on était fous... Hugon était un pur produit de Courbevoie, son grand-père et son père y avaient été taxis, comme tant d’émigrés vaudois à Paris. La souche de la famille était dans la haute vallée du Pellice, dont le parler de Guardia semble originaire. Pauvre Hugon. Il avait appris à la fac un occitan standard, tout en tentant de récupérer un occitan de famille. Il a eu du mal à se faire comprendre en Calabre... En tout cas, il y a pris goût au reportage. J’ai vu plus tard à la télé son film sur la diaspora vaudoise en Argentine... Voilà pour les deux coups d’envoi symboliques. Le vrai travail devait occuper nos vacances, de juin à octobre : parcourir les zones de confins, recueillir un maximum de témoignages oraux, les confronter avec les sources écrites. Du vrai bricolage. Nous débarquions dans les patelins, sans informateurs prévenus, sans contacts sérieux. On nous prenait parfois pour des agitateurs, ou des fous, ou les deux... Un groupe était parti de l’estuaire de la Gironde, Médoc, extrême limite Ouest, l’autre de la Méditerranée, Menton, extrême limite Est.

 Pour se rejoindre où ?

 C’est là que les difficultés ont vraiment commencé... Certains voulaient se borner à suivre le bord sud du croissant, d’autres pousser le plus au nord possible les limites de la Nation perdue...

 Le croissant ?

 Croissant, d’après la forme de la zone, qui longe le Limousin à l’Est puis au nord jusqu’au nord de l’Auvergne. Une zone tampon où les parlers occitans sont prononcés à la française…

Le croissant. Gattino se sentit soulagé de savoir enfin de quoi il retournait, mais un peu déçu quand même : il aurait rêvé de fantasmagorie céleste, à défaut de bonne pâtisserie.

Mais Pujol poursuivait, et il ne s’agissait pas de perdre le fil :

 Entre maximalistes et minimalistes, Maurel n’a pas su trancher. Ajoutez à cela le comportement dictatorial de Barthomieu… L’équipe a éclaté avant la fin de l’enquête... Après chacun a fait sa vie. Je ne sais pas si certains ont gardé des liens, s’il y a eu des retrouvailles, je n’ai plus voulu avoir de contacts avec qui que ce soit.

Gattino sortit la photo du groupe, sur laquelle il avait coché les morts d’une croix :

 Voyons pourtant ? Combien de vivants encore ?

 Attendez, dit Pujol, il manque deux croix. Celui-ci est mort du sida, on n’imaginait pourtant pas ça à l’époque : des pédés occitans... Celui-là était dépressif. Il a téléphoné à S.O.S Amitié, il a raccroché, parce que personne n’était capable de lui parler occitan...

 Et alors ?

 Il s’est buté.

 Voyons les vivants…

 Le petit rouquin, là, à côté de la fille, c’est Vignault, un type gentil, originaire du nord de la Creuse. Les confins… La fille ne faisait pas partie du groupe, c’est Vignault qui l’avait amenée, ce jour-là. Vignault était un sacré maximaliste…

 Attendez, ça veut dire quoi enfin, maximalisme ?

 Les maximalistes refusent qu’il y ait eu des zones dégradées, des zones intermédiaires entre Oc et Oïl. Inutile de leur parler de zones de transition. Ils ne veulent voir que la franche limite de l’Oc, et la limite maximale. Des gens à vous annexer le Poitou si vous n’y prenez pas garde, sous prétexte de quelques traces lexicales... Donc à côté de Vignault, vous avez ce salaud de Barthomieu qui est devenu quelque chose au ministère. Maximaliste alors lui aussi, et qui régentait tout le monde. Puis vous avez ce con de Magne, qui maintenant enseigne la sociolinguistique à Paris et dans une université américaine. Lui, il se contrefichait des limites nord plus ou moins maximales de la langue. Il jugeait les parlers du Croissant trop dégradés pour être pris en compte… Il regardait au Sud. Il en tenait pour la grande Occitanie, de Limoges à Elche, près d’Alicante, la limite sud du catalan. Comme si l’histoire n’avait pas tranché les discussions des linguistes, pour savoir si le catalan était un dialecte d’Oc. Comme si les Catalans ne se voulaient pas simplement catalans. Et enfin voilà Meissonier, qui était bien le seul de l’équipe à être plutôt coco... Moi je suis là... Voilà. Ceux qui restent à abattre.

 Et peut-être parmi eux, l’assassin ?

 Si l’assassin n’est pas un des enquêteurs, c’est en tout cas un spécialiste : il semble aberrant de planter un cadavre en rase campagne du Vercors, entre deux localités que ne sépare aucune limite naturelle. Mais en fait, la limite linguistique passe bien là. Dans sa délimitation, il agit comme un ultra maximaliste, il suit l’extrême limite nord. Dans l’Allier, il est allé chercher au-delà du croissant, au-delà même de l’amphizone d’Oïl, une trace de l’occitan toponymique, un nom de lieu qui se termine en “at”...

 L’amphizone ?

 La première zone d’Oïl, avec des traces de formes et de vocabulaire occitans.

 Putain, ça fatigue toutes vos rubriques. C’est peut-être de vivre à l’intérieur du périphérique, mais je n’arrive pas à comprendre comment vous avez pu vous passionner… Quoi qu’il en soit, maximaliste ou pas, pourquoi notre assassin liquide-t-il tous les membres de l’équipe, si longtemps après ?

 Je n’en ai aucune idée... Et c’est bien ce qui me fait peur. J’espère cependant que notre conversation vous aura été utile, et que vous me tiendrez au courant de votre enquête. Faites passer l’info par ma mère... Je vais m’en aller, vous restez assis un petit moment encore, s’il vous plaît, pendant que je file.

 Vous vous méfiez à ce point ?

 Précautions ridicules, mais ça rassure. Jusqu’à preuve du contraire, je fais partie du gibier...

 À vous voir si prudent, je pense aux disparus. Les premiers ne se méfiaient peut-être pas, mais les suivants ? Pourquoi se sont-ils laissés avoir sans réagir ?

 Bonne question, je me la pose, et je n’ai pas de réponse.

Gattino et la Nouvelle Conquête passèrent deux nuits à Gérone. La Nouvelle Conquête voulut tout voir, la côte, les ruines d’Empurias et Cadaques, le musée Dali à Figueras, les villages médiévaux de l’intérieur...

Enfin, elle voulut confronter à la réalité sa mythologie de Barcelone : la Pedrera, le quartier gothique et le musée Picasso, Pepe Carvalho et Biscuter, Montalban s’il n’était pas au Chiapas ou en Argentine...

Ils entrèrent dans la capitale avec le flot de la circulation matinale, et se garèrent comme des fleurs sous la place de Catalogne, où ils trouvèrent un hôtel. Ils descendirent les Ramblas, firent l’inévitable tour par le marché de la Boqueria, et remontèrent vers la Pedrera. Les vrais touristes.

Ils croisèrent un groupe de lycéens français qui entreprenaient leur prof pour qu’il les emmène voir le Nou Camp plutôt que le musée Picasso. Les jeunes prononçaient évidemment “le new camp”.

Ils s’installèrent à une terrasse de la rambla. Gattino commanda :

 Deux sangrias, s’il vous plaît.

Le garçon sourit et revint avec une carafe énorme :

 Je crois qu’une suffira...

À la table à côté, il y avait un couple de Français qui râlaient :

 Ces cons de Catalans, toujours à péter plus haut que leur cul. Nous c’est l’espagnol qu’on parlait à Oran, c’est l’espagnol qu’on parlera.

Ils remontèrent pour se rapproprier avant d’aller dîner. Gattino avait la nostalgie d’une morue aux pois chiches, dans un restaurant de la place royale.

Il y avait un message à l’hôtel. Une enveloppe avec la carte d’une société d’import-export à Marseille : “Monsieur Gattino. Passez nous voir demain, Marseille est sur votre chemin. Surtout ne vous perdez pas. Avant de partir n’oubliez pas les faits-divers dans le journal de demain. Vous retrouverez un ami...”.

Ils redescendirent la Rambla. Ils tournèrent à gauche pour déboucher sur la place royale et ses palmiers. Le restaurant était bien là, la morue toujours excellente, mais le cœur n’y était pas.

Au petit-déjeuner, ils se jetèrent sur le journal.

Il n’était pas besoin de comprendre l’espagnol pour apprendre l’identité de l’homme trouvé sans langue au Val d’Aran : la photo d’un Pujol souriant y suffisait.

Gattino se fit traduire l’article par la réceptionniste, une étudiante qui parlait un excellent français : Michel Pujol, professeur français fixé en Catalogne Sud, avait contribué à la normalisation du parler occitan du Val d’Aran, désormais reconnu par la Généralité de Catalogne.

 Nous les Catalans, nous officialisons le parler de quelques milliers de Gascons chez lesquels nous allons skier. Langue officielle d’un côté de la frontière, mauvais patois de l’autre... La France devrait quand même réfléchir à cela, ne serait-ce qu’en Catalogne nord...

L’ombre du préfet Bonnet passa, et la jeune donneuse de leçons poursuivit sa traduction :

On se perdait évidemment en conjectures sur les raisons de ce crime, que l’on mettait en rapport avec ceux qui avaient ensanglanté la France et d’autres pays de la Communauté.

Outre la photo de Pujol, l’article était illustré par celle d’un complexe hôtelier, formes futuristes, ardoises à l’ancienne : le Val d’Aran, hier pastoral, ne vit plus que du tourisme.

La même pensée avait traversé Gattegno et la Nouvelle Compagne : et si Junior était en danger ? Le meurtre de Pujol était liée à leur passage à Gérone, cela signifiait qu’ils étaient épiés. Depuis le contact avec Pujol ? Depuis les rencontres avec Westmüller et Morel ? Dans ce cas, leurs derniers contacts téléphoniques avec Junior datant d’avant la visite à Westmüller, on pouvait espérer que le rôle de Junior restait inconnu…

Par ailleurs Gattino était perplexe : le meurtrier changeait de logique. Il semait jusque-là ses victimes aux limites nord de la langue. Pourquoi, sans terminer son jalonnement septentrional, passait-il au Sud, qui n’avait pas intéressé l’enquête ?

Gattino et la Nouvelle Conquête quittèrent Barcelone à huit heures. Ils espéraient arriver rapidement à Marseille.

Au poste frontière, Gattino ralentit, pour la forme, devant deux paras à mitraillette, appuyant une énième réactivation du plan vigie pirate, mais les paras firent signe de passer.

Par contre le policier qui lui fit signe de s’arrêter n’avait pas l’air de vouloir rire.

Papiers, consultation de l’ordinateur. Fouille complète. Début de décorticage de la voiture. Rage impuissante de Gattino :

 Mais je ne comprends pas

 Il n’y a rien à comprendre...

Les autres voitures passaient sans encombre... Manifestement, c’est à eux seuls qu’on en voulait.

Au bout d’une bonne heure, le type a proféré, glacial :

 C’est bon, vous pouvez partir.

 Vous pouvez m’expliquer ?

 Il n’y a rien à expliquer. Maintenant, vous circulez, s’il vous plaît.

Ce qu’ils firent.

Vers Narbonne, le portable sonnait :

 Monsieur Gattino, vous voyez combien votre vie pourrait devenir difficile. Imaginez qu’on ait trouvé dans votre voiture ce qui n’aurait jamais dû s’y trouver. Donc, pour éviter tout ennui, n’oubliez pas de passer nous voir cette après-midi…

Ils s’arrêtèrent dans un grill d’autoroute du côté de Montpellier. Quatre barbus faisaient leurs prières, devant une voiture immatriculée 51.

 Tu vois, dit la Nouvelle Conquête, des types qui croient encore en quelque chose.

Il y eut les solitudes pelées de la Viste, et cette arrivée par l’autoroute du littoral, qui coupe le souffle. L’Estaque serrée autour de son clocher et en face Marseille grise blanche et bleue. Des kilomètres de quais vides, des conteneurs, quelques ferries blancs. Les façades crénelées des docks. Les îles blanches.

Ils passèrent les tunnels et se garèrent près du Vieux Port.

 Rendez-vous au plus tard deux heures, dit la Nouvelle Conquête. Si tu n’es pas là, je préviens les flics. Si tu sors en bon état, je file à Paris et je vois Junior. Même si on est pisté, mon voyage à Paris apparaîtra normal, c’est quand même là que j’habite.

La Nouvelle Conquête s’en fut dans la froideur des rues commerçante du centre, mais elle n’avait pas la tête à faire les vitrines.

Gattino sonna à l’adresse indiquée, un immeuble haussmannien de l’avenue de la République.

Il tomba sur un type jeune, à l’aise, plutôt tendance.

 Merci d’être venu, monsieur Gattino. Votre collaboration nous sera précieuse.

 Vous me connaissez, mais je ne vous connais pas...

 Je représente un service de notre défense nationale, que, du temps de la guerre froide, on aurait appelé service de défense du monde occidental. Je ne sortirai pas de cartes de visite. Il faudra me croire sur parole, monsieur Gattino. Vous vous intéressez à l’affaire des langues coupées... Nous aussi. Nous cherchons quelqu’un dans l’équipe Maurel, dont nous ne connaissions pas les membres. Nous avions mis Maurel sous surveillance, vous l’avez visité, votre conversation nous a enfin permis de localiser un participant. Il ne restait plus qu’à vous le laisser retrouver Maintenant vous pouvez nous aider à tirer le fil...

 Si vous m’expliquiez ?

 En 70 fleurissaient les mouvements régionalistes. Si des Bretons, des Basques et des Corses étaient prêts à faire parler la poudre, les culturalistes occitans étaient bien racornis, bien pacifiques. Et voilà qu’ils étaient débordés par une jeune génération inattendue, politisée, nationaliste.

Le type sortit d’un dossier la couverture de revue que Gattino avait photocopiée à la bibliothèque : une kalachnikov brandie sur fond de carte d’Occitanie :

 À la différence des Basques, des Corses ou des Bretons, ces jeunes exaltés ne représentaient rien, et on pouvait parier que, dès la fin des études, la vie en ferait des individus bien rangés. Mais les Services se sont dit qu’il y avait là possibilités de manipulations. Vous vous souvenez peut-être du détestable climat social et politique de l’époque... Il n’était pas interdit de chercher des moyens pour détourner l’opinion des mauvais bergers, en l’effrayant. Les Américains étaient encore plus inquiets que nous de la perspective d’un gouvernement de gauche ouvert aux Cocos... C’était l’époque où les Cosaques faisaient encore peur... Les Américains ont mis le paquet. Par la méthode douce, en faisant financer des partis socialistes inexistants pour faire pièce aux P.C., Portugal, Espagne. Ou par la méthode forte : voyez l’opération Gladio en Italie. Chez nous, entre projets doux et projets forts, ils avaient aussi quelques projets déconnants. Bref, nos amis ont cru utile d’encourager des mouvements nationalistes qui permettraient de dévier l’axe des luttes, comme on disait. Le projet “Amandier” consistait à noyauter des activistes occitanistes de Languedoc et Provence, pour les pousser à faire des bêtises. Le projet qui nous intéresse s’appelait “Prunus-Forsythia”. Comme son nom l’indique, il ne concernait pas le Midi du soleil et du pastis. Il s’agissait de matérialiser les frontières linguistiques nord de l’Occitanie, d’une façon si évidente que les Français n’auraient pas pu ignorer dorénavant que leur pays était coupable en deux. L’hypothèse était a priori absurde, la déchirure à l’évidence artificielle, mais vous savez que l’on arrive à tout par des réanimations et des manipulations d’histoire. Voyez les Balkans…

 Et comment envisageaient-ils de matérialiser la limite ?

 Mais par des cadavres aux langues coupées, bien sûr. L’idée leur était venue de l’enquête envisagée par Maurel. On aurait abattu des collaborateurs de l’état français, des tenants de la supériorité du français, des ennemis proclamés des patois... Nous savons de source sûre que les Américains avaient le contact avec un participant de l’enquête Maurel, qui devait leur fournir les données techniques... Mais nous ignorons qui était cette taupe... Et puis, bien entendu, cette histoire est tombée à l’eau... Sauf qu’aujourd’hui, nous nous retrouvons avec des cadavres aux langues coupées, sur les mêmes confins... Vous savez, nous n’avons pas réalisé tout de suite les similitudes. Trente ans, c’est loin... Notre personnel s’est renouvelé. Il a fallu qu’un retraité se souvienne de “Prunus-Forsythia”, et fasse le rapprochement... Cependant nous sommes perplexes : pour autant que nous en sachions, les victimes d’aujourd’hui n’ont rien à voir avec les victimes désignées des années 70... Ce ne sont pas des ennemis déclarés des patois. Mais nous devons envisager l’hypothèse que la taupe a été réveillée, ou qu’elle débloque à plein tube... Nous cherchons ce type, et nous ne savons pas qui il y avait dans l’équipe. Maurel est gâteux et a tout oublié. Heureusement que vous lui avez réveillé le nom de Pujol. Pujol n’a pas été coopératif, et nos hommes y sont allés un peu fort. Ils ont cru bien faire en montant cette mise en scène, le corps déposé en limite de l’occitan et du catalan, histoire de se couvrir, de faire porter le chapeau à l’autre enfoiré, histoire aussi de le faire réagir... Donc nous restons en carafe…

 Mais vous n’avez pas de trace écrite de l’enquête ?

 La Faculté n’a pas d’archives, puisqu’il s’agissait d’une enquête sauvage. Nous n’avons de traces que par une certaine presse du temps, et elle ne donne pas de noms de participants.

 Mais vos informateurs, vos dossiers de l’époque ?

 On informatisait, une erreur de manipulation, pas de sauvegarde, on a tout perdu...

 Pourquoi ne laissez-vous pas la police résoudre cette affaire, qui semble ne relever que du fait divers ? Le plan américain avait une visée politique, et devait être puissamment médiatisé, si je comprends bien. Or jusqu’à présent, l’assassin ne fait rien pour bouleverser l’opinion : pas de déclarations, de messages. Certes, il matérialise les limites de la langue, mais qui le sait ?

 D’après ce que nous savons, l’opération de 1970 devait se terminer par le meurtre d’une personnalité. Il serait fâcheux que celle d’aujourd’hui finisse de la même façon. Nous aimerions donc, à tout hasard, repérer et éliminer cette taupe avant qu’un gros malheur n’arrive. Aidez-nous donc à trouver la taupe, ensuite vous prendrez des vacances bien méritées, avec votre charmante compagne...

Gattino retrouva la Nouvelle Conquête dans un café du port. Ils marchèrent au-delà du fort rose qui ferme le vieux port, le long d’une immense jetée paisible où des familles prenaient le frais. La mer était calme et douce, et les îles semblaient flotter. Une marine à la Vernet. Gattino raconta. Puis la Nouvelle Conquête s’en fut prendre le premier avion pour Paris, et Gattino reprit la route des Basses Alpes.

Le lendemain matin, la Nouvelle téléphona d’une cabine, eut la chance de ne pas tomber sur la blonde secrétaire, mais sur Junior, à qui, sans autres explications, elle donna rendez-vous au Jardin des plantes.

Ils se retrouvèrent donc devant une serre tropicale, aussi heureux l’un que l’autre de se revoir. Junior perdit à cette occasion beaucoup de son impassibilité. D’autant que la Nouvelle Conquête, qu’il n’avait jamais vue qu’en jeans, à la ferme, était en mini-robe d’été.

Elle expliqua.

Junior ne semblait pas réaliser la gravité de la situation. Il apparaissait essentiellement soulagé : ce meurtre du Val d’Aran l’avait perturbé par son illogisme. Mais puisqu’il n’était pas l’œuvre du Tueur des Confins, la logique de la frontière nord reprenait ses droits. Le jeu continuait.

 D’autant, dit Junior, qu’il y a du nouveau. Le ministère est vide, et ma mère m’a permis de venir au bureau. J’ai titillé la boîte à lettres que ma mère n’avait pas ouverte, et j’ai trouvé une série de mails assez déconcertants, qui suivent de près les crimes à partir de celui de Menton. À chaque fois que le crime veut matérialiser une séparation linguistique, le message montre au contraire que des deux côtés de la soi-disant frontière, on a les mêmes engagements, patriotiques, sociaux, politiques...

 Et alors, tu en déduis quoi, Junior ?

 Je ne sais pas encore. Mais il y a autre chose. Le ministre a donc reçu un message après chaque meurtre. Celui, celle ou ceux, je ne sais pas, qui envoient les langues, matérialisent la frontière en partant d’une limite Est, Menton, et d’une limite Ouest, en Gironde. Ce qui signifie qu’il faudra bien se rejoindre au milieu. Or en regardant les mails, quelque chose m’est apparu étrange à propos du départ de l’Ouest. Le corps est trouvé sur la frontière linguistique, au nord du département de la Gironde, en pleines terres. Or le mail qui le suit traite de la côte atlantique, du Médoc. Pourquoi ? Je ne sais pas. Après, tout colle. Les messages correspondent aux lieux. Et puis on a une nouvelle anomalie avec le mort du Vercors : le mail porte sur les Escartons, sur le pays de Briançon, et on a presque aussitôt un autre mail qui corrige et parle du Vercors...

 Et alors ?

 Alors jusque-là, je m’interrogeais. Mais regarde maintenant ce qui est arrivé après le meurtre du Val d’Aran. J’ai la photo sur moi.

La photo représentait un groupe d’hommes armés, emmitouflés dans des vêtements disparates et bien peu militaires, sur fond de montagnes, avec la mention : “Val d’Aran 1947. La vraie frontière ? Et s’il n’y en avait pas ?”. En inclusion, une petite carte traçait deux frontières : la frontière politique entre France et Espagne, qui plaçait le Val d’Aran en Espagne, la frontière linguistique entre le catalan et la langue d’Oc, qui plaçait le Val d’Aran dans le vaste ensemble “français” de la langue d’Oc.

 Tu sais de quoi il s’agit ?

 Pas encore, mais ça ne saurait tarder.

 Junior, maintenant il ne faut plus que tu te mêles de tout cela, c’est trop dangereux. Tu me promets ?

Chacun connaît l’inconvénient (ou l’avantage) du double poste de téléphone. Il suffit de décrocher pour entendre la conversation de la pièce d’à côté.

Indiscrétion que commit, bien involontairement, la blonde secrétaire. Sans prêter attention au point rouge éclairé sur l’appareil, elle souleva le combiné pour appeler, et ce qu’elle entendit la figea :

 J’ai identifié les hommes de la photo, disait Junior. Ce sont des guérilleros communistes espagnols. Après la libération de la France en 44, les communistes espagnols en exil en France ont organisé des guérillas pour combattre le régime franquiste, avec la France comme base arrière. Elles ont été particulièrement actives en Val d’Aran, mais en 1950, constatant le manque de soutien de la population et l’inégalité de la lutte, la direction du P.C.E a demandé aux guérilleros de se replier en France. Conclusion, puisque ce n’est pas notre tueur qui a opéré en Val d’Aran, ce n’est pas lui non plus qui a envoyé la photo. Ça confirme ce que je pensais : ce n’est pas la même personne qui envoie les langues et les mails. Quelqu’un piste le tueur et ponctue ses meurtres de messages, mais ce quelqu’un est parfois à côté de la plaque, il se trompe sur le lieu où frappe le tueur, et en l’occurrence il se trompe de tueur. On n’a pas affaire à un fou, mais à deux fous en quelque sorte.

 Nous voilà bien, dit une voix de femme.

 Autant chercher une aiguille dans une meule de foin, d’autant que ce type maile toujours à partir de cybercafés. Mais je me suis dit qu’il fallait essayer de le déstabiliser des mails, et pour ce faire...

Venait ensuite une voix de femme, une voix jeune et tendre aussi, qui se permettait d’admonester Junior :

 Tu ne feras rien du tout, il n’est plus question que tu te mêles de tout cela. Il ne s’agit plus d’un jeu, Junior, je te l’ai dit hier, c’est trop dangereux maintenant...

 Trop tard. J’ai créé une page sur le site du ministre, j’ai placé la photo du groupe, et une série de photos : Montagne bourbonnaise, Bois noirs de la montagne de Thiers, replombs de la Haute-Loire sur le sillon du Forez, versants nord du Pilat, avec la légende : “Voici les verrous de la langue qui restent à marquer. Où trouvera-t-on le prochain enquêteur ?”. Et je n’ai pas eu longtemps à attendre... J’ai eu un message du fou. Pas le tueur, l’autre... Tu verras, la réponse est très intéressante…

 Mais ce que tu as fait est d’une imprudence folle, Junior. Le loup est sorti du bois, mais toi tu te jettes dans la gueule du loup. Ton père sera fou quand il apprendra...

 Mais pas du tout. J’ai effacé la page, et personne ne peut savoir que j’avais affiché ces infos…

La blonde secrétaire était affolée, mais elle resta à l’écoute de toute parole qui aurait pu l’éclairer : il n’en vint pas. Junior avait à peine raccroché que sa mère déboulait.

Comment ne pas capituler devant une lionne en furie ? Junior essaya bien de tergiverser, mais il ne résista pas longtemps avant d’expliquer sa rencontre avec les langues coupées, pendant le séjour bas alpin.

Fureur de la mère :

 Ton père a toujours été un irresponsable. J’aurais dû me douter qu’il n’assurerait pas pendant ton séjour. Il ne perd rien pour attendre, je vais l’appeler... Mais en attendant, tu me promets que tu ne te mêles plus de rien.

 Surtout n’appelle pas papa. Tu le mettrais dans les pires ennuis...

Et Junior d’expliquer l’histoire des curieux de Marseille.

 Bon Dieu, mais dans quoi vous vous êtes fourrés... Il faut que je rencontre cette femme. Tu me donnes ses coordonnées, s’il te plaît.

Maintenant la blonde secrétaire parlait très calmement, et Junior comprit qu’il n’y avait plus à discuter.

Une heure après la blonde secrétaire débarquait chez la Nouvelle Conquête. Marylin chez Blanche Neige.

Ça aurait plus mal se passer.

La Nouvelle Conquête ouvrit la porte et n’eut pas besoin de présentations. Elles restèrent nez à nez, poitrine contre poitrine, puis Blanche Neige s’effaça et laissa entrer Marylin :

 Alors vous savez, pour Junior...

 Je vous ai entendue au téléphone. Il a bien fallu qu’il m’explique...

 Je ne voulais pas cela, je croyais qu’il respecterait les consignes de prudence.

 Eh bien non, Junior en fait toujours à sa tête, comme son père...

 L’histoire des langues, ce n’était qu’un jeu pendant le séjour chez son père, Junior s’y était adonné par ennui, et par curiosité. Il anticipait sur la découverte des corps et nous nous demandions comment il faisait... Il nous a fascinés. Au point que son père s’est lancé à son tour dans une investigation, mais seulement après que Junior soit rentré chez vous... Une investigation dont nous n’imaginions pas qu’elle prenne cet aspect... Tout a basculé à partir du voyage à Barcelone... J’ai foncé à Paris pour prévenir Junior, lui demander de ne plus s’occuper de rien...

Marylin resta quelques minutes silencieuse, en hochant la tête. Elle dit enfin :

 Vous avez réussi à émouvoir Junior, à le rendre presque démonstratif, lui toujours si impassible... Il va falloir entériner ce transfert œdipien...

Et elles rirent toutes les deux.

 Mais ça ne nous dit pas ce qu’il faudrait faire, dit Marylin.

 Récapitulons : X, qui a déjà quelques morts sur la conscience, menace Barthomieu... Junior nous a fait comprendre que X matérialisait avec les corps une soi-disant frontière linguistique. Nous savons que les victimes faisaient partie d’une équipe qui devait délimiter cette frontière... De plus Z marque chaque découverte de corps par l’envoi d’un courrier. Le meurtrier trace des limites linguistiques, le messager les désamorce, les dénie, les ridiculise...

 Les histoires de langue et de Barthomieu, ça n’est vraiment pas mon problème, dit Marylin. Mon problème c’est que Junior est en danger...

Elle ajouta avec quelque hésitation, ou timidité inattendue :

 Et son père aussi.

Blanche Neige sourit :

 Son père ?

 Il faut bien sauver la pension alimentaire, dit Marylin.

Elles rirent. Et encore quand la blonde secrétaire demanda :

 Il est toujours aussi silencieux au moment suprême, le père en question ?

Blanche Neige confirma d’un hochement de menton et d’un sourire.

Marylin demanda :

 Qu’est-ce qu’il va faire maintenant ?

 Il ne peut plus reculer. Son métier n’est pas de débusquer des criminels. Mais depuis Marseille, la seule solution pour s’en sortir est de savoir qui est la taupe, où elle se trouve... Après ce sera à ces gens de Marseille d’agir. Et par là même Junior aussi sera tiré d’affaire.

Junior prit le parti de considérer comme naturelle l’entrée des deux femmes dans sa chambre, et la demande de sa mère :

 Tu peux nous montrer ce que ce fou t’a envoyé en réponse, Junior ?

Il s’agissait d’une photo en noir et blanc : une pente herbue, des hommes en civil qui la descendaient en courant, avec ces vestes étroites et ces pantalons larges de la fin des années quarante. Des hommes aux casques à nuque rembourrée couraient derrière. On voyait le nuage des coups de fusil. Et la légende disait : “Puisque tu dois y passer, j’aimerais que ce soit là. En souvenir d’un ministre socialiste”.

 Mais j’ai déjà vu ça, il n’y a pas longtemps, dit la blonde secrétaire.

 Moi aussi, dit la Nouvelle Conquête. Arte. Histoire du communisme ? Je vais me renseigner.

 Je prépare un thé, dit Mother.

Un quart d’heure après, la Nouvelle Conquête annonçait :

 C’était à Firminy, près de Saint-Étienne, en 1947 ou 48. La grève des mineurs. Fusillade et mort d’homme. Ministre de l’intérieur socialiste.

 Si ce type connaît plus ou moins le plan de l’assassin, dit Junior, il nous désigne l’endroit où sera déposée la prochaine victime, Barthomieu...

Ils prirent le thé sans plus parler. Puis la blonde secrétaire montra la photo du groupe de l’enquête linguistique, affichée au mur de la chambre :

 Mais je crois que quelqu’un peut nous éclairer.

Junior avait agrandi la photo, l’avait collée sur une grande feuille blanche. Les visages étaient reliés par des flèches à de grosses bulles dans les marges, le nom en rouge dans la bulle. Certains visages n’avaient pas de nom.

La blonde secrétaire écrasa d’abord le doigt sur le visage de Barthomieu jeune :

 Lui, c’est mon patron.

Puis elle pointa l’index sur la frêle silhouette, entre Vignault et Barthomieu :

 Celui-ci, je mets ma main au feu que c’est une fille, que c’est Liliane, la femme de Barthomieu. Et je commence à avoir ma petite idée sur toute cette histoire. Il faut que nous rencontrions Liliane, d’urgence... Il n’est pas question de lui téléphoner, puisque les murs ont trop d’oreilles... Mais je crois savoir où la trouver. Elle sera seule, enfin à tout le moins elle sera sans Barthomieu, puisqu’il est encore en Islande... Si nous partons maintenant, nous y sommes ce soir.

Début de soirée. La chaleur d’Août commençait à décliner sur le Lubéron, en attente de l’équilibre de septembre.

Il y avait un village perché, des pentes de pins et des crêtes de cèdres, et des vignes dans la plaine, un semis contrôlé de résidences plus ou moins secondaires, un chemin, un mur de pierres plates plus ou moins éventré, des chênes bas sur l’argile rouge, une “borie” d’époque, toute en pierres sèches, une pancarte “propriété privée”, quelques voitures, dont celle de la blonde secrétaire, une terrasse couverte de vigne vierge. Une table une bouteille de rosé, et trois femmes. Plus un petit jeune homme.

Sur la table, il y avait aussi la photo du groupe des enquêteurs.

Bien entendu Marylin et Blanche Neige avaient eu le temps de mettre Liliane Barthomieu au fait des événements de l’été. On en était aux conclusions, et c’est Liliane Barthomieu qui les tirait :

 Donc le type aux mails veut signifier que ces limites linguistiques ne sont pas des séparations entre les hommes, il les inscrit dans l’histoire nationale et internationale, et non pas dans une histoire “occitane”. Il n’est pas difficile d’imaginer chez lui une sensibilité nationale française très engagée à gauche. Bref, s’il s’agit de quelqu’un du groupe, ce ne peut être que Meissonier. Il était parmi nous le seul de la mouvance coco. Il vivait très mal l’idéologie nationalitaire du groupe, tout comme il vivait très mal, chez la plupart de ses amis politiques, l’indifférence à la disparition de la langue d’Oc... Un type écartelé. Un très brave type par ailleurs...

 O.K pour l’homme aux mails, dit Junior. Meissonier. Mais alors, pour le tueur ? Vous penseriez à qui ?

Liliane resta silencieuse. Les cigales eurent un sursaut de folie avant de se taire pour la nuit.

 Je crois que j’ai compris, dit la blonde secrétaire.

Elle montrait sur la photo le petit bonhomme à la gauche de Liliane :

 Votre ancien amoureux, l’homme de “Merde pour celui qui le lit” ?

 “Et pour celui qui le lira”, dit Liliane.

 Qu’est-ce que c’est que cette histoire de “merde”, demanda la Nouvelle Conquête.

 Je vous expliquerai, dit Liliane. Oui, ça ne peut être que lui, Christian, Christian Vignault... Meissonier et lui étaient très liés, toujours en train de discuter, de s’affronter, mais amicalement, très amicalement. Ils n’avaient pas de secrets l’un pour l’autre.

Elle se retourna vers la blonde secrétaire :

 Je vous avais parlé de lui l’an dernier... Je vous disais que je n’avais plus jamais eu de nouvelles... Et figurez-vous que je l’ai retrouvé peu après, par un concours de circonstances doublement extraordinaire, d’abord j’avais pris le métro, et ensuite nous étions dans le même wagon... Il venait à Paris pour soigner les suites d’un très gros accident, avec traumatisme crânien... Il est suivi régulièrement dans un service de neuro... Il avait laissé tomber depuis longtemps ses recherches... Il était réformé de l’enseignement. Il détestait Barthomieu, parce qu’il m’avait épousée bien sûr, et aussi parce que Barthomieu, en son temps maximaliste d’Oc, donnait maintenant dans la francophonie d’État...

 Vous avez une idée de l’endroit où Vignault pourrait être ?

 Nous ne nous sommes vus qu’à Paris... Il ne m’a pas donné d’adresse... C’est toujours lui qui appelle...

 Et on ne va pas rechercher au minitel tous les Vignault de France, dit la Nouvelle Conquête. Meissonier le sait peut-être. Vous savez où rencontrer Meissonier ?

 Il faut essayer chez lui, à Rive-de-Gier. Il disait toujours qu’un jour il retournerait au pays. Son père travaillait dans une usine de Rive, et sa mère était originaire de la Haute-Loire toute proche. C’est d’elle et de sa famille paysanne qu’il tenait son occitan.

Le Minitel indiqua que Meissonier habitait bien Rive-de-Gier. Mais bien évidemment il n’était pas question de lui téléphoner.

Nuit de Lubéron. Les bruits lointains de voitures et de fêtes sont longs à s’effacer avant que l’on n’entende plus que la chouette.

Départ au tout petit matin. Deux heures après, on quitte l’autoroute de Lyon pour celle de Saint-Étienne, qui s’en va par les collines verdoyantes et ignore le sillon industriel déchu, en contrebas.

On descend sur Rive-de-Gier, on longe les verreries et ce qui reste des aciéries, on traverse un bout du vieux canal qui assura le destin de la ville du charbon, on remonte vers les pentes vertes du sud. On demande son chemin. Meissonier habite un écart, une vieille maison paysanne à galets apparents.

Meissonier était en de jouer sur sa terrasse avec des enfants. Il y avait aussi une femme de son âge.

Il a reconnu Liliane, il a un peu pâli, mais il a gardé un air très naturel pour dire à sa femme qu’il allait recevoir ses visiteurs dans le bureau.

Le bureau était à l’image du bonhomme, débonnaire et mal rangé. Il y avait au mur, entre autres documents, une grande carte de France barrée d’une grande ligne tracée au feutre et punaisée de rouge.

 Alors vous avez compris, dit Meissonier.

 Pas vraiment tout, dit Liliane. Si tu nous expliquais maintenant, et si tu nous disais où est Christian Vignault... Il faudrait au moins essayer de l’empêcher de faire sa dernière connerie...

On entendait les enfants jouer sur la terrasse.

 Pendant les vacances, nous gardons les petits-enfants, dit Meissonier. Et il expliqua.

Après l’échec de l’enquête, il était devenu professeur, il avait rangé ses nostalgies patoises, sans les renier. Il avait toujours gardé le contact avec Vignault.

Ces dernières années ils avaient beaucoup discuté : l’éclatement de l’Europe de l’Est, les péripéties nationalitaires espagnoles, belges, italiennes, britanniques, voire suisses, les débats sur l’Europe des nations ou des régions avaient prodigieusement excité Vignault. Il délirait sur la primauté de l’état sur l’ethnique, ou de l’ethnique sur l’état... Il ressassait sa déception sur la fin de l’enquête, et Meissonier n’avait pas compris que les crimes à venir seraient à la mesure de cette déception.

Il y a trois ans, juste après son accident, Vignault lui avait montré le tracé de l’enquête, sur lequel il avait punaisé en rouge une vingtaine de points, le premier à l’Est étant à Menton, le premier à l’Ouest étant dans le Médoc. Il lui avait expliqué une histoire abracadrante : il y a trente ans des collaborateurs de l’état français avaient failli se retrouver raides sur ces points, la langue en moins, expédiée aux autorités. L’opération était pilotée de loin par la C.I.A et Magne, le fou de la grande Occitanie, de Limoges à Elche en pointe de Catalogne, était le contact des Américains. Il devait fournir la liste des types à abattre.

Meissonier avait mis cette histoire abracadabrante au mieux sur le registre du canular, au pire sur la perturbation qui commençait à se manifester suite à l’accident. Mais Vignault insistait. Il tenait l’info. de Magne en personne. Vignault détestait Magne, qui s’était jadis permis de considérer comme dégradés et indignes d’intérêt les parlers du Croissant, donc le sien. Mais il avait dû passer une soirée avec Magne, qui avait besoin de précisions historico-linguistiques pour un cours de fac. et l’avait contacté. Soirée trop arrosée, où les mélanges avaient eu raison de Magne, qui avait trop parlé.

Meissonier avait tout ignoré des meurtres de Wurmberg et Guardia, ignorés par la presse française. Il ne s’était donc pas méfié quand Vignault lui avait proposé d’organiser un repas entre tous les membres du groupe de l’enquête.

Meissonier avait aidé à prendre les contacts, en se demandant pourquoi Vignault demandait aux invités, pour des raisons qu’il leur expliquerait au repas, de ne parler à personne de ces retrouvailles.

Seuls n’avaient pas été convoqués Pujol et Barthomieu. L’adresse de Pujol était inconnue, disait Vignault. Et il avait jugé Barthomieu trop salaud pour figurer dans ces agapes. Vignault haïssait Barthomieu, d’une haine froide...

Tous vinrent au repas, servi dans la retraite rustique de Vignault. Sauf Magne, que l’on n’avait pu toucher. Il était probablement en Amérique. Ce que Vignault regrettait beaucoup. Meissonier s’en était étonné, car, on s’en souvient, il détestait Magne.

Tous plaisantèrent sur les illusions passées et les espérances perdues, sur les bedaines venues et les calvities persévérantes. Aucun ne posa vraiment de questions quant aux absents, sinon pour plaisanter encore, sur le sous-ministre. À la fin du repas de retrouvailles, après le dernier verre servi par Vignault, tous étaient morts. Sauf Meissonier.

Vignault lui avait dit :

 Et voilà pour les traîtres. J’ai toujours été un amateur de pharmacopée… Je m’étais occupé des deux premiers au printemps… Ceux d’aujourd’hui iront dans le hangar frigorifique, en attendant d’être semés sur le tracé des confins. Le Judas en chef, Barthomieu, je veux me le fignoler, je vais lui pourrir son été, il recevra une à une les langues de ces lâches, et je le cueillerai à la fin… Restent Magne et Pujol. Tu comprends pourquoi je n’ai pas invité Pujol. Lui au moins, à sa façon, n’a pas renoncé, même dans sa fuite en Catalogne... Il a bien été le seul... Toi, je t’avais bien mithridatisé… Maintenant, je sais que tu ne diras rien. Et si tu ouvres ta bouche, tu seras obligatoirement considéré comme complice.

Meissonier avait pensé à sa famille, et n’avait rien dit.

 Je n’ai plus revu Vignault. Mais il m’avait donné la date de ses deux coups d’envoi, le Médoc et Menton. Et il m’avait dit que, pour la suite, je n’aurais qu’à suivre les journaux. J’avais bien compris qu’il me testait. Je me suis tu. Bien sûr, je me suis reproché mon silence, et puis je m’y suis fait. Pire, j’ai pris une sorte de plaisir à imaginer la surprise, puis la terreur de Barthomieu à la réception des langues coupées. Et j’ai voulu compliquer la donne, tout en lui donnant un moyen de comprendre, et de s’en sortir, s’il était intelligent. Une façon de le mettre en garde, et une façon aussi de lui mettre le nez dans sa merde. Parce que la vraie francitude était dans ce que disaient mes mails, et pas dans sa plastronnade de ministre. J’avais chez moi la carte des langues coupées, celle de la C.I.A, que m’avait donnée Vignault. Je savais qu’il allait la suivre. J’ai d’abord envoyé la photo de la poche de Royan, histoire de faire pendant au cadavre annoncé du Médoc. Mais Dieu sait pourquoi Vignault s’en est allé commencer sur un autre point de la carte, plus à l’Est... Ensuite tout a correspondu, sauf encore un cafouillage dans l’Isère… Il avait eu le culot de me passer un coup de fil avant d’arriver à la Salette, et j’ai cru qu’il y ferait le coup… J’ai vu ensuite dans le journal pour le Vercors…

Liliane Barthomieu demanda :

 Tu sais où on peut trouver Christian ?

 Je vous explique…

À l’évidence, Monet aurait eu du mal à retrouver ses paysages, car la verdure avait vraiment mangé les bruyères roses d’antan. Le quatuor qui se promenait ce matin avait fui les promiscuités du plan d’eau tout proche, et la foule qui visitait les hautes ruines assiégées d’arbres. Un trio de femmes et un bel ado.

 Et voilà, dit Junior, rebelote, “Les méandres de la Creuse, profondément entaillés dans les derniers granits, avant les espaces sédimentaires du Berry”. Tu en as fait quoi de ton conservateur de musée, Mother ?

La Nouvelle Conquête et Liliane Labrunie froncèrent les sourcils d’un air intéressé, mais la blonde secrétaire haussa les épaules et dévia la conversation d’un :

 Je vous expliquerai.

Junior marchait en tête, d’un pas décidé :

 D’après le plan de Meissonier, on ne doit pas être loin…

 Vignault est là, dit Liliane

Elle montrait, au bout du sentier, quelques vieilles maisons limousines trapues, humbles et simples. Un grand hangar en parpaings tranchait sur les murs de granit, attestant d’une ancienne structure d’élevage. Le vieux fourgon était garé devant. Un petit bonhomme roux s’affairait, qui regarda approcher le groupe, sans rien dire.

 Vous me laissez seule, s’il vous plaît, dit Liliane.

Les autres repartirent muser vers la rivière.

Une heure après, elle s’en retourna :

 Tout va bien.

 Et Vignault ?

 Il faut l’oublier. Tout ira bien maintenant. Ces gens de Marseille ne voulaient que le nom de la taupe de la C.I.A ? Vous le connaissez.

C’est ainsi que le lendemain, Gattino pouvait téléphoner à ses nouveaux amis de Marseille :

 L’affaire est réglée.

 Vous avez trouvé qui est la taupe ?

C’est toujours un peu pénible de balancer le nom de quelqu’un qu’on ne connaîtra jamais, mais Gattino n’avait pas le choix, et après tout il ne mentait pas :

 Un dénommé Magne, qui enseigne la sociolinguistique à Paris et dans une université américaine...

 Nous pouvons vous faire confiance, monsieur Gattino ?

 Sans problèmes.

 Donc l’affaire est close. Il est évident que vous ne publierez rien là-dessus.

 Il est évident...

Il n’est peut-être pas inutile de signaler que, peu après, les quelques personnes réunies dans un centre culturel de Valence (Espagne) attendirent en vain le conférencier annoncé. Le professeur Magne arrivait des États-Unis et devait traiter des rapports entre les troubadours valencians et limousins. Il ne vint pas, et n’excusa pas son absence. Absence qui ne traumatisa pas à vrai dire la vie culturelle de la cité : le thème choisi préoccupait ceux des autonomistes qui non seulement affirmaient leur catalanité en se dégageant de l’influence barcelonaise, la chose est ordinaire, mais encore l’appuyaient sur les vieilles solidarités médiévales entre Valence et pays d’Oc. Soit une poignée de marginaux. Bien entendu, les organisateurs essayèrent de contacter Magne, mais leurs messages demeurèrent sans réponse. Le fait fut mis sur le compte d’une regrettable désinvolture dont le professeur avait déjà plusieurs fois fait preuve. Il fallut cependant presque aussitôt mettre l’absence de Magne en rapport avec la découverte d’un cadavre sans langue, déposé dans une huerta maraîchère bouffée par les immeubles, en arrière du littoral d’Elche, au Sud d’Alicante. La pointe extrême des confins de la Langue. Les hommes de Marseille avaient été perfectionnistes jusqu’au bout.

Ce fut le dernier meurtre de la série.

Ce qui n’empêchait en rien des meurtres hors série. Ainsi celui du s.s.s.s.m. Il n’était pas mort empoisonné, et avait gardé sa langue. Mais il avait eu la mauvaise idée d’aller visiter le site de Crozant, en compagnie de son épouse. Il était tombé d’une falaise, alors que sa femme s’activait devant son chevalet, quelques dizaines de mètres plus bas.

Et après tout, elle n’était pas obligée de dire aux enquêteurs que peut-être quelqu’un avait poussé Barthomieu. Quelqu’un qu’elle connaissait fort bien. Un petit bonhomme aux cheveux roux.

Le s.s.s.s.m eut des funérailles discrètes. On avait pensé en haut lieu que mieux valait l’oublier, car il était sur le point d’être rattrapé par de sombres histoires gestionnaires des années quatre-vingt.

Septembre.

Côte ligure, Cinqueterre. L’inspecteur Novelli n’avait pas menti : l’hôtel était quasiment sur la plage de galets, au ras des barques de pêcheurs, et il était un vrai nid pour amoureux. Il y avait dans l’air une limpidité d’arrière-saison, avant les grandes pluies d’automne.

Gattino étant l’homme des obstinations culinaires, il avait proposé à la Nouvelle Conquête de faire un sort à une excellente friture de poutignes, accompagnée d’un vin blanc du pays, servi en carafe.

Un autre couple s’était installé à une table voisine, une grande femme mince, un peu androgyne, et un petit type sympathique aux cheveux roux, l’air quand même un peu allumé. Les deux femmes se saluèrent.

Gattino demanda :

 Vous vous connaissez ?

 À peine, dit la Nouvelle Conquête.

Le lendemain, la Nouvelle Conquête croisa le couple sur la plage. La grande femme mince dit au petit homme roux d’avancer :

 Je suis à toi dans une minute, Christian.

Puis elle se retourna vers la Nouvelle Conquête :

 Vous savez, en définitive, il y a des monstres très fréquentables.

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